‹ Morale familière en menus traits et proposChapitre 4 sur 13 · LXXV II · texte numérisé non relu

LXXV II

Si je te pénètre, gros malin , je mouillerai tes poudres secrètement et ferai rater, Tune après l'autre, toutes tes batteries. Tu incrimineras le brouillard, et tescanonniers, et le

EN MENUS TRAITS ET PROPOS. 6g

mauvais sort, et Partillerie de nouveau système, et les canons, et leurs affûts, et les manufactures de salpêtre. Je serai le dernier à être accusé de Tinsuccès de manœuvres que tu dirigeais contre moi.

Il est des âmes mauvaises qui du bienfait se font un encouragement à la malice et à l'abus. Pour les garder de mal faire, il faudrait un garde-chiourme toujours actif et présent. Les farouches s'apprivoisent, mais non les pervers; avec ceux-ci la bienveillance perd ses frais.

Où le bon procédé échoue, je ne sais qu'une ressource : la sévère et stricte justice.

Aux méchants , non plus qu'aux chats , la

douleur n'arrache point de lamentations ; elle redouble leur malice et leur colère. Le chien se plaint et nous émeut. Les bons cœurs gémissent.

Un ennemi te harcèle, ne perd pas une occasion de te nuire; mais il a du plomb dans Paile, il est expirant. Déjoue ses ruses, évite ses pièges et attends. Ne vois-tu pas qu'il est prêt à tomber? Commets au temps le soin de ta revanche. Le plus léger coup que tu lui porterais maintenant, pour ta défense, amènerait la chute du malheureux ; et l'on dirait que tu l'as assassiné.

Combien la vie est rose et souriante à son aurore, et de quels reflets charmants se pare alors tout ce qui nous entoure! Par degrés vient la raison, qui mesure les choses de son compas, avec l'expérience qui les analyse

dans son creuset. La maison paternelle, qui nous paraissait si haute , n'est plus qu'une bicoque; la mare, qui nous semblait un lac, n'est qu'un fossé bourbeux; les bonnes gens dont nous vantions l'esprit sur parole, ne sont plus que de bonnes gens. Dans l'âge mûr, nous aimons encore tout cela, moins pour la joie que nous en avons que pour le souvenir joyeux qui nous en est resté. Le prisme n'éclaire plus, mais un vague reflet subsiste; et c'est ce qui nous fait encore si beau le pays natal.

Un homme d'Etat, originaire d'Auvergne, retournait chaque année dans son village, en septembre; et on l'y voyait faire d'interminables parties de bouchon avec des charbonniers enrichis et des porteurs d'eau retraités.

Un autre , diplomate bien connu, s'invitait à dîner chez une vieille tante , en ce même mois de villégiature, et ordonnait luimême son menu : garbure, daube, cassoulet

et ( souvenir de son enfance gourmande ) ce vol-au-vent lourd comme plomb , qui se nomme cj'oustade dans le Midi. « Ni le czar, disait-il , ni la reine d'Angleterre ne m'ont jamais si bien régalé. «

C'est pure adoration de la caque. Elle ne fleure pas toujours l'ambre, la chère caque natale ; mais j'ai mauvaise idée de q uiconque y revient pour faire le dégoûté.

L'adolescent ne voit de l'existence que les beaux côtés, la brillante apparence. Bientôt vont se dessiller ses yeux ; il verra les ronces s'entre-croisant sur son chemin ; dans sa chair pénétreront d'invisibles épines. Encore quelques pas, et il s'engage dans l'âpre mêlée des intérêts. Luttant chaque jour pour l'argent, l'influence et le rang, il va se désaccoutumant du rire et des généreuses pensées ; une à une, comme de blanches colombes , s'envolent ses illusions. Malheur à lui, si, avant cette crise du désenchantement , il n'a pas

fait en un coin de son cœur un refuge aux choses de Tart et de la poésie, afin d'en être consolé, ne fût-ce qu\ine heure par jour, des cruautés de la vie!

Les joies de ce monde appartiennent aux jeunes gens : la raison en est double. Premièrement, ils goûtent mieux le plaisir , ayant des sens tout neufs. Et secondement, ils ne voient des choses que la surface; s'ils en pénétraient le fond, ils ne riraient plus.

Laissons-leur les fleurs de la prime saison. Quand ils auront cueilli les fruits de l'arbre de science, ils sauront la vie; mais la vie sera pour eux désenchantée. Vieillards, ils n'auront plus de la joie qu'un reflet, — la joie reflétée de ceux qui n'ont pas encore mordu au fruit amer, la joie de leurs enfants.

L'arbuste hâtif est toujours éphémère, ne donne que des fruits imparfaits, ne devient jamais arbre. Défiez-vous de la précocité.

Il en va de même pour Thomme, et Ton peut croire que la longévité n'est promise qu'à ce qui se développe lentement. Un père de famille devrait frémir, et non se réjouir, de voir son enfant en avance sur l'âge. Les progrès trop rapides ne sont pas de durée.

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