LXXXVIII
Vos pères vous ont faits trop riches, jeunes hommes d'aujourd'hui ; et ce fut un malheur : c'est le vôtre. Pauvres à Theure des plaisirs et des débuis, vous auriez travaillé et connu tout le prix de l'argent gagné ; les langueurs de l'oisiveté vous eussent été épargnées. Regardez autour de vous, dans les emplois et dans l'armée, parmi les savants et les inventeurs : c'est le travail qui a rendu ces hommes sages , vaillants et honorés. On a cru bien faire, en ne vous jetant pas à l'eau tout d'une poussée; on a eu tort. Vous y auriez gagné de savoir nager.
La jeunesse plaît moins quelquefois par ses qualités que par certaines faiblesses, qu'il faudrait doucement réprimer, qu'on a le tort d'encourager et qui se nomment, par
exemple, prodigalité, amitié facile, témérité, ardeur au plaisir; tous défauts brillants chez Tadulte et vices incurables chez l'homme fait, grains de beauté sur un jeune épiderme, pustules sur un visage ridé.
L'âge mûr a pour lui l'expérience; et c'est beaucoup. Mais croyez que la jeunesse a de bien plus grandes facultés , qui lui viennent d'un sang riche et ardent, d'un organisme vierge encore de tare ou d'usure. Avec de tels moyens , pondérés par une raison précoce, est-il objet humain qu'elle ne puisse atteindre ? Les héros sont jeunes, au temps des grandes choses qu'ils accomplissent : tel est leur plus bel attribut, et le meilleur et le plus fécond. Ce sont, en de vigoureux corps d'adultes, de fermes esprits tout neufs et bien équilibrés. Jeunes ont été les demi-dieux de la guerre et de l'art, et Alexandre, et César, et Raphaël, et Condé, et Mozart, et Géricault, et Bellini, et Schubert.
Jeunes comme lui, étaient les lieutenants de Napoléon; jeunes aussi sont-ils morts pour la plupart. Ayant cueilli toutes les palmes, ayant épuisé toutes les gloires de la vie, qu'auraient-ils fait de plus, que déchoir?
La jeunesse, croyez-vous, manque d'esprit de suite. J'ose prétendre qu'elle en a beaucoup. « Aimerai-je aujourd'hui ? » telle est la question qu'au réveil elle se pose à elle-même, chaque matin; et la journée se passe à la résoudre.
Faust évoque Satan et, s'étant donné à lui moyennant l'accomplissement d'un souhait, réclame celui des biens qui les comprend tous : la jeunesse.
Heureuse, en effet, est la jeunesse, mais sotte, puisqu'elle ignore son bonheur, prodigue par surcroît, étourdie, téméraire,
absurde. L'occasion, les faveurs, la fortune courent à sa rencontre : elle les dédaigne; si l'argent tombe dans ses coffres, elle le gaspille; de Pamour qui lui sourit, elle fait son jouet. Elle est heureuse. De quoi ? D'abuser, sans nul doute.
Enfuie, nous la rappelons en vain et la pleurons. Pourquoi ces larmes que chacun lui donne? dans quelle vue souhaiterionsnous son retour? serait-ce pour faire mieux que nous n'avons fait? Soyons sincères:
nous voudrions redevenir jeunes pour faire encore la fête et recommencer les belles folies d'autrefois. Honte à qui me démentira!
Mais il y a plus et bien mieux , pour l'homme, en cette saison bénie. C'est que le corps ne lui est d'' aucun poids. Ni la faim, ni la marche, ni les veilles ne sont encore pénibles. Est-ce qu'on a faim à vingt ans, et connaît-on la fatigue ?
Oh ! délice! être jeune, et suivre dans la plaine Le grand fauve affolé par les chansons du cor; Rire, aimer, chevaucher éperdu, hors d'haleine, Sentir son front de glace et galoper encor :
C'est le plus bel emploi des vingt ans, c'est la vie! Qu'importe, après cela, qu'elle nous soit ravie Au matin i Les plus doux instants sont les plus
[courts'....
La machine humaine fonctionne alors à miracle, battant - neuve , légère, véloce , sans heurt ni défaillance. Vous abusez de votre tempérament ; et le tempérament vous fait généreusement crédit de quinze bonnes années avant de vous faire payer la note des excès commis. Puis, le quart d'heure arrivant (celui de Rabelais et du médecin), ô douleurs, rhumatismales et autres ! ô arthrite ! ô lumbago ! Oh! que n'ai-je encore vingt ans ! — Pourquoi faire ? — Eh parbleu! pour faire de même.
Qui veut arriver, part du pied gauche et à point. Pour n'avoir pas été sur le Borda,
I. D'un poète mort jeune et inconnu. — Cette morale n'est point la nôtre, à l'heure du moins où nous écrivons ; c'est celle du bel âge.
celui-ci s'est vu arrêté dans la carrière ma" ritime ; quelque autre a échoué au théâtre, pour n'être point passé par le Conservatoire. Tout père de famille qui a su discerner les aptitudes de son fils, est coupable s'il ne lui met, le pouvant, le pied à Tétrier. Or, le pied à l'étrier, c'est la bonne école, le bon départ.
Voulant arriver, fais ton plan de voyage, dès la première heure, et sache dire : Tel jour. Je serai là ; à telle date, Je ferai ceci ou ferai cela. La part faite de l'obstacle et des contre-temps inévitables, tu ne seras guère arrêté, si tu persévères.
On se ferait scrupule, pourtant, de conseiller à chacun l'activité constante et de montrer à tous la même voie. Celui-ci est actif dans sa flânerie et ne parviendrait à rien sans le libre loisir, tandis que celui-là va filer droit, sans étapes ni répit. Savoir où l'on tend, telle doit être la règle ; les moyens.
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après cela, peuvent être divers : ils le sont peu.
Moitié poussé, moitié te poussant, tu atteindras le but. Arriver sans le secours d'autrui serait le suprême mérite et la plus noble satisfaction ; mais c'est Timpossible.
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Des protecteurs vous sont nécessaires, et vous faites appel à tous. Naïf! n'en ayez qu'un, et qu'il soit le bon.
Celui-ci vous accompagnera dans vingt bureaux, vous présentera à mainte belle dame ; et ses éloges vous rendront confus, vous tiers présent. — « Ah! Monsieur, pour tant d'obligeance, que de grâces!... » Oui, mais entre deux portes, en prenant congé et comme vous revêtiez votre pardessus, le digne homme a mis partout un post-
verbum à sa recommandation : — « Un étour-
neau, vous savez, mon petit protégé un
parasite gluant, que je n'ai pas su éconduire. Rien à faire. »
Cet autre vous a tiré du néant, en se promettant bien de vous y replonger à la première velléité de succès. Il a un fils qui suit la même carrière que vous, et que vous devez vous étudier à ne jamais distancer.
Le troisième a une fille encombrante et qu'il vous destinait en mariage. Et voilà qu'en un dîner, où vous figuriez, à votre insu, comme prétendant déclaré, après la bombe et Pananas, en lampant une gorgée de Champagne, vous avez dit étourdiment ; a Me marier! Ah I jamais de la vie!...» — « Rentre sous terre, serpent que je réchauffais dans mon sein!... > Quinze jours plus tard, vous êtes stupéfait d'une disgrâce qui vous arrive, terrible, éclatante... et méritée. Que n'aviez-vous deviné le motif du bon vouloir qu'on vous témoignait !
Derrière Tambitieux, il y a le plus souvent une femme enragée de vanité , qui chaque soir endort son mari dans un rêve présomptueux, et chaque matin le pousse à la sollicitation.
Ambitieux, il faut l'être pour parvenir, mais en suivant la juste voie, qui est la seule normale et droite. Si tu ne prétends à rien, quelle montre feras-tu de ta valeur ? La renommée a bien une trompette, mais point de lanterne, pour aller à la découverte du mérite qui se cache,
Une équipée, qui leur a fait perdre leur premier emploi, a été pour quelques-uns le point de départ d'une belle et libre carrière.
Tel qui aurait végété dans le professorat, a de bonne heure rendu la férule et s^est improvisé écrivain. Mais le succès ne justifie cette audace que pour ceux qui, à bon droit, se sont sentis supérieurs à leur condition. Le coup de tête alors s'appelle d'un autre nom : c'est le bon parti. Encore faut-il du bonheur et de l'aide pour se dégager de l'ornière des débuts.
Avec certaine moyenne d'honnêtes aptif tudes, on peut faire bonne figure dans les I affaires, dans l'administration, dans l'armée, I dans la magistrature et même au Parlement.
En art et en poésie, il faut exceller ou
cacher le fruit de ses veilles.
Un homme sans talent ni beaucoup d'appui, s'est vu porté à de grands emplois. Et tout le monde de dire : « Il est né coiffé, ou
quelque diable Ta poussé ; car, pour des qualités, on ne lui en connaît que de négatives. »
Négatives, soit, mais précieuses sont ces qualités , si elles se nomtnent discrétion, prudence, rectitude de sens et modération. Et voilà tout juste de quoi n'être intrus nulle part.
Un bon estomac a fait la fortune de quelque autre. Ne vous récriez pas. Embarrassé d'un choix, Napoléon n'a-t-il pas dit, un jour : « Prenons celui-ci qui n'est jamais malade? »
La curiosité est proprement le ressort et Taliment de la vie, par Tintérét dont elle la soutient. Gardons-nous d'en médire.
Elle inspire nos goûts de lecture , de voyage, d'exploration, de guerre et même d'amour, pousse les bons esprits vers l'étude et les dissipés vers le jeu , la débauche et les spectacles frivoles.
La bien diriger, en un jeune homme, doit être le grand effort de toute sérieuse éducation.
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L^ennui , ai-je pensé bien souvent, est cause du malaise d'un grand nombre. N'estce point par ennui qu'on se détourne du sain et du beau, que l'on court à la farce idiote, au spectacle uniquement fait pour les yeux, que Ton aime ce qui ne vaut pas d'être aimé ? Par ennui encore, ne spécule-t-on pas, ne se laisse-t-on pas dériver au courant des entreprises de hasard, ne se jette-t-on pas dans les intrigues, d'où, pour sortir heureusement, on se démène et se surmène ? La carrière droite à parcourir, le but honorable à poursuivre nous exempteraient de langueur, tout en nous' laissant du loisir. Un labeur mesuré, une marche réglée, une vue sereine des choses et de leurs justes proportions, tels seraient les préservatifs du dégoût et de l'égarement qui le suit.
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Intéresse ta vie, propose-lui un but utile et, s'il se peut, agréable; sinon la vie se détachera de toi, et bien plus tôt que tu ne te détacheras d'elle.
Si, tu n'as pas, en ce monde, de but à poursuivre, quel personnage y fais-tu, si ce n'est figure de flocon végétal, d'atome organisé, qui attend l'influence extérieure pour rouler et voltiger ?
A qui s'élève par son mérite, chacun devrait faire fête ; et mieux encore, quiconque a de la rectitude de cœur devrait se réjouir de cette juste réussite. Un tel sentiment comporte, hélas ! trop d'humanité pour être vul-
gairement humain. Et que d'épines sous les fleurs que Ton prodigue aux héros !
J'embrasse mon rival ; mais c'est pour l'étouffer.
Plus d'une fois (c'est elle-même qui l'a dit) la Patti a trouvé des lingots de plomb dans les bouquets qu'on lui jetait à la tête. Quand il ne se trouvera plus de main pour scier traîtreusement la corde de l'acrobate acclamé ou les sangles de la selle du jockey favori, quand la lâcheté anonyme ne dressera plus de guet-apens sur la route du succès, le progrès moral sera bien près, je crois, d'être réalisé, ou peut-être les temps seront-ils accomplis.
Pâlissez sur les livres, brillez vos yeux aux lueurs de la lampe et à la flamme du creuset, travaillez obscurément aux plus grandes choses, préparez la victoire, sans en recueillir les fruits : pour le vulgaire, qui n'apprécie que ce qui réussit, vous n'avez rien fait
Parole consolante et vraie d'un homme qui avait manié bien des hommes et occupé de grands emplois; et c'est de lui-même que Je la tiens :
a La grande habileté, pour arriver, c'est d'être honnête. On perd du temps, on va d'abord moins vite que les intrigants; on finit, malgré tout, par leur gagner des relais, et l'on se maintient. »
Seul au monde, sans autre ressource qu'une instruction solide, s'étant proposé un but et le poursuivant sans défaillance, un homme allant ainsi droit son chemin est un beau sujet d'étude et donne un noble exemple. Il est instruit, il a la sagesse, la ténacité, la vigueur physique avec la santé morale : il arrivera, Dieu aidant; son ferme et honnête propos lui fera éviter mille obstacles. Il ne compte
que sur lui et, attendant tout de lui-même, travaille et s'évertue sans relâche. Voulezvous le voir dès le départ, et vous plaît-il le suivre jusqu'à l'arrivée? Attendez que je vous le montre ; et vous me direz tout à l'heure si cet humble héros ne vaut pas à lui seul beaucoup de héros des temps anciens.
Artiste ou écrivain, homme de loi ou savant, il s'est donné, dis-je, une carrière' à parcourir ; et cette carrière est une. Le moyen aussi est unique; c'est le travail, aidé de la volonté.
Jeune, il a su déjà où il tendait, et de son temps a fait deux parts : une très grande pour l'étude, une très petite pour le plaisir. Nous le voyons d'abord appliqué au labeur ingrat qui doit assurer son pain ; et la tâche favorite le distrait à peine , en cette période d'épreuves, de la tâche mercenaire. Ne le plaignez pas. A ce début, il va gagner l'énergie, la périodicité dans l'usage de ses forces, le bon emploi du temps. Au sujet d'une partie de plaisir que vous lui proposerez, il vous
dira : « Volontiers, si je ne dois pas faire brèche à ma règle, qui est de huit heures de travail par jour. » Et ces heures de travail prévues, imposées par l'homme à lui-même, savez-vous ce qu'elles représentent? L'avenir. Va donc pour la promenade, va pour la soirée joyeuse : notre homme est bon compagnon et facile, hormis sur un point, auquel il ne faut pas toucher et qui est sa besogne quotidienne. Et ces huit heures de travail, moment sacré, série journalière et inviolable feront, trois cents fois répétées dans le cours d'une année, deux mille quatre cents heures fructueuses ; elles feront le savant ou l'artiste.
Le départ est bon, n'est-il pas vrai? Il s'effectue à point; ce point est la jeunesse. Excellente aussi l'habitude prise. Notre coureur sait ce qu'il doit faire : sait-il encore ce qu'il doit éviter? Il évitera la société des oisifs, des voluptueux, des songe-creux, des théoriciens en chambre et des réformateurs de cabaret, — grands hommes sur la foi d'une coterie, toujours en gestation d'un
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chef-d'œuvre et jamais primipares; il se gardera des tristes amours qui dégénèrent en lourde chaîne, ont du mariage tous les ennuis et n'en offrent pas le plus mince avantage; il renoncera même à se marier, avant position acquise, afin de n'être pas tenté de s'arrêter à mi-chemin de sa course; il déclinera toute faveur qui ne serait point rémunération légitime de ses ouvrages, surtout celles du pouvoir, qui engagent plus qu'elles ne servent; il ne s'agrégera à aucune secte, demeurera libre de sa personne et de ses actes. Les devoirs qui incombent à tout homme , même indépendant , sont nombreux: il n'ira pas à la légère en assumer de nouveaux, qui l'écarteraient de sa voie et feraient trembler dans sa main l'outil dont il a fait choix. La main ouverte pour secourir, mais libre de toute attache compromettante.
Mais avant de pouvoir se montrer secourable, n'admettons-nous pas qu'il aura bénéficié lui-même du bienveillant coup d'épaule qui dégage le voyageur des premières fon-
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drières? Oui, certes; et cet appui bénévole et nécessaire, sa droiture le lui aura conquis au moment opportun. Probe et digne, le talent, à certain instant qui n'a rien de précis, entend autour de soi un bruissement, d'abord discret, de saine louange, qui grossit par degrés , se prolonge et devient enfin bonne renommée. L'envie, d'autre part, a murmuré sur sa trace : il serait dommage qu'il en fût autrement. Ne faut-il pas cette note, battant les contre-temps des éloges? Mais quoi? Rien à tondre. Le brave garçon, fils de ses œuvres, est enfant de prolétaire; aucune fange ne traîne à sa semelle ; il n'a trompé ni flatté personne , n'a rien sollicité, soldat de fortune et de mérite, il est le premier de sa lignée.
Et il est jeune encore, notre lutteur. Qu'il en prenne à son aise, à l'aide de la maturité ; personne n'y contredira. Son œuvre est là, en vingt toiles, en vingt volumes, en vingt découvertes , qui autorisent bien quelque loisir. La fortune lui a fait risette; il l'a bien gagnée. Les honneurs aussi sont venus le
trouver : — « Je n'aurais point frappé à votre porte, dit-il ; mais puisque, de votre gré, vous vous portez vers moi, donnez-vous la peine d'entrer. Les camarades d'enfance, après l'avoir jalousé, décrié, Dieu sait comme, s'en viennent maintenant lui demander courte échelle. — « De grand cœur, mes amis. J'ai reçu de vous autrefois de fameuses taloches, et puis encore, après le collège, plus d'un croc-en-jambe qui n'était pas de franc jeu. Poignée de main, sans rancune; et prêt à vous être agréable. » Au pays natal, sa nourrice, vieille bonne femme, vit encore: il la met à l'abri du besoin. Un sien voisin, dans les mauvais jours du commencement, lui prêta cent écus, en lui disant : « Tu n'as point de garanties, rnon gars : tant pis, je te les prête; et, si tu ne pouvais pas me les rendre, je te les donne. » Or le gars a prospéré, a remboursé depuis des années, et sert encore l'intérêt de la somme à un taux royalement usuraire.
Il est maintenant, ne vous déplaise, membre de rinstitut, gros rentier, heureux père;
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parfaitement heureux , s'il ne remarquait un peu de tierté en quelqu'un de ses enfants. — « Ah ! père , c'est que nous sommes fiers de toi. — Ne le soyez jamais que de ce que vous aurez fait de bon, mes amis. Et puisque nous voici aux vacances, je veux vous faire visiter le berceau de votre race, la seigneurie de vos pères. » Il les emmène au village. « Voyez-vous, leur dit-il, là-bas, sous les arbres, ce toit de chaume : c^est là que mes yeux se sont ouverts. Venez voir le manoir héréditaire, avec les terres qui en dépendent. Primitivement, le domaine était de vingt arpents ; il n'en compte plus que dix ; on en vendit la moitié pour me faire élever. Mes parents morts , j'en avais aliéné le restant, que je viens de racheter. Entrez : vous êtes chez vous, chez moi. J'ai une grande propriété en Touraine, et je lui préfère celle-ci. Dans ce bout de prairie, je menais paître les vaches, nu-tête et pieds nus; dans ce bosquet, je dénichais des oiseaux, en un temps où je ne songeais pas encore à l'Académie. Dans l'enclos qui joint l'église, reposent nos
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humbles devanciers; et c'est auprès d'eux que je veux dormir mon dernier sommeil. »
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A ce propos des vaillants et des opiniâtres, je me reprocherais de ne point parler ici de VHahit-Bleu. C'était un étudiant pauvre , mais des plus dignes et le plus méritant, j'imagine, parmi ceux qui suivaient, il y aura tantôt vingt ans, les cours de l'Ecole de Droit de Paris. Chose étrange ! quand j'ai oublié, après un si long temps, jusqu'aux noms de certains camarades que je fréquentais alors, la pâle et austère figure de celuici, à qui je ne parlai jamais, est demeurée dans mes souvenirs et s'en détache en relief saisissant. Je le vois encore, toujours à une même place de l'amphithéâtre, grave, attentif, ni roide, ni poseur, mais ne causant jamais avec le voisin, infatigable à prendre des notes ; puis, la leçon terminée, s'éloignant d'un pas rapide. Sa tenue était rigoureusement correcte, presque élégante ; son
linge toujours propre. En été comme en hiver, on ne le vit jamais qu^en habit bleu, toujours le même : d'où son surnom, à défaut du nom que nous n'avons jamais su. Et cet habit ne s'usait point, invariablement boutonné et d'apparence toujours fraîche. Une noble indigence a son mystère, qu'il serait indiscret de vouloir sonder ; bravement supportée, c'est plus que de la sympathie, c'est du respect qu'elle inspire.
Entre les quinze cents élèves dont se composait notre année, il est aisé de comprendre qu'on ne se connaissait guère que par groupes de compatriotes ou de jeunes gens sortis d'un même collège. Quelques tapageurs avaient leur petite notoriété ; c était tout. Robins et carabins peuvent ainsi se trouver coude à coude, des années durant, sans s'adresser la parole ; tel est, d'ailleurs, en toute chose le train de Paris. Les étudiants de province donnent dans l'excès contraire : décide qui voudra lequel vaut le mieux. Je reviens à mon modèle.
Frêle, blond, imberbe, visage de demoi-
selle, VHabit-Bleu n^avait pourtant, je vous assure, rien moins que l'air d'un petit garçon; sous cette fragile enveloppe, on voyait un caractère. Les dehors étaient ceux de la plus parfaite éducation; mais, pour qui savait observer, que de choses transparaissaient dans la personne de ce silencieux! et toute l'histoire d'un malheur profond ne se lisait-elle pas en cet habit toujours neuf et de toute saison ? Fils de veuve et son unique espoir, choyé, tenu de court jusqu'à l'heure du départ pour Paris, tel était, sans nul doute, notre inconnu. Élevé en province, dans une atmosphère de sacrifice et de privations, il trouvait naturel de mener ici une vie de bénédictin, dans Tattente laborieuse d'un meilleur avenir. Est-il besoin de deviner qu'il logeait dans une mansarde, donnait des leçons au cachet, écrivait souvent à sa mère et lui faisait part de l'argent gagné ? Ah ! jeunesse ! on pardonne aisément à tes fous et à tes prodigues ; mais que dire de tes sages, et quelle palme serait pour eux assez belle et glorieuse !
Plus d'une fois, entre deux leçons de droit , j'ai vu VHabit-Bleii longeant à pas comptés le trottoir et grignotant un petit pain, sans fausse honte, sans forfanterie. Il déjeunait , le vaillant garçon , en rêvant gloire et bien-être au bout de son stage de misère.
Je fus présent à Tune de ses épreuves de fin d'année. Dirai-je qu'il fut reçu tout boules blanches? En doutez- vous ? Et comblé d'éloges, cela va sans dire. Après l'examen, nous le vîmes qui buvait un grand trait d'eau claire, à même la borne-fontaine du coin de la Faculté. L'orgie, après le succès !
Qu'est-il advenu de ce paladin? Je l'ignore ; mais je serais ravi d'apprendre qu'il est aujourd'hui procureur général en quelque Cour d'appel. Et il faut bien qu'il en soit ainsi, ou quelque chose d'approchant; ou la Providence ne serait qu'un vain mot.
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Faire à ses parents une vieillesse riche et honorée : quelle joie pour un bon fils !
La sagesse consiste moins à faire qu'à s'abstenir à propos,
Le cœur ne doit pas plus conduire la tète, que la tète le cœur; ils ont à se concerter pour toute résolution qui veut être bonne et sensée.
La nature ne produit rien par saccade. Il nous la faut imiter, en nos entreprises, et pratiquer « cette activité, qui ne se lasse
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point d'ajouter un grain de sable à un grain de sable '. »
La connaissance des rapports, des proportions et de la juste mesure des choses , est la grande étude à poursuivre. Ni le talent ni Tesprit ne prévalent contre ce robuste bon sens qui mène tout droit son homme au but proposé et le préserve des quotidiennes embûches.