LE MILAN
Georges avait su gré à Raoul de ne rien dire pendant que je l'avais prêché. La leçon finie, il s'était écarté pour remettre un peu d'ordre dans son esprit et des épingles dans certaines parties de sa toilette.
A l'endroit où elle devait se pratiquer, l'opération n'était pas facile sans secours. Georges, en tout cas, prenait son temps, et j'allais, pour l'abréger, dire à Raoul d'aller au secours de son frère, quand tout à coup nous entendîmes la voix très-émue de Georges :
(( Papa! Raoul! s'écriait-il, venez bien vite, je vous en prie.
— Est-ce que Georges se serait piqué ? dit Raoul. Mais non, Georges est très-courageux, et il ne crierait pas comme cela pour une piqûre d'épingle. »
Quand nous fûmes arrivés au point d'où partaient les cris, nous aperçûmes Georges qui, une pierre dans chaque main, s'escrimait de son mieux à les lancer à la cime d'un gros arbre.
« Oh ! viens vite, papa, me dit-il, viens, Raoul; c'est un méchant grand milan qui tournoie au haut de cet arbre. Il y a un nid ; entends-tu le père et la mère qui n'ont que leurs cris pour défendre leurs petits? »
Nous prîmes tous des pierres ; chacun de nous cria en outre de son mieux pour forcer à la fuite celui que les enfants appelaient le brigand de l'air, et nous eûmes la satisfaction de réussir.
Les enfants étaient ravis. Le milan ne l'était pas. \bandonnant sérieusement son projet, il avait disparu au loin derrière le Mercure.
Dans la joie du triomphe, Georges, oublieux de ses blessures, avait essayé une culbute.
« Aïe ! aïe! » s'écria-t-il en se relevant avec l'élasticité d'une balle.
« Maudites épingles ! )> dit-il à Raoul en faisant une forte grimace.
Et comme j'allais le plaindre : « Bah! ajouta-t-il, ce n'est rien ; ce qui est quelque chose, c'est que l'ennemi est en fuite. »
LA MATIÈRE ET l'eSPRIT.
Je ne voulus pas tout d'abord gâter la satisfaction de Georges et de Raoul. J'avais fait comme eux d'ailleurs, et si c'était à recommencer, je recommencerais, et cependant...
« Que cherchait le milan ? me dis-je tout en redescendant jusqu'au chalet, où notre dîner nous attendait. Son dîner... celui de ses enfants peut-être !... Mais qu'estce que je fais dans ce moment, si ce n'est ce que faisait cet oiseau par nous si malmené tout à l'heure? Qu'aurons-nous sur notre table dans un instant ? Du bœuf, du mouton, du poisson! Est-ce que, il y a une heure ou quelques jours, tout cela ne vivait pas aussi bien que les liseaux que le milan convoitait pour son repas d'aujourd'hui ? Sans doute, il y a un boucher, un pécheur
SUR LE CŒCILIENBERG.
entre nous et les êtres à qui la vie est ôtôe pour conserver la nôtre ! Sommes-nous pour cela en droit de dire aux aigles et aux vautours: Vous êtes des bandits?» Et une voix secrète me disait : «( De bandits, à aucun degré de l'échelle des êtres, il n*y a que ceux qui font le mal pour le mal lui-même, avec la conscience de le faire. Si depuis l'homme jusqu'à l'animal, si depuis l'animal jusqu'à la plante, jusqu'à l'herbe des champs. Dieu a chargé la mort de nourrir la vie ; s'il lui a confié le soin de perpétuer l'univers, qu'il a créé par la transformation, par la rénovation incessante de tout ce qui la compose; s'il a entendu que la matière vivante, comme le phénix, qui ne peut renaître que de ses cendres, ne pût se refaire, ne pût revivre qu'aux dépens de la matière qui a vécu, c'est donc qu'après la naissance, la mort est, dans l'ordre matérielle plus normal, le plus nécessaire des faits normaux de la vie. Mais, Dieu soit loué, dans l'ordre moral il n'y a point de mort, l'âme n'a rien à demander à la destruction : elle n'a pas besoin que rien meure pour éterniser sa durée; elle est immortelle par son essence, par cela seulement qu'elle est immatérielle ; et si quelque chose pouvait prouver combien l'esprit l'emporte sur la matière, c'est à coup sûr cette immortalité naturelle des âmes qui ne coûte la vie à rien ou à personne. »