‹ Morale familiereChapitre 16 sur 77 · LE JEU · texte numérisé non relu

LE JEU

Nous approchions du chalet. — Je rencontrai le bon docteur K..., qui rentrait chez lui la tête inclinée sur la

poitrine, le visage renversé. « Qu'avez-vous, lui dis-je, mon cher docteur?

— Ne me faites pas parler, me répondit-il tout bas. Je viens d'être appelé auprès d'un malheureux homme qui, après avoir perdu tout ce qu'il possédait à cette abominable roulette, a attenté dans son désespoir à ses jours. Il est mort repentant, mais il est mort. Il a fui devant la vie, quand c'est devant la faute qu'il aurait dû s'arrêter. Ah ! c'est horrible ! Le jeu jette de l'argent dans nos pays, c'est vrai ; mais, pour un peu de bien-être matériel qu'il nous apporte, que de passions mauvaises il développe dans nos pauvres campagnes! Que de sinistres exemples, quel déficit, quelle ruine morale nous laissent ces gains sans travail, ces chutes qu'aucun combat ne relève ! Mais patience, dit-il encore, patience, et avec sa cause le mal disparaîtra peu à peu. Nous verrons bien si cette belle nature ne peut pas se passer pour plaire de ce que le plus exécrable des vices lui ajoute, et si vraiment on vient à Baden parce que Baden est un des plus doux pays de ce monde ou parce qu'on en a fait le plus éclatant des tripots.

— Êtes-vous bien sûr, docteur, que le jeu, relégué loin des grandes capitales, surveillé d'ailleurs de façon à ce qu'il soit du moins, ses conditions acceptées, forcé d'être loyal, êtes-vous bien sûr qu'il faille l'anathématiser à ce point? Qui est-ce qui perd ici son argent? Des gens riches, des désœuvrés, des fous, des sots et quelques drôles qui le perdraient ailleurs.

— Si j'en suis sûr! dit le docteur en bondissant. Si les oisifs, les fous, les sots, — je ne parle pas des drôles, dont personne n'a à s'inquiéter, — si ces gens-là ne

SUR LE CCECILIENBERG.

venaient perdre dans les villes de jeu que leur argent» peut-être n'y trouverais-je rien à reprendre; mais iU perdent mieux que cela, ils y perdent ce qui leur reste de raison et de cœur. Écoutez-moi. Il y a quelques années, un de mes amis, très-malade, me pria de l'accompagner dans une ville d'eaux qui n'est pas Baden, et où, à côté du jeu, certaines maladies trouvent du moins des eaux énergiques, salutaires, qui peuvent les guérir. Je passai cinq mois dans cette ville. Le hasard fit que j'assistai à ce qu'on appelle le dernier jour de la roulette, à la fermeture des jeux.

« Il venait d'être constaté que le bénéfice de la banque avait été de 1,800,000 francs.

« Des millions qui allaient se perdre, des centaines de mille francs qui allaient se gagner, avaient donc passé par là.

« Un tronc, un tronc très-visible, pour les pauvres, était placé au bas de l'escalier qui avait conduit les joueurs au trente-et-quarante et à la roulette. Ce tronc, qui ne s'ouvrait qu'une fois par année, qui avait toute une saison pour se remplir, ce tronc fut ouvert devant moi.

« Il n'est pas possible, me disais-je, que cette boîte de bois ne soit pas pleine jusqu'au bord de l'obole des heureux et des malheureux qui ont monté cet escalier, et nous allons voir là l'aumône du bien et du mal.

« Ce tronc ouvert, on y trouva quatorze francs, oui, QUATORZE FRANCS {historique) !

« Une quête dans le plus humble cabaret eût produit davantage.

« Le joueur, mon ami, le joueur heureux, aussi bien

6o SI LES PARENTS ONT DES DÉFAUTS.

quele joueur malheureux, croyez-moi, ce n'est plus un homme, c'est un être féroce; ce n'est plus de la chair, c'est du rocher. Non, non: condamnez le joueur à jouer dans l'ombre, dans le mystère, avec la peur de s'avilir, avec la peur d'être volé : là est la morale. Quand on aura forcé les vices au secret, on aura du moins fait ce bien aux vertus, qu'elles ne rougiront pas de se faire voir et de prendre de temps en temps leur place au même soleil. »

Page 1