UN DÉJEUNER DANS LES BOIS DE BELLEVDE
Quoi! les parents eux-mêmes pourraient avoir des défauts! Est-ce possible? Suis-je sage de poser cette question? Vaudrait-il mieux ne pas la soulever?
Si je la pose pour la résoudre négativement, pour me donner la joie de proclamer qu'un papa n'a jamais de défauts, qu'une maman est toujours parfaite, ferai-je l'affaire des papas et des mamans, qui savent bien, eux, qu'il n'est presque rien de parfait sous le soleil? Serai-je cru par eux? Serai-je cru même par les enfants?
EN route! s'écria toute l'assistance, en route!
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Si je conviens, au contraire, qu'ils peuvent en avoir, est-ce que cet aveu ne va pas leur faire du tort dans l'esprit des enfants et ôter au respect qui leur est dû? La situation, je dois le dire bien vite, ne me paraît pas aussi embarrassante qu'on pourrait le croire, et je m'en tirerai, comme on se tire de tout, par la vérité.
Et d'abord, je suis bien obligé de l'avouer, il y a en effet des parenls qui n'ont aucun défaut, qui n'en ont absolument aucun, ni un gros, ni même un petit, et qui, sur ce point-là, défieraient les recherches d'un plus enragé chercheur de défauts que moi-même. Je sais des mères accomplies, je sais même des pères auxquels il n'y a rien à redire, et que leurs petits enfants devraient adorer à genoux, comme les vrais représentants de la bonté et de la perfection de Dieu sur la terre. J'en sais de nombreux comme cela, et mes petits lecteurs et mes petites lectrices en connaissent aussi, j'en suis sûr. Mais j'en sais, par contre, quelques-uns dont on ne peut pas, hélas ! faire un éloge aussi complet.
Oui, il y a des papas, que dis-je? il y a même des mamans , il y a peut-être surtout de pauvres bonnes petites mamans qui ne sont pas tout à fait sans défauts.
Ces défauts ne sont pas nombreux, je le sais ; je crois même qu'en y regardant de près, on pourrait dire qu'elles n'en ont presque jamais qu'un, mais il est si gros, celui-là, si funeste, si dangereux, si terrible par ses conséquences, bien qu'il ait les doux airs et les bonnes petites mines d'une qualité, qu'à lui seul il contient tous les autres.
Si les enfaats qui me lisent, aussi bien que les parents
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qui m'écoutent, avaient comme moi le sentiment du mal qu'il peut leur faire, je suis sûr qu'ils n'auraient rien de plus pressé que de s'entendre une bonne fois pour le chasser à tout jamais de la maison, ce défaut capital, comme le plus redoutable ennemi du bonheur.
Il n'est pas une famille, en effet, de celles où il a ses entrées, qu'il ne doive remplir tôt ou tard de deuil, ou tout au moins de chagrins.
Ce défaut, vous l'avez tous deviné, c'est la malheureuse faiblesse qu'ont tant de papas et de mamans de gâter horriblement messieurs leurs petits garçons et mesdemoiselles leurs petites filles ; c'est la gâterie!! oui la gâterie, que, malgré l'épouvante que le mot seul m'inspire, je suis bien obligé de nommer par son vilain nom.
Gâter!! est-ce que cet horrible mot ne vous dit pas combien horrible est la chose?
J'en étais là de ma démonstration quand il se fit subitement dans mon escalier un si grand vacarme que je crus que c'était pour le moins un régiment de cavalerie qui l'escaladait au grand galop.
En un instant, qui fut prompt comme l'éclair, j'entendis comme un grondement de tambours sur ma porte: «plan! plan! ran plan plan!!!» interrompu sans la moindre méthode par des coups de grosse caisse ou de canon : « boum ! boum ! pataboum ! ! ! »
A cet avertissement terrible succéda un tapage infer-
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nal de voix claires et perçantes comme des trompettes, qui me criaient sur tous les tons à la fois :
« C'est dimanche! c'est dimanche! on ne travaille pas le dimanche! le dimanche c'est pour s'amuser, papa! Papa! mon oncle! parrain! ouvre-nous! C'est Suzanne, c'est Pierre et puis Philippe avec Léon, André, Raoul et le petit Toto qui viennent passer la journée, toute la journée à Bellevue. Es-tu content? Tu vas venir dans le bois avec nous. C'est décidé. Nous déjeunerons sur l'herbe, du côté du Cèdre. Maman a dit oui. On est allé chercher l'âne pour porter les provisions, tu n'auras rien à porter. Dépêche-toi d'ouvrir, petit-pêre, Suzanne veut t'embrasser tout de suite!...
— Oui, tout de suite, dit la voix de M"'' Suzanne. Ouvre donc ta porte, mon parrain, ce n'est pas joli de se faire prier par ses visites. 11 fait très-beau: le jardinier a regardé en l'air, il ne pleuvra pas. Ouvre tout de suite, les autres aussi veulent te voir; tu nous couperas des baguettes, parrain; n'oublie pas ton couteau.
— Allez au Allez vous promener sans moi, m'é-
criai-je, laissez-moi tranquille; je travaille; je ne sortirai pas.
— Oh! petit père! oh! parrain! oh! mon oncle! crièrent à l'unisson une demi-douzaine de petites voix qui m'allèrent au cœur plus vite que je n'aurais voulu. »
Mais bientôt une d'entre elles se détacha de l'ensemble, plus ferme, plus sévère que les autres : celle de M"* Suzanne.
« Oh! que c'est laid, mon parrain, de nous laisser comme cela dans ton vilain escalier. Léon n'estpas sage, il va se casser le cou sur les marches; il monte sur la
rampe, et le petit Toto est déjà tombé deux fois. » Je fis un soupir en regardant ma tâche inachevée, et j'ouvris ma porte
L'avalanche joyeuse entra. Tout le monde m'embrassa. Je fus en un clin d'œil dans la situation désespérée de Gulliver investi par les Lilliputiens. J'avais des ennemis sur le dos, sur les bras, sur les genoux, dans les jambes. M. Toto s'était mis à cheval sur mon pied, les deux bras serrés autour de mon mollet. Mes deux joues étaient au pillage; c'était bien bon toutes ces petites attaques, tous ces petits baisers-là. Mais cela ne faisait pas mon article.
« Tu viendras, dit M"* Suzanne, une grande et jolie personne de dix ans qui sentait déjà son importance et son pouvoir.
— Tu viendras, me disaient du regard plus que de la voix mon Jules et ma Marie, qui laissaient par modestie les grands coups à porter aux autres.
— Tu viendras, tu viendras, tu viendras criait le
reste de la bande.
— Non, répondis-je, non, je ne viendrai pas; il faut que je travaille.
— C'est-il une histoire que tu fais? dit Raoul, un jeune Barbiste de deuxième année, qui donne à la famille les plus grandes espérances. C'est-il une histoire pour le Magasin d' Éducation?
' — Non, lui dis-je, c'est un sermon.
— Oh! pouah! s'écria M. Georges, autre Barbiste; rester pour faire un sermon !
— Tu fais toujours des sermons à présent, dit Jules, mon propre fils. C'est pourtant plus amusant des histoires, mon papa.
— C'est vrai, dit M"' Suzanne, qui s'était approchée de ma table de travail et qui déjà furetait dans mes papiers, c'est vrai ce que te dit Jules, mon parrain : nous aimons mieux les histoires, nous. Bien sûr il n'y a que les parents qui soutiennent les sermons.
— Ce n'est pourtant pas eux qui en ont besoin, répondis-je, et je connais des petites filles a
Un cri, un cri de surprise de M"* Suzanne m'interrompit.
M"" Suzanne tenait le premier feuillet de mon manuscrit et venait de lire le titre de mon travail commencé.
« Oh ! dit-elle, oh! mon parrain :
0 Si LES PARENTS ONT DES DÉFAUTS. »
« Qu'est-ce que tu peux dire là-dessus? Tu vas joliment les fâcher, par exemple, et tous les abonnés vont s'en aller. Ce n'est pas les petites filles qui payent, ei les parents veulent aussi que ça leur plaise. Faire des sermons même aux parents, faut-il être sermonneur! »
Le domestique entra, comme mars en carême, pour m'ôtcr l'embarras de la réponse.
« Monsieur, me dit-il, Anna ne sera ici que dans une heure, elle est au pré. Jean est parli pour la chercher.
— Quel malheur! s'écria toute la bande. Anna va déjeuner trop lofa, aussi ! une heure, c'est très-long!
— Et pourqdoi Anna n'irait-elle pas déjeuner loin? Est-ce que les ânes n'ont pas le droit de faire des déjeuners, eux aussi, dans l'endroit où l'herbe est meilleure?
— Quel drôle de nom pour une bourrique! dit M"^ Suzanne. Qui est-ce qui peut donc avoir donné un nom comme celui-là, un nom de personne à une bête, mon parrain?
— C'est moi, répondis-je : Anna est ma filleule absolument comme »
La main de ma bonne petite Marie se mit en travers sur ma bouche pour m'empêcher d'achever ce qu'elle considérait sans doute comme une énormité.
« C'est bien agréable, dit M"*-' Suzanne un peu piquée, d'avoir le parrain d'un âne
— Veux-tu changer de parrain? lui dis-je. Anna ne se plaint pas du sien ; c'est une filleule toujours contente, toujours douce, toujours prête à tout, et qui porterait au besoin son parrain au lieu de se faire porter par lui, comme cela est arrivé si souvent à d'autreô filleules ; cela n'est pas à dédaigner, il me semble.
— Méchant, me répondit Suzanne, est-ce qu'elle t'emrbasse comme cela, M''* Anna? Est-ce qu'elle lit tes histoires et même tes sermons, ton autre filleule?»
Et se ravisant :
« Dis donc, parrain, si, en attendant qu'Anna vienne, lu nous en racontais une histoire?
— Du tout, je ne suis pas aux histoires. Allez vous promener, allez jouer dans le jardin en attendant que M"' Anna arrive. Pendant ce temps-là je finirai peut-être mon article, et alors j'irai au Cèdre avec vous.
— Mon oncle, dit Raoul, les petits vont trop jouer au jardin, et puis après ils ne pourront plus marcher; puisque tu ne nous fais plus d'histoires, dis-nous « les Défauts des parents, w Vrai, est-ce qu'ils en ont... beaucoup?
— Au fait, dit Suzanne, ce sermon-là nous amusera peut-être plus qu'un autre. Veux-tu que je le lise, moi? Vendant ce temps-là tu feras ta barbe ; ton menton pique beaucoup, mon parrain, » ajouta-t-elle en se frottant la joue.
Et, sans attendre ma réponse. M"* Suzanne, qui était le chef suprême de la troupe, fît ranger son auditoire ilocile sur les canapés cl se mit à lire.
Le conseil que m'avait donné Suzanne de faire ma barbe était bon. Je passai dans mon cabinet de toilette, et je procédai à l'opération.
Tout alla d'abord à souhait, le rasoir et la lecture- Je m'inquiétais bien un peu, je l'avoue, du silence peu flatteur de l'auditoire que j'avais laissé dans ma chambre. Aucune marque d'approbation ou d'iraprobation n'était
encore venue jusqu'à moi à travers la porte, que j'avais laissée entr'ouverte, mais je ne les avais pas interdites, et je savais de reste que les publics français sont peu bruyants quand on ne leur enjoint pas d'être calmes.
La petite voix nette et bien timbrée de M"" Suzanne m'arrivait seule, débitant mon préambule avec la gravité, avec la componction que méritait le sujet; elle en était au dernier alinéa, celui où l'on allait découvrir que toutes mes batteries étaient tournées contre la gâteriBy et j 'espérais presque que tout allait se passer sans encombre, quand tout à coup, en arriérant aux dernières lignes, la voix de Suzanne prit une accentuation dont l'admiration ne faisait certes pas les frais, et que mon sens intime m'avertit être le prélude d'un orage.
Au dernier mot, la tempête éclata. 11 n'y eut qu'un cri dans l'auditoire. En une seconde, il s'était mis en pleine insurrection. Certains bruits de chaises bousculées m'apprirent même qu'il n'y avait pas un instant à perdre si je voulais sauver mon mobilier.
Je pénétrai bravement, le rasoir à la main, dans le foyer de la rébellion.
A l'exception de M. Toto, qui s'était sagement endormi dans un fauteuil, tous les insurgés étaient debout, i'œil en feu. M''" Suzanne, au milieu, pérorait, mes feuillets à la main :
« Par exemple, pour cette fois, monsieur mon parrain, me dit-elle dès qu'elle m'aperçut, aucun enfant ne sera de ton avis, et j'espère bien que les parents non
plus, car la gâterie est certainement une trè&-honne chose. Ce qui rend les enfants si heureux et ce qui fait que les parents sont si bons, non, cela ne peut pas ôtre un défaut, bien au contraire. C'est là une grande qualité, et pour tout le monde.
— Oui! oui! s'écria toute l'armée. Nous voulons qu'on nous gâte ! »
C'était une discussion en règle que j'allais avoir à soutenir, et je ne pouvais pas me dissimuler que j'avais affaire à forte partie; mais il n'y avait pas à reculer. J'acceptai franchement le débat.
« Vous voulez qu'on vous gâte, répondis-je, avouez pourtant que vous seriez bien fâchés d'être — gâtés.
« Voyons, mademoiselle Suzanne, toi qui es le meneur de la troupe, ouvre le dictionnaire et va voir à la lettre — G — ce que le mot — gâter — veut dire. »
Plus prompt que Suzanne, le collégien Raoul s'était emparé du gros livre.
Il y lut à haute voix :
« Gâter — détériorer, flétrir, mettre hors d'usage, détruire, salir, corrompre, rendre impropre à tout service^ pourrir!.. »
« Oh! quel mauvais dictionnaire! s'écria-t-il, bien sûr cela ne doit pas être comme ça dans les autres. »
Ma jolie Suzanne était devenue songeuse. Les dictionnaires font autorité partout; les écoliers comme les maîtres s'y reportent dans les cas embarrassants. Les collégiens ne disaient mot. Je repris la parole :
« Et c'est ce mot affreux que vous osez défendre! leur
dis-je. Quoi, si vous connaissiez quelqu'un qui, même sans méchante intention, fût en train de donner des habitudes perverses à votre petit chien ou à votre peti/ chat; qui apprendrait à celui-ci à mordre et à l'autre à griffer, au lieu de les habituer à jouer sans user de leurs dents, à faire patte de velours; si quelqu'un s'avisait de gâter, de salir, de détériorer au moral et au physique vos poupées, vos polichinelles, vos belles robes, vos livres d'images, vous tâcheriez de mettre bien vite le tout hors de ses atteintes, et vous vous étonnez que j'essaye de détourner vos parents de vous gâter vousmêmes! En vérité, mesdemoiselles et messieurs, je ne vous comprends pas.
« Qu'est-ce que vous diriez d'un jardinier qui laisserait les chenilles et les colimaçons courir sur les fleurs et les fruits du jardin sans essayer de les en éloigner? qui ne ferait rien pour garantir ies cerises et le raisin, les prunes et les pêches des piqûres des mouches et des guêpes et des coups de bec des pierrots? Vous diriez : Voici un jardinier qui veut que nous n'ayons rien de bon à tirer du jardin. — Eh bien ! vos défauts, quand on les laisse en paix, ce sont les chenilles, les colimaçons, les mouches, les guêpes otles pierrots de votre caractère. Si on ne les chasse pas, ils y laisseront chacun leur marque, leur laide empreinte, leur piqûre, leur cicatrice, que rien ne pourra plus jamais faire disparaître.
« Le papa ou la maman qui par faiblesse ne font pas \ tous CCS défauts une chasse sévère sont, sans le savoir, de mauvais jardiniers du cœur et de l'esprit de leurs pe* tits enfants, et bien contre leur gré ils font l'affaire des mouches, des colimaçons, des pierrots parasites, l'af-
faire des défauts, leurs ennemis, mieux que celle de leurs enfants, que pourtant ils adorent.
« Si vous n'êtes pas de mon avis, c'est que vous n*êtes pas des personnes raisonnables comme j'ai pu le croire quelquefois. Car enfin, quoique vous soyez tous plus ou moins gâtés, aucun de vous ne l'est assez cependant pour qu'il ne puisse reconnaître que ce qu'il y a de plus insupportable au monde, c'est un enfant gâté.
« Voyons, si les enfants de notre ami J... n'étaient pas aussi mal élevés qu'ils le sont, est-ce que vous ne les aimeriez pas mieux? Est-ce que je ne vous ai pas entendus dire dix fois : « Ils sont bien gentils, mais on ne peut les emmener nulle part; aux Tuileries, personne ne veut plus jouer avec eux, et l'autre jour M"* Lucie a été si méchante que sa maman a pleuré toute la journée et que ion papa n'a pu achever son dîner. » Vous voyez bien que la gâterie est un mal.
— C'est pourtant vrai, dit M"' Suzanne, non sans un grand soupir... Mais alors, puisqu'il ne faut décidément pas gâter les enfants, tu ne vas donc pas venir au Cèdre avec nous, mon parrain, et tu ne quitteras pas ton travail rien que pour nous amuser.
— Oh! papa! oh! mon petit oncle! oh! mon parrain! gâte-nous pour la .dernière fois, veux-tu? » Et une ving- Uiine de petits bras caressants se tendirent vers moi.
J'étais vaincu. Je ne pensais plus qu'à obtenir une capitulation honorable.
« Eh bien, soit! répondis-je. Je ferai ce que vous vou-
•jt SI LES PARENTS ONT DES DÉFAUTS.
drez ; mais puisque Anna n'est pas encore arrivée, vous allez tous m'aider à achever mon article, auquel vous n'avez peut-être pas nui jusqu'ici, sans vous en douter.
— Faire un article ! s'écrièrent les deux Barbistes, dont les mines s'étaient subitement allongées, c'est trop difficile! Autant faire des pensums! nous ne savons pas faire ça, nous, des articles... on n'en fait pas encore au petit collège.
— Je l'espère bien, leur dis-je; mais c'est égal, c'est plus facile que vous ne croyez, vous allez voir.
— Oh! dit M"* Suzanne, il sera trop mal fait ton article, si nous le faisons, mon parrain; et puis le gouvernement, bien sûr, ne voudrait pas laisser imprimer des choses faites par les petits enfants. J'ai lu dans un journal qu'on ne peut rien faire imprimer sans qu'il le veuille.
— Sois tranquille, dis-je àM"^ Suzanne, le gouvernement ne se mêlera pas pour cette fois de l'affaire, et il ne tient qu'à nous que notre article soit superbe.
« D'abord vous n'avez pas à vous occuper de la grave question de l'orthographe. Vous n'aurez qu'à parler, qu'à dicter : — c'est moi qui tiendrai la plume.
« Voyons Suzon, si je te demandais à quoi on peut reconnaître qu'un enfant a été gâté, est-ce que cela t'embarrasserait beaucoup pour me répondre? Voilà Toto, par exemple, ton petit cousin qui regarde toujours par la fenêtre dans l'espoir que cela fera venir plus tôt Anna, son amie; a-t-il été gâté celui-là ?
•"■fi-.-
— Oh! mon parrain, dit M"" Suzon, s*il s*agit de iM. Toto, nous trouverons tout de suite bien des choses.
« D'abord, moi, la première fois que j'ai vu M. Toto (c'était quand petite tante a fait avec lui son premier voyage à Paris), eh bien, M. Toto suçait encore son pouce, et pourtant M. Toto avait déjà un an ! et, quand on voulait lui retirer son pouce, M. Toto criait comme un brûlé. Alors petite tante disait : « Laissez-le faire ce pauvre Toto, cela lui ferait du mal aussi de crier. » On voyait bien à cela que M. Toto était déjà un peu gâté. »
Toto, que la répétition de son nom avait frappé, parut, je dois le dire, très-interloqué de l'accusation; mais bientôt il retrouva ses esprits, et, fixant ses grands yeux doux sur Suzanne avec la simplicité d'une créature dont la conscience est nette de tout crime : « Toto ne suce plus jamais son pouce, ma Suzon, » dit-il.
« A quatre ans, répliqua M*''' Suzanne, c'est bien heureux!
(( Mais ce n'est pas tout d'ailleurs. Quand j'ai été voir petite tante à Évreux, quatre mois après, qu'est-ce que faisait M. Toto, ce jour-là? Il était assis sur le tapis. Il avait levé sa jambe presque par-dessus sa tête, et il raan« geait son soulier bleu. Ça n'était pas bon, bien sûr, pour sa santé de manger des souliers bleus, et sa bonne voulait lui ôter ça de la bouche. M. Toto, alors, s'est roulé sur le tapis comme un possédé en criant si fort, si fort, que pauvre petite tante, effrayée de le voir si fâché et
plus bleu que ses souliers, a dit à la bonne : « Laissez-le « faire; s'il continuait sa colère, cela lui ferait encore « plus de mal. Le cher petit est si nerveux ! m
<( M. Toto bien sûr était encore gâté.
a Quand M. Toto s'est mis à marcher tout seul, il ne mangeait plus ses souliers, c'est vrai, mais savez-vous ce qu'il faisait? Il les ôtait tout doucement, et puis, paf il les jetait par la fenêtre. Si bien qu'une fois il y en a un qui est tombé dans une grande tarte aux cerises qui était sur la tète d'un petit pâtissier qui passait dans la rue ; et il fallut la payer — et même la manger, ajouta M""" Suzanne sans rien perdre de son sérieux.
« Il y avait du monde à dîner; eh bien, mon oncle, au jieu de se fâcher, a tant ri de voir manger à ses amis une tarte au soulier, que M. Toto, persuadé que c'était Irès-beau de jeter les choses par la fenêtre, y a jeté un jour le petit Trim. La pauvre petite bête a été relevée avec deux pattes cassées, et c'est pour ça qu'elle boite encore. Je dois dire que Toto, qui aimait Trim, a eu bien du chagrin ; mais ça n'a pas arrangé les pattes du petit Trim, le repentir de Toto.
« Une autre fois, quand déjà M. Toto savait très-bien parler pour demander ce qu'il voulait, il a demandé à son papa un petit oiseau qui volait très-haut dans l'air, une alouette que son papa ne voyait seulement pas. Son papa n'a pas pu la lui donner. M. Toto s'est encore fâché, et, au moment où mon oncle y pensait le moins, il l'a appelé Mâtin.
« Appeler son papa Mâtin ! D'abord c'était jurer, ensuite c'était très-mal! Son papa a encore ri. Ce n'était pas pour dégâter M. Toto, qui pendant bien longtemps
a dit de vilains mots que lui apprenaient les militaires.
— Maintenant, M. Toto est un grand garçon, il a quatre ans depuis hier ; eh bien, on ne peut encorepas venir à bout de le débarbouiller. Son petit nez est toujours crotté. Quand on veut l'embrasser, c'est des confitures ou autre chose qu'on embrasse, dont il s'est mis jusque par-dessus les yeux et qu'il veut garder sur ses joues. M. Toto est donc encore un enfant gâté.
« Mais ce n'est pas tout, et voilà bien le pire ! Croiriez-vous qu'on a appris, l'autre samedi, que M. Toto, qui n'a jamais manqué de rien , à qui son papa donne plutôt trop de sous que pas assez, était couvert de dettes ! La rue était pleine de ses créanciers, qui, un jour, lassés de lui faire crédit, sont arrivés pour réclamer leurs notes à sa famille. M. Toto devait neuf sous !
— trois sous à l'épicier pour trois sucres d'orge, — deux sous au marchand de balles pour deux balles d'un sou, — un sou pour un mirliton dans la même boutique,
— deux sous chez la fruitière pour quatre pommes, — et un autre sou pour des marrons chez le commissionnaire du coin, tout ça acheté à crédit on ne sait pas comment: quand on avait le dos tourné sans doute !... M. Toto n'est donc pas seulement gâté, c'est un dépensier. »
M. Toto, écrasé par ces diverses rév\^lations., et sur-, tout par la dernière, baissait la tête comme un criminel qu'il était. Pour sortir de son embarras, il prit le parti de sangloter. Suzanne, qui ne s'attendait pas à une explosion de sensibilité assez contraire aux mœurs do M. Toto, ne savait plus quoi faire pour le consoler. Heureusement que ma petite Marie se rappela que j'avais
dans une boîte des boules de gomme dont M. Toto était friand. Elle lui en donna une qui arrêta net ses larmes.
M. Toto riait volontiers quand il avait quelque chose de sucré dans la bouche.
Aussi, revenant à son idée fixe : « Anna va-t-elle venir? dit-il tout en croquant sa boule de gomme.
— Oui, oui, mon petit Toto, bien sûr, » dit ma petite Marie, qui était la consolatrice de tous les affligés ; et elle descendit avec lui au jardin. Elle n'avait pas besoin d'écouter faire le procès aux enfants gâtés , la chère enfant ; elle était venue au monde ingâtable, et, pour le dire en passant, il n'y a que les enfants ingâtables qu'on puisse gâter sans danger.
Quand M. Toto fut sorti : « Toto a été gâté, bien sûr, dit Roger ; mais on gâte aussi les demoiselles , et sa sœur a été encore plus gâtée que lui. Figurez-vous que ce matin M"° Rose n'a pas voulu venir à Bellevue ; elle a prétendu que M"' Mirette, sa poupée, n'aimait pas la campagne, qu'elle s'y enrhumait toujours, et que ça la faisait éternuer d'être dans les bois. Une poupée qui éternue, est-ce que c'est possible? Je me rappelle qu'à l'âge qu'a maintenant M. Toto, il y a un an, elle aimait tant à faire ce qui n'était pas bien, qu'elle a pris un jour les plumes à son papa et qu'elle a été écrire partout des grands bons hommes à l'encre sur la belle tapisserie en soie blanche du salon, et parmi ces bons hommes le portrait de son papa, avec son grand sabre, qui n'était pas flatté. Quand son papa, qui venait de se lever, a vu
ça, comme c'était trop fort, il s'est décidé à mettre M'^' Rose en pénitence dans son cabinet de toilette. Qu'est-ce que vous croyez qu'elle a dit à son papa, derrière la porte, M'^' Rose, au lieu de lui demander pardon ? Elle a dit : « Si petit père ne fait pas sortir tout u de suite sa petite Rose du vilain cabinet, sa petite Rose « va mêler toutes ses bottes, et petit père ne pourra plus •( jamais s'habiller. »
« Son papa, qui est obligé de sortir quelquefois trèsmatin pour passer la revue de ses soldats, et de s'habiller trop vite, a eu peur de ne plus reconnaître ses bottes et il a fait tout de suite sortir M"* Rose de sa pénitence. Il a eu bien tort, par exemple ! et si j'étais le papa d'une petite fille comme Rose, bien sûr je ne serais pas si bon enfant.
« Aussi qu'est-ce qui est arrivé? Le soir, à dîner, M"* Rose était descendue plusieurs fois de sa grande îhaise pour venir embrasser son papa :
« Tu l'aimes donc bien, ton papa, lui dit le général « C..., que tu déranges si souvent tout le monde pour « venir l'embrasser?
« — Oui, dit-elle.
« — Je sais bien pourquoi, dit le général, c'est K parce qu'il te gâte.
« — Non, dit Rose.
(( — Alors pourquoi? dit le général. i
« — C'est parce qu'il est bien obéissant.
a — Ah ! dit le général, c'est bien heureux que ton K père soit colonel de dragons, car il ferait un fichu capo- .( rai dans un régiment de petites filles. » Bien sûr mon oncle n'a pas dû être content d 'entendre ça de son générai.
« C'est encore Rose qui, lorsqu'elle était plus petite, jetait sa cuiller pleine de soupe par-dessus sa tête quand elle n'en voulait plus, et même dans les dîners en ville. Comme cela abîmait beaucoup les habits des dames, une fois une dame qui connaissait Rose n'a jamais voulu dîner à côté d'elle. Petite tante était bien rouge ce jourlà.
« M"" Rose était aussi très-gourmande. Elle mettait êes doigts dans tout, et prenait, sans se gêner, ce qui lui plaisait dans les plats en face, et même dans les assiettes des personnes à ses deux côtés.
« Pour les tartines (mais ça se comprend presque, parce qu'il y a trop de petites filles qui le font), elle mangeait toujours tout de suite ce qu'il y a sur les tartines et jamais le pain qu'il y a dessous. C'est bien sûr elle aussi qui avait appris au pauvre petit Toto à se mettre par terre à quatre pattes comme Trim pour manger dans son assiette avec sa langue, si bien que pendant longtemps le pauvre Toto, qui croyait bien faire en faisant comme lui disait sa sœur, ne voulait plus manger que comme cela. Il était devenu un petit chien, même qu'un jour Trim s'est mis à manger avec lui dans la même assiette, croyant qu'elle était pour eux deux.
— Tout cela c*est encore moins laid que de tirer la langue aux messieurs et aux dames comme la petite C... et de ne vouloir jamais embrasser les personnes que sa maman veut, dit Philippe.
— Bah ! dit Raoul, on peut devenir encore très-bon après tout ça.
— Toi, monsieur Raoul, .dit M"° Suzanne, tu Tétais joliment gâté, et tu n'as pas le droit de parler des gâtés.
— Peut-on dire cela! s*écria Raoul.
— On peut le dire, répliqua l'inflexible Suzanne. Qui est-ce qui, quand sa petite sœur dormait, jouait brusquement de la trompette tout près de son oreille, pour la faire s'éveiller en sursaut? Qui est-ce qui crevait les poupées de tout le monde pour voir ce qu'il y avait dedans? Qui est-ce qui a fait fondre un jour son armée prussienne dans une grande cuiller à soupe pour voir comment c'était des Prussiens fondus, et qui s'est tant brûlé quand l'armée a coulé de la cuiller, qu'il en a encore la marque à la main? Qui est-ce qui faisait de grands trous d'un côté à ses tambours pour mettre de l'eau dedans avec les poissons rouges du bocal de sa maman, qui en sont morts? Qui est-ce qui montait toujours tout debout, même avec ses bottines crottées, sur les messieurs qui n'en avaient pas envie? Qui est-ce qui mettait ses pieds dans le ruisseau exprès quand on ne voulait pas le porter? Qui estte qui disait toujours « ça m'est égal! » quand il vous avait fâché? Qui est-ce qui a donné un jour des coups de pied au vieux porteur d'eau parce qu'il ne voulait pas verser l'eau de ses seaux dans l'escalier pour faire les cascades de Saint-Cloud? Et qui est-ce qui, à cette oc* casion, a reçu deux bonnes calottes de la propriétaire, qui avait entendu ça de l'étage au-dessous? Qui est-ce qui trépignait quand on voulait lui faire réciter le Corbeau? Et enfin qui est-ce qui n'a pu être corrigé de tout
eo SI LES PARENTS ONT DES DEFAUTS.
ga que parce qu'on l'a mis à sept ans au petit Sainte- Barbe, où les enfants gâtés n'ont pas toutes leurs permissions?
— Bon! bon! dit Raoul piqué au vif. Je ne t'aiderai pas à monter sur Anna tout à l'heure, mademoiselle Suzanne. Je ne me tiendrai pas en courant au galop à côté de la selle, quand elle trottera, pour t'empêcher de tomber. Bon! bon! mademoiselle Suzanne, vous êtes une mauvaise langue, et par cela seul on voit bien que vous êtes aussi gâtée que nous, malgré vos bons airs. Mais on le savait déjà bien avant. Jamais votre petite mère n'a rien su vous refuser, et quand vous étiez petite, à six ans, vous avez, dans le mois du jour de l'an, eu tant d'indigestions, rien que de marrons glacés, qu'il n'y a que Jules qui ait pu en avoir une de plus que vous, c'est-à-dire huit contre vous sept. Qui est-ce qui a abîmé plus de joujoux que vous? Qui est-ce qui a fait faire des dépenses plus grandes à ses poupées? Qui est-ce qui, à force d'avoir été bourrée de cadeaux, de friandises et de tout ce qui fait le bonheur des autres petites filles, avait fini par se dégoûter de tout, et ne se plaisait plus qu'aux jeux de garçons, les fusils et les sabres? Qui est-ce qui, à force d'avoir eu trop de belles robes et de chapeaux avec des fleurs, est devenue si coquette, qu'à dix ans elle ne pense déjà plus qu'à se faire belle, et que maintenant on n'ose pas même lui parler, parce qu'on a peur de la chiffon*ner rien qu'en la regardant?
« Qui est-ce qui ne savait pas encore lire couramment
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à sept ans, mais qui en revanche a si bien appris à parkr que, quand elle parle, rien ne peut plus l'arrêter, pas même la peur de faire de la peine aux autres? »
Prise ainsi au dépourvu, et attaquée non-seulement dans son passé, mais encore dans son présent, M"' Suzanne, malgré sa fermeté, fondit en larmes.
« Oh ! Raoul, dit-elle, ce que j'ai dit, c'était pour rire, c'était de toi quand tu étais petit; mais ce que tu dis de moi, c'est d'à présent, et cela prouve que tu ne m'aimes pas du tout...