‹ Morale familiereChapitre 20 sur 77 · LE PETIT ORPHELIN · texte numérisé non relu

LE PETIT ORPHELIN

J'étais allé, l'autre jour, voir un pauvre petit orphelin de cinq ans chez les braves gens qui l'avaient recueilli.

« Où est le petit Charles ? dis-je, en entrant, à la bonne dame qui a la mission si difficile de remplacer pour lui sa mère ; êtes-vous contente de lui ?

— Le cher mignon, me dit-elle tout bas, c'est un ange sur la terre ! Il y a un an qu'il a perdu sa mère, et tout petit qu'il est, il s'en souvient si bien qu'il vit tou-

jours comme si elle était encore là. Tenez, il est derrière le rideau, en pénitence.

— Qu'avait-il donc fait, le cher enfant ?

— Rien, me répondit la bonne femme, rien que je sache du moins. Mais quand il lui arrive de faire étourdiment une des petites choses que lui défendait sa mère, il va de lui-même et sans rien dire se mettre derrière le rideau. C'est toute la punition que, de son vivant, sa maman avait jamais eu à lui infliger.

« Ne pouvant deviner de quoi il se croyait coupable, j'ai essayé quelquefois de l'empêcher de se punir; mais comme tout de suite son petit cœur se gonflait , j'ai pris le parti ds le laisser faire : <( Maman le veut, » me disait-il.

J'allai chercher le petit Charles dans sa cachette.

« Veux-tu venir, mon cher enfant, lui dis-je en tirant an peu le rideau, veux-tu venir te promener avec ton ami?

— Oui, oui, me dit-il, Charles est sage à présent. » Tant pis pour qui ne comprendra pas ce petit pénitent

volontaire. Je sais de grands orphelins, pour ma part, qui, s'ils pouvaient se refaire la candeur du petit Charles, seraient tout prêts à aller derrière le rideau pour mettre leur cœur en règle avec de chères mémoires, quand il leur est arrivé de faire ce que, vivants, leur père et leur mère n'auraient pas approuvé. Donc , ne gâtez pas vos enfants si vous ne voulez pas qu'après être devenus pour vous d'abord durs et égoïstes, comce le sont, hélas! tous ceux qu'on a habitués à croire que tout leur est dû, ils deviennent dans le monde, qui ne gâte personne, détestables aux autres, détestables à euxmêmes.

J'étais si pénétré de mon sujet que j'écrirais encore, je crois, si monsieur mon fils n'était monté pour me dire qu'on n'attendait plus que moi.

« Toto est ravi, me dit-il tout en descendant l'escalier. Tu sais bien que d'ordinaire, comme on a peur qu'il ne tombe, il n'est jamais seul sur Anna et qu'on l'asseoit toujours sur la selle, soit à côté de Marie, soit à côté de Suzanne, à ce qu'il appelle la seconde place. Maman a décidé qu'il était assez bon cavalier pour aller tout seul à âne aujourd'hui ; tu vas voir comme il est content !

— Eh bien, lui dis-je, tu es donc un homme ce matin, monsieur Toto ?

— Oui, mon tonton, j'ai toutes les places, » me dit le bon Toto avec un indicible sentiment de fierté.

Cinq minutes après, la caravane se mit en marche. Les nuages s'étaient envolés ; Raoul cueillait des bouquets pour Suzanne, Suzanne daignait les accepter, et ]e reste de l'essaim joyeux s'amusait des hasards de la route.

On ne parlait plus de son prochain. On était tout au plaisir de la promenade et à l'espoir du déjeuner.

La joie fut complète quand, arrivés au carrefour du Cèdre, cet espoir se changea en réalité.

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