‹ Morale familiereChapitre 23 sur 77 · LES DÉGUISEMENTS · texte numérisé non relu

LES DÉGUISEMENTS

gère pas son mérite et que, quand on a fait preuve de son esprit ou de son savoir, on ne se persuade pas qu'on a fait un chef-d'œuvre.

Qu'on soit un écrivain de génie ou un écolier sur les bancs, il n'est donc pas mauvais qu'après un travail accompli on ait une sorte de crainte de l'accueil qui pourra être fait à ce travail, soit par le public, qui est le juge et en quelque sorte le maître des hommes degénie eux-mêmes, soit par son professeur et par ses camarades. Mais ce qui est mauvais, c'est que cette crainte d'un jugement peu flatteur conduise à fuir tout jugement et, par suite, à ne donner la juste mesure ni de ce qu'on est ni de ce qu'on a tenté.

Pour ne parler que des écoliers, j'en ai connu un, qui ne doit pas être le seul de son genre, j'en ai connu un, dis-je, brave garçon, loyal, travailleur, désireux de bien faire, mais que la crainte de n'avoir pas bien fait avait mené peu à peu à passer pour ne rien faire du tout. Il ne se décidait à montrer ses devoirs à son professeur que quand il les croyait tout à fait réussis, et comme il était loin d'être infatué de son mérite, il en résultait qu'il arrivait très-rarement à soumettre un travail à son juge. Aux jours de composition, s'il avait l'espoir que sa composition fût bonne et pourrait lui valoir un bon rang, il la donnait; s'il la croyait imparfaite, il la déchirait. Il avait ainsi trouvé le beau secret de se faire punir comme cancre sur toute la ligne, pour ne pas se montrer inférieur dans un détail. Pour ce qui est des examens, s'il n'était pas assuré de répondre sur tous les points à une question, il se changeait en statue, ne répondait rien du tout et s'assurait un zéro, quand l'ef-

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fort d'une réponse eût pu lui obtenir un chiffre passable. Sot calcul, à coup sûr!

Faute de comprendre qu'^n n'est jamais un juge infaillible de soi-même, soit en bien, soit en mal, ce bon garçon avait résolu ainsi, sans s'en douter, le problème de faire d'une qualité aimable, la modestie, un défaut insupportable, le défaut même qui, au premier aspect, semble l'ennemi irréconciliable, le contraire et l'antipode de la modestie. Sa modestie, mal entendue, était devenue bel et bien de l'amour-propre non moins mal entendu.

11 va sans dire que ses professeurs, découragés, cessèrent peu à peu de s'occuper de lui, et que, faute d'avoir su affronter les conseils, les leçons, les critiques salutaires des personnes chargées de son éducation, U resta pendant longtemps ce qu'il avait précisément à cœur de ne point être, un élève obscur et médiocre.

— Votre élève était peut-être tout bonnement, me dira-t-on, un garçon extrêmement timide.

Non : quand on ose faire voir par où l'on brille, on n'est pas plus timide qu'on n'est modeste quand on recule devant l'aveu de ses fautes. Cette timidité-là n'est pas la bonne, en tout cas; ce n'est pas la timidité qui plaît dans un jeune homme, et que dans tous les âges on excuse.

— Peut-être, ajoutera-t-on, craignait-il, en cas de sottise, les railleries de ses camarades, peut-être reculait-il devant le ridicule.

Pauvre excuse, et qui le ferait pire qu'il n'était! Les railleurs sont des sots, pour ne pas dire des méchants, dont le tour n'est jamais loin, et les craindre ce n'est

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plus être modeste ni timide, c'est tout bonnement manquer du plus simple courage et de cette bonne humeur de l'esprit qui fait qu'en reconnaissant ses imperfections on se les fait bientôt pardonner; c'est là de l'amour-propre qui a peur.

Ce n'est pas quand le devoir est bon et qu'il va vous attirer un compliment que la leçon du maître est profitable : ce jour-là n'est qu'agréable ; mais c'est lorsque le devoir est mal compris, et que le professeur a dès lors à vous faire voir en quoi il pèche. Là est la véritable leçon, le vrai profit de l'enseignement.

Soumettons donc, tous tant que nous sommes, grands xjt petits, avec simplicité, nos œuvres à l'appréciation de leurs juges naturels. Apportons notre pierre à l'œuvre générale en toute humilité, et ne soyons pas dupes de cette fausse modestie qui nous pousse en secret à ne montrer que nos qualités et à cacher nos imperfections à ceux qui seuls pourraient les redresser, si nous les leur faisions connaître. Cette modestie n'est que de la vanité qui s'ignore ou se déguise.

II me revient en souvenir quelque chose qui appuiera et détendra la petite homélie qui précède.

J'assistai un jour à une visite que faisait un médecin de mes amis à une jolie petite fille de trois ou quatre ans qui s'était laissé prendre un doigt de la main gauche dans une porte.

La chère mignonne savait déjà sans doute que les

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médecins font rarement du bien sans faire un peu de mal. Les médecins, hélas ! ne sont pas les seuls, pour le dire en passant, car tout bien s'achète ici-bas. Aussi le docteur n'avait pas fait deux pas vers sa petite malade, que déjà M""' Lili avait caché ses deux mains sous son petit tablier.

« Allons, allons, lui dit le docteur de cet air demibourru, demi-paterne, qui convient aux médecins et aux malades, — allons, mademoiselle Lili, retirez-moi bien vite cette petite main-là de sa cachette, et mettez-1» toute grande ouverte dans la mienne. Je ne puis pas guérir les bobos sans les voir. »

M"' Lili hésitait, quand tout à coup je vis briller dans ses grands yeux, encore humides des pleurs qu'elle venait de verser, comme une lueur de cette jolie malice enfantine qui est à la fois fine comme l'ambre et grosse comme une maison. M"° Lili avait, ou du moins elle croyait avoir trouvé une bien bonne idée pour tromper

le médecin, et, après le mal, éviter le remède D'un

joli geste brusque, elle plaça sa petite main droite dans la paume de la main du bon docteur.

Le médecin tourna et retourna cette petite main : elle était blanche, potelée, charmante, et semblait n'avoir jamais eu de bobo de sa vie.

« Ah ! ah ! dit le docteur, voilà qui est particulier: on dirait que le bobo de Lili s'est guéri tout seul. C'est égal, comme le mal est sans doute en dedans, nous allons mettre un bon bandage sur cette petite main-là, et M'*" Lili en sera quitte pour jouer, manger jusqu'à demain matin avec sa main gauche. »

Prenant alors dans sa poche une bande qu'il avait

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