‹ Morale familiereChapitre 24 sur 77 · I04 LES DÉGUISEMENTS · texte numérisé non relu

I04 LES DÉGUISEMENTS

préparée, il se mit avec le plus grand sérieux à embobeliner la main de M"" Lili de façon à ce qu'elle ne fût plus bonne à rien du tout.

Aussi longtemps qu'elle put remuer dans son lien, M"* Lili eut le triomphe de voir que sa ruse avait réussi, mais quand elle se sentit les doigts bien pris, bien emmaillottés dans la bande du bon docteur, et comme Tepération allait finir et devenir définitive, la réflexion lui vint qu'elle faisait là, en somme, une bien mauvaise affaire, puisque, pour sauver du pansement sa main gauche, qui, étant malade, ne lui était bonne à rien, elle allait se priver des services de sa bonne petite main droite, qui pouvait lui être très-utile pendant que la gauche se guérirait.

Tirant alors de dessous son tablier, avec lenteur et les yeux baissés, sa main gauche:

« Lili s'est trompée, dit-elle en rougissant, c'est cellelà qui aie bobo.

— C'est parbleu vrai, dit le médecin sans se déferrer, et nous allions faire là une jolie besogne ! La pauvre Lili n'aurait plus eu de bonne main du tout. Comme c'est heureux qu'elle se soit aperçue à temps de son erreur! »

Et de la main droite le bandage passa à la main gauche.

Tout cela fut fait avec gravité. On laissa Lili avec son petit mensonge sur la conscience.

Mais la bonne petite avait le cœur très-droit : lorsqu'elle vit le docteur chercher sa canne et son chapeau pour prendre congé, elle se glissa derrière lui tout doucement, et, le tirant par le pan de sa redingote :

JE VAIS LUI DOxNNKH MA POUl'ÊE, A CnAND-PAPA.

DE L'AMOUR-PROPRE. ,o5

« Bon docteur, dit-elle, Lili est bien méchante, elle a voulu mentir. Lili savait la main qui n'était pas malade. »

On pardonna, bien entendu, cet innocent mensonge à l'aveu de la chère enfant. — Toute cette petite scène était de son âge. — Mais quand un grand écolier montre, à quinze ou seize ans, sa main droite, qui se porte bien, à son médecin, pour lui cacher sa main gauche, qui esf malade, en vérité, et c'est à lui que je le demande, où est sa raison, où est son excuse?

Je visitais un jour le cimetière d'une petite ville allemande. Après avoir vu la ville en vie, j'avais voulu voir la ville morte. Il y a toujours une relation entre une cité et son cimetière, — l'un complète l'autre. Je retrouvai dans le cimetière les caractères qui m'avaient frappé dans la ville en vie, — la ville des morts avait gardé l'empreinte de la ville des vivants.

Bien située, au bord d'une rivière, au milieu de jolies collines couvertes de vignes, au fond d'une vallée bien abritée, la petite ville de X... avait la physionomie à la fois aimable, placide, bonne et un peu lourde des villes allemandes qui ne sont pas toutes neuves ; le cimetière, placé à mi-côte d'une petite montagne en regard de la ville, avait les mêmes traits distinctifs. C'était bien là le

,o6 LA TOMBE DU FORGERON.

lieu de repos qu'avaient dû se faire et se choisir les habitants de la petite ville de X... Cependant l'ensemble général, il faut le dire, était à la fois plus doux et plus gai que celui de la ville. Les Allemands ont le culte des

morts.

Le cimetière n'est pas pour eux ce lieu terrible et redoutable qu'on isole en France le plus qu'on peut ; c'est la maison de campagne définitive de ceux qu'ils ont aimés; c'est l'endroit où ils sont sûrs de les retrouver et où ils vont les voir dès qu'ils ont une heure de liberté. Ces visites pour eux n'ont rien de lugubre. L'idée de la mort entre dans l'éducation allemande aussi bien que l'idée de la vie. C'est un sujet qu'on n'écarte pas des livres destinés à l'enfance. Je crois que les Allemands ont en ceci le sens plus juste que nous. La question, la pensée de la mort, traitées et non éludées dans les livres à l'usage de la jeunesse et même de l'enfance comme faisant partie de celles auxquelles il est sage et sain de s'arrêter, deviennent ainsi familières à chacun dès le premier âge.

Il en résulte que si un jour elle apparaît dans la maison, si elle la désole, elle n'y tombe pas pourtant comme le tonnerre pour tout terrifier ; c'est un hôte grave et triste à la visite duquel on a bien fait de se préparer. Cette préparation des esprits à l'idée que la vie terrestre n'est qu'un temps d'attente, qu'un lieu d'épreuve dont le but est de conduire l'être humain à une vie supérieure, en même temps qu'elle fortifie les vivants contre les frayeurs de la mort, profite à ceux qui ne sont plus. Le silence se fait moins autour de leur mémoire ; il est Tare qu'il se fasse sur leur tombe. Ils sont partis les pre-

miers, ils ne sont qu'absents de la vie présente, mais, quoique invisibles, leur esprit est resté là.

Cette séparation n'est certainement que momentanée. Ils sont au ciel, d'où ils continuent de présider aux choses de la maison. Us sont devenus les hôtes de Dieu : ils le prient pour nous du séjour des bienheureux. Ils veillent sur nous et nous gardent une place à côté d'eux dans le royaume céleste. Ils sont bien bons toujours, ils nous aiment encore et plus que jamais. Ils attendent, en un mot, là-haut, avec la patience de ce qui est éternel, que la mort nous réunisse à eux. Ce n'est que par la mort que l'orphelin retrouvera sa mère, que le père et la mère retrouveront leur enfant parti avant eux. La mort a donc du bon : c'est la dernière amie, l'amie de la fin ; le cœur pieux ne saurait donc la craindre.

Le petit cimetière me racontait tout cela. Il était propre et bien tenu ; il était visible que c'était un lieu très-fréquenté. '

A l'exception de quelques monuments où un peu de morgue et d'emphase trahissait quelque vanité, tout le reste était touchant et charmant. Chaque habitant avait là son jardin, bien planté, bien fleuri, en bon état, qui semblait dire au visiteur, au passant, à l'étranger même : « Tu peux approcher, c'est ici qu'on vient visiter l'être disparu, mais toujours aimé, à qui j'appartiens. Il faut, pour lui faire honneur , que je me présente bien , et qu'on voie tout de suite que je suis bien entretenu, qu'on a bien soin de moi. Je suis le lieu d'asile, la retraite tranquille des aïeux, ouverte à tous ceux pour qui la mémoire des morts est sacrée. »

Parmi beaucoup d'épitaphes que jelussur des tombes,

io8 LA TOMBE DU FORGERON.

témoignage quelquefois naïf et souvent touchant du souvenir des vivants, je m'arrêtai devant celle-ci :

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