‹ Morale familiereChapitre 25 sur 77 · LA MÈRE EST TRANQUILLE · texte numérisé non relu

LA MÈRE EST TRANQUILLE

CAR l'exemple du PÈRE, SES FILS LE SUIVRONT.

Cette inscription était signée par les deux héritiers Fritz et Rudolphe Blum, forgerons comme leur père, disait l'inscription; une croix de fer, de bon style, un peu rude, ouvrage des fils, surmontait la pierre tumulaire sur laquelle étaient gravées ces paroles. Cette croix et une pierre composaient tout le monument, mais autour courait, entourée d'une grille en fer battu et façonnée par les mêmes mains, une petite plate-bande, une collerette brodée de rosiers tous en fleur, et si bien cultivée que, malgré le lieu, c'était comme une fête pour les yeux que de les arrêter sur ce petit jardin.

Je crus, à voir l'extrême fraîcheur de cette jolie bordure, que Petrus Blum était mort récemment. Je me trompais : en cherchant la date, je reconnus que la mort du forgeron remontait à quatorze ans. « Petrus Blum a des fils fidèles, me dis-je, l'âme du vieux père qui dort là-dessous doit être contente de ses enfants. »

J'allais passer, quand j'aperçus dans un des petits rosiers je ne sais quoi de brillant et de rouge qui ne pouvait être une fleur : les roses du Bengale ont le teint frais, mais elles sont plus pâles.

Je me baissai pour me rendre compte de ce que c'était. A mon grand étonnement, je découvris que le petit objet rouge qui avait frappé ma vue était une petite poupée grande comme la main d'un petit enfant, très-joliment costumée en Bernoise, et assise dans un petit fauteuil de bois. Une larme me vint aux yeux en même temps qu'un sourire.

« C'est sans doute une des petites filles de Fritz ou de Rudolphe qui aura oublié sa poupée dans une de ses visites à son grand-père, dis-je au jardinier du cimetière, qui m'avait accomj^gné pour me faire les honneurs de son jardin.

— Oubliée? oh! que non pas, me dit-il : elle tient, la poupée, elle est accrochée avec un ruban, elle ne peut s'en aller.

« C'est drôle tout de même, ajouta-t-il, une poupée dans un endroit pareil. Figurez-vous que c'était, il y a eu ce matin huit jours, l'anniversaire de la fête du vieux défunt : toute la famille est venue pour le fêter, et voilà que tout à coup la plus petite des filles à Rudolphe, la Lina, qui n'est pas plus haute que mon genou, mais qui est espiègle comme tout, a dit à sa maman: « Puisque « je n'ai pas de bouquet, moi, je vais lui donner ma « poupée à grand-père, pour qu'il s'amuse; » et sa maman l'a laissée faire.

« Pauvre Petrus, c'est lui qui a dû rire, si on rit làdessous, quand il a vu ça ! En tout cas il aurait ri de

son vivant, car si c'était un fier homme, de fort courage, c'était aussi un homme de bonne humeur, Petrus! C'est pas toujours vrai ce qui est écrit sur les tombes ; mais^ pour ce qui est sur celle-là, il n'y a rien de trop : il ne s*est reposé que quand il est mort, le vieux Blum. » Et comme toute histoire doit avoir une morale, ce fut le jardinier qui se chargea de la faire. « C'est égal, repritil après une pause consacrée à rallumer sa pipe, je vois tous les jours une chose ici, c'est que c'est encore des» braves gens qu'on se souvient le plus longtemps. Petru* Blum était un brave homme ; aussi il n'a pas à se plaindre, il n'est pas négligé, lui ! ses petites-filles , qui ne l'ont jamais vu, ne connaissent que lui: grand-père est toujours dans leur bouche. Ce n'est pas comme monsieur le baron, son voisin, à qui ses héritiers ont fait faire ce monument si beau et tout en marbre. Le pauvre homme n'a plus que ça pour lui, q-uMl est encore bien logé. Mais qui est-ce qui le vient voir dans sa belle maison? Personne! Croyez-vous que ses héritiers, qu'il a enrichis, ne se sont pas montrés une fois depuis qu'on l'a glissé là dedans avec son cercueil de plomb ! Ça ne doit pas être gai d'être si oublié que ça, tout de même ! Et à l'heure qu'il est, vrai, celui que je voudrais être de monsieur le baron ou du forgeron, ce serait le forgeron bien sûr. J'ai idée que tant qu'on n'est pas oublié, on n'est pas tout à fait mort. Ce ne sont pas la pioche et la pelle qui enterrent, c'est l'oubli. »

Je suis de l'avis du jardinier du cimetière de *"* : les pelletées d'oubli doivent être plus lourdes sur les morts que les pelletées de terre.

Qu'on me pardonne ce souvenir d'un de mes voyages

La tombe du FORGERON. m

en Allemagne; mais, je le répète, l'Allemagne est une terre où il n'est pas aisé d'oublier les morts. Dans les villes mêmes, dans les rues les plus riches et les plus populeuses, à côté des magasins étincelants, vous en voyez un plus brillant que les autres. Qu'expose-t-on dans ses vitrines? quels sont ces meubles reluisants d'or, de peintures et de fine serrurerie? Ce sont des cercueils.

Le cercueil est furtif chez nous et comme honteux ; il se fait à la hâte, il se glisse sournoisement dans la maison, à la dernière minute, comme un coupable. Chez nos voisins d'outre-Rhin, il est en lumière, il est évident, on ne recule pas plus devant lui que devant les boîtes de dragées du baptême, que devant les berceaux des nouveau-nés, que devant les corbeilles de mariage ; il est fait et préparé de longue main, avec amour, avec soin. Toujours offert au choix des gens en vie, qui peuvent le désigner, le préférer h l'avance, le choisir et pour eux et pour leurs proches, il cesse d'être un objet terrible et devient presque tentant. On peut se dire : « Eh bien, après tout, après la tâche achevée, après le travail de la vie, lorsque, comme le vieux Blum, on ne peut plus rester debout, si l'on s'y couche la conscience nette et prêt à paraître devant Dieu, le repos doit être doux là dedans. »

La vie a ses mystères, ses joies cachées. Pourquoi la mort n'aurait-elle pas les siens et les siennes? De ce que nous ne voyons pas ce qui la suit, faut-il en conclure qu'elle est la fin de tout? Mais la fin de tout, c'est plus difficile à comprendre que le reste, j'imagine. Le néant, que nous n'avons jamais vu, dont nous ne pouvons nous

lis IL FAUT AIMER LA VIE.

faire idée, est plus embarrassant pour rintellig^nce que la vie, dont les phénomènes sont tous les jours sous nos yeuXj et que la survie par conséquent. Nous nous souvenons des morts : pourquoi Dieu nous laisserait-il cette mémoire de ceux qui ne sont plus, pour la leur ôter à eux? Les morts se souviennent donc de nous. Ils s*en souviennent d'autant mieux qu'en vertu de la loi du progrès, ils ne peuvent être passés que dans un monde plus parfait. La mémoire, qui est la chose supérieure dans la vie, qui relie la minute passée à la minute présente; la mémoire, sans laquelle l'homme n'aurait plus que la vie inerte du caillou; la mémoire, qui met l'homme au-dessus de la matière dès cette vie, la mémoire suit donc les morts au delà du tombeau. Ce n'est pas pour perdre qu'on meurt, c'est pour gagner. La mort est une ascension, non une chute. Les morts se souviennent donc, et du haut de leur vie nouvelle, plus parfaite que la nôtre, ils se souviennent mieux que nous.

IMPRESSIONS DE VOYAGE D'UNE HIRONDELLE. DE NOTRE-DAME DE PARIS AU GOLFE JUAN.

« Oui, ma bonne amie, ce ciel gris, ces pluies, cette neige surtout, m'ont tuée. C'est une mauvaise étoile que

LES CIIÈNES-LIÉGES AUX TUONCS UUUNS ET SAIGNANTS.

celle qui m'a fait naître sous le porlail du Nord de Notre-Dame de Paris. La couronne de ce saint, dans laquelle mon pauvre père et ma chère maman ont eu la malheureuse idée de bâtir leur nid, est tout à fait glaciale. L'arrivée tardive de mes parents à Paris après leur établissement manqué dans une autre contrée m'a valu de naître en octobre et non en été, comme les autres, de façon que je ne sais du soleil, de la chaleur, de ce que vous appelez le beau temps, que ce que j'en ai entendu dire par des personnes qui me paraissent avoir rêvé tout ce qu'elles racontent. A vous parler franchement, je ne crois à rien de toutes ces belles choses. Comment y croirais-je, ne les ayant jamais vues? Si ceux qui en parlent ont raison, c'est donc que tout est changé et que la terre s'est refroidie depuis ma naissance. J'ai grelotté dès le berceau. — On me disait : « Attends tes plumes. » Mes plumes sont venues, je grelotte encore. Il a grêlé ce matin, et j'ai entendu dire au bon chanoine qui jette quelquefois aux moineaux de la mie de pain et même de la brioche, en entrant au chapitre, que si cela continuait la Seine elle-même allait se prendre. Il était violet et sous son camail faisait brrrou à chaque instant, le pauvre chanoine!

« Je ne puis croire qu'au froid, au malheur, et sans vous je devrais dire à l'abandon. J'ai vu partir toutes mes pareilles; quel bruit c'était! que de paroles avant ce départ, et les beaux projets pour le voyage et le retour!" Les adieux eux-mêmes étaient gais. Les ménagères, qui voulaient laisser leur maison bien en ordre, allaient, venaient, jasaient en faisant leurs préparatifs; les jeunes exerçaient leurs ailes, ou écoutaient, les yeux brillants

de curiosité, les anciens qui leur disaient: «Tu vas « voir, lu vas voir, » et leur racontaient d'avance ce que le voyage leur réservait de surprise.

« Où devaient-ils aller, dans quel paradis, je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que j'étais si faible que je n'ai pu les suivre. Mon père a dû partir avec mes sœurs, plus fortes que moi. « Vous nous rejoindrez, disait-il à ma « mère : dans trois semaines la petite sera grande. )>

<( Ma mère n'avait pas voulu me quitter. « Sitôt ses «plumes poussées, avait-elle répondu, sois tranquille, (( nous partirons. »

« Hélas! nous ne devions pas partir; le dévouement de ma mère lui a coûté la vie. On ne meurt pas de chagrin, puisque, ayant vu mourir celle qui m'aimait si tendrement, j'ai pu lui survivre. Vous rappelez-vous, chère amie, vous rappelez-vous que la veille de sa mort, qu'elle sentait venir, elle a quitté subitement le nid et est allée s'installer dans un nid abandonné? Je comprends tout maintenant : elle voulait me laisser notre maison tout entière. Celie qu'elle a prise là, tout près de la Vierge, est devenue son tombeau. Ah ! la dure chose que la mort d'une mère chérie! Je l'entends encore : « Je « veux que tu vives; je te laisse sous la protection de « notre amie la corneille ; tu reverras ton père et tes « sœurs; tu leur diras que... » Elle ne put achever...

« J'ai fait tout ce que j'ai pu pour obéir à ses dernières paroles, j'ai suivi vos conseils. Je n'avais pas toutes mes plumes que j'allais chercher la chaleur où vous m'aviez dit que je la trouverais; est-ce ma faute si je n'en ai trouvé nulle part?

« Ce fameux soleil de la petite Provence des Tuileries

c'étaient des couusks et des conversations sans fin. i3

IL faï;t aimer la vie. uS

est une plaisanterie, ma bonne amie : si c'est là le soleil, il ne mérite pas les éloges qu'on s'obstine à en faire. Il éclaire, j'y consens, mais il ne chauffe pas. Est-ce que les nez rouges des petits garçons, les joues bleues des petites filles, les mains froides de tout le monde, sont le signe que les gens ont chaud ? Non, non, je ne crois pas au soleil, je ne crois pas au bonheur, je ne puis croire qu'aux nuits froides et longues, au vent terrible, à l'hiver! L'hiver est la seule vérité. Je suis poitrinaire, je suis condamnée à mourir, je suivrai bientôt ma pauvre mèredans le monde meilleur où elle est; je nem'enplains pas, car je suis lasse de disputer au froid le peu de jours qui me restent à vivre.

— Vous ne savez ce que vous dites, répondit àlajeune hirondelle la vieille corneille qui l'écoutait, vous êtes une pauvre enfant sans foi et sans courage. Si votre mère pouvait vous parler, elle vous dirait que le devoir de tout être créé est de lutter contre les misères de la vie, et non de se laisser aller à la dérive.

« Vous ignorez jusqu'au premier mot des choses, et vous en parlez en personne revenue de tout; pourtant, où êtes-vous allée? Nulle part encore, ma petite. Sans doute, il eût mieux valu pour vous naître, comme toutes vos pareilles, au printemps; vous auriez été, l'automne venu, de force à vous en aller avec les autres hirondelles à la recherche d'un climat plus propice ; mais ce que vous n'avez pu faire de compagnie, qui vous empêche de le faire toute seule? Vous êtes plus forte que vous ne pensez, vous avez toutes vos plumes aujourd'hui, et pour quelque retard dans votre destinée, ce n'est pas à dire qu'elle soit manquée à jamais.

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« De quoi s'agit-il ? d'avoir un peu d'énergie et de regagner le temps perdu. Eh bien, regagnez-le. Il n'appartient qu'aux lâches de s'ensevelir dans leur chagrin et de jeter, au premier obstacle, le manche après la cognée. Croyez-vous que vous soyez la première à qui tout n'ait pas souri dès le berceau? Tenez, ma fille, nous avons assez parlé, je n'entends pas m'acquitter de mes devoirs de tutrice envers vous par un simple sermon ; si vieille que je sois, je vous prouverai qu'on peut faire non pas seulement pour soi, mais pour les autres un grand effort. Je prétends vous remettre dans la bonne voie. Vous n'êtes pas méchante, au fond, et si je parviens à vous faire regretter les blasphèmes qui sont tout à l'heure sortis de voire jeune bec, je n'aurai pas perdu mon temps.

« Je ne sais pas au juste où vont les hirondelles pour fuir l'hiver, mais je sais que c'est dans un pays où il fait chaud. C'est par delà les mers, dit-on; mon âge ne me permet pas d'aller d'un coup d'aile, comme vous autres, d'un bout du monde à l'autre, mais je crois pourtant qu'il me reste assez de force pour vous conduire, à petites journées, dans une contrée qui m'a laissé de bons souvenirs, qui n'est pas très-éloignée, et où il fait assez chaud, malgré la saison, pour que votre sang puisse s'en trouver réchauffé. Dans huit jours, si vous le voulez, je vous ferai bien voir au golfe Juan, entre Cannes et Nice, ce soleil que vous niez et dont je suis d'accord que votre petite poitrine peut avoir besoin.

— Voyager, remuer, ah! quelle fatigue! reprit la pauvre hirondelle. A quoi bon? J'ai à peine la force de

regagner mon nid, quand j'ai été obligée de le quitter pour pourvoir à ma nourriture. Non, non, machère amie, il faut que mon destin s'accomplisse. Laissez-moi mourir ici. D'ailleurs, vous le dirai-je, ma maisonnette, si froide qu'elle soit, m'est chère. Cette petite chambre de malade, où j'ai vu mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs, où j'ai eu quelques bons jours, en somme, dans ma toute première enfance, je ne veux pas la quitter. La mort m'y sera plus douce qu'ailleurs. Ce bon vieux saint qui nous avait prêté sa couronne, j'ai eu tort d'en médire tout à l'heure; ce n'est pas sa faute s'il est de pierre, je sens qu'il me serait impossible de l'abandonner. J'ai peur de l'inconnu. On me le vante pour me rendre une espérance, mais ce que je sais du monde ne m'invite pas à tenter des expériences. »

La vieille corneille se fâcha. « Je la connais votre triste chanson, je l'ai entendu soupirer à mille oiseaux de toute espèce, avant vous, ma chère, et vous me pardonnerez de ne pas me laisser prendre à ces vieilles élégies. C'est très-poétique, les soupirs, la douleur, la mélancolie, mais cela ne mène à rien. Dieu ne vous a pas donné la vie pour la maudire, mais pour la porter, entendez-vous bien.

« Votre mère mourante m'a donné des droits sur vous. Je vous ai priée, vous n'avez pas cédé à mes prières, vous céderez à mes ordres; c'est votre mère absente qui vous les donne par ma voix. Nos préparatifs ne seront pas longs ; nous n'avons pas, comme les dames, trente-six malles à faire, toute notre toilette est sur notre dos, grâce à Dieu ; c'est demain, ma mignonne, oui dès demain, et non pas dans huit jours, comme je

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/e disais tout à l'heure, c'est à la première heure que j'entends que nous partions, w

La petite hirondelle vit bien que sa mère d'adoption était résolue, et qu'il n'y avait pas à répliquer : « J'obéirai, murmura-t-elfe, j'obéirai!

— A la bonne heure, fit la vieille corneille radoucie. Pour aujourd'hui , rien à faire en ce qui vous concerne; reposez-vous, calmez-vous, rassemblez vos forces, faites provision de bon vouloir et de courage, c'est tout ce que je vous demande; je vais aller à la chasse pour vous, comme si j'étais pour de bon votre maman. Si j'allais dans le jardin du chanoine, rue Chanoinesse, n" 14, hein? qu'en dites-vous? ïl jette toujours de bonnes choses pour les oiseaux sous ses fenêtres, ce brave homme-là, je pourrais vous rapporter un joli morceau. ))

La petite hirondelle, qui était friande comme toutes les malades, fit un petit signe de tête approbateur. « Ceci convenu, vous dînerez avec moi, reprit la corneille, puis vous vous coucherez de bonne heure, vous ferez un bon somme, et demain, dès l'aube, nous déploierons nos ailes; est-ce dit? »

La petite malade leva au ciel un regard chargé de^ soucis, elle soupira, mais elle dit : « Oui. »

Tout se passa comme il avait été entendu. Lç lendemain matin, après avoir fait ses adieux à son nid, à son saint, à la grande église tout entière, et même à quelques pierrots du voisinage qui s'étaient, à leurs moments perdus, intéressés à son sort; après avoir été faire une dernière visite au nid qui servait de tombeau à sa mère, ce qui ressuscita tous ses chagrins, la petite .hirondelle.

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le cœur bien gros, se mit en route avec sa grand'maman la corneille.

Cela n'alla pas précisément très-bien du premier coup. La pauvre petite demoiselle se sentait des vertiges quand elle passait par-dessus les maisons, et surtout par-dessus les tuyaux de cheminées, qu'elle ne savait pas éviter; la fumée des grandes villes la faisait tousser; le monde lui paraissait bien sombre et bien grand. Sa vieille amie eut plus d'une fois à l'aider d'un coup d'aile; plus d'une fois elle dut relever son courage. Cependant le grand air, le mouvement, la nouveauté des objets qui passaient sous ses yeux, agissaient utilement sur son moral; la fatigue même lui était bonne : elle lui valait de bons repos. L'appétit aussi lui revenait, et si le soleil tant désiré s'était montré dès les premiers jours, elle ne se fût pas précisément trouvée trop à plaindre. Elle avait à coup sûr redouté pis que ce qui lui arrivait. Malheureusement le soleil restait obstinément derrière l'épais rideau des brumes d'hiver, la bise était froide, et de temps en temps la corneille entendait sa petite amie redire tout bas : « Non, non, je ne verrai pas le soleil, il n'y a pas de vrai soleil ici-bas, la chaleur a certainement disparu de la terre, il n'y faut plus penser. »

La corneille faisait celle qui n'a rien entendu. C'était une personne judicieuse ; au lieu de répondre à ses soupirs, elle essayait de la distraire en lui nommant les pays parcourus, en lui faisant part des réflexions que chaque chose lui inspirait; elle avait de l'instruction et l'employait à propos. « Dans quinze jours vous me bénirez, lui disait-elle; on dit que les voyages forment la jeunesse, mais c'est à la condition qu'elle ouvre les yeux

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11 ne suffit pas de faire du chemin, il faut regarder par où Ton passe et voir comment le monde est fait. C'est une leçon intéressante pour tous, de considérer ce que les hommes et les autre bêtes ont fait de l'univers que Dieu leur a donné pour séjour. Dans notre course, vous verrez ce que la nécessité a fait des animaux les plus imparfaits; la nécessité, ma chère, c'est le vrai maître; nous avons la terre et l'air, nous autres oiseaux, cela nous dispense de bien des soins; mais je ne peux pas m'empêcher d'admirer ce que l'imperfection même de leur nature a développé de génie dans les créatures qui, comme l'homme, en sont réduites à ne jamais s'élever au-dessus du sol. Paris est un bel échantillon de l'industrie humaine; toutes les villes, tous les villages qui fuient sous nos yeux, montrent bien que tout ce qui est nécessaire s'obtient par la volonté et la patience, par l'éducation et par le travail, sous la loi du besoin. J'ai regretté quelquefois qu'en nous donnant tout ce qu'il nous faut, presque dès le berceau, Dieu ait borné nos efforts. C'est à sa faiblesse, c'est à l'insuffisance de l'homme individu que l'homme collectif a dû de connaître sa puissance. Dès qu'il a eu le sentiment de l'association, dès qu'il a pu comprendre qu'en s'unissant, qu'en constituant des sociétés, qu'en groupant des faiblesses, il créait des forces, l'homme est devenu le roi des animaux. Voyez-vous, ma chère, tout son secret est dans quatre mots : l'union fait la force. Qu'est-ce qu'un homme à côté d'un lion, à côté d'un éléphant, d'un rhinocéros, d'un aigle, d'un condor, d'une baleine? Rien, sinon un être chétif, sans plume, ni poil, ni ailes, ni griffes, sans bec, ni ongles, sans défense aucune, et incapable de

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lutter contre le moindre d'entre eux; mais voilà cet être faible qui donne la main à son frère, le frère la donne à son tour à un autre frère ; la chaîne se forme, et le plus faible devient le plus fort, et l'empire du monde lui appartient. Les villes naissent, les chemins se font, l'espace se rapproche, la terre est à lui, l'eau devient sa propriété, et qui sait si bientôt l'air lui-même ne fera pas partie de son domaine? Avez-vous entendu parler des ballons?

— Oui, dit la petite hirondelle, j'ai vu, sur un papier queleventavaitjetédans notre nid, leportraitdeM.Nadar et d'une maison en osier avec laquelle on assure qu'il s'est enlevé dans les airs; mais il paraît qu'il est retombé bientôt et qu'il a failli se casser le cou.

-- Qu'importe? dit la corneille; ce n'est qu'un commencement. Le premier bateau n'était pas pour donner à penser que les navires à vapeur dompteraient l'Océan ; la première voiture n'allait pas du train des chemins de fer. N'en doutez pas , ma fille , un temps viendra où nous ne serons plus chez nous dans les airs , et où l'homme nous prendra à la course si l'envie lui en vient.

« L'homme n'a sur nous qu'une infériorité réelle qui retardera longtemps encore ses progrès ; mais cette infériorité est telle qu'elle fait contre-poids à toutes ses supériorités. Partout où va l'hirondelle, la corneille, le lion, l'aigle, s'il trouve son semblable, il trouve à qui parler ; le langage de chacune des espèces animales est partout le même. Il n'en est pas ainsi de l'homme : chaque nation humaine a sa langue particulière à laquelle les autres ne comprennent goutte. N'est-ce pas à croire que

c*est de peur de bien s'entendre et se comprendre, de peur d'avoir à s'aimer d'un bout du monde à l'autre, que les hommes se sont ainsi et volontairement divisés par la différence des idiomes ? Toujours est-il que, grâce à cette incroyable confusion du langage humain, l'homme, si fort d'ailleurs, devient à un moment donné le plus faible et le plus fou des êtres. Ce ne sont plus des querelles d'individu à individu qui résultent de ce défaut d'unité dans la façon de s'exprimer; ce sont des guerres dépeuple à peuple, des guerres acharnées et féroces qui couvrent en quelques jours la terre de cadavres sur de vastes espaces, et étendent le deuil et la misère pour de longues années sur des populations tout entières. Hélas! ma fille, il semble que rien ne puisse être parfait ici-bas, puisque l'homme lui-même a ses périodes de vertige et de barbarie, pendant lesquelles, expiant toutes ses autres supériorités, il devient le plus misérable et le moins enviable des animaux créés.

— Et pourquoi se battent-ils? dit la petite : est-ce dans les temps de famine? est-ce pour se manger?

— Non pas, dit la corneille, ils n'ont pas même cette excuse de la faim, et cette monstruosité, la guerre, est un fait physiologique vraiment inexplicable. Les anciens parmi les oiseaux déclarent que ces fureurs des races humaines contre les races humaines, des nations contre les nations, sont pour tous les autres animaux une leçon qui doit leur montrer que si nous avons quelques raisons de regretter de n'être pas des hommes, nous en avons beaucoup aussi pour nous applaudir d'être ce que nous sommes, et je crois, ma foi, que sur ce point les anciens n'ont pas tort.

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« La morale à tirer de là, c*est qu'il est sage à toute créature de se contenter du rôle que Dieu lui a assigné dans la création, et que jalouser le sort d'autrui est, en même temps qu'une révolte coupable contre la volonté divine, une grosse sottise.

« Ces diables d'hommes ont pourtant dubon ; croiraistu, ma petite, qu'il en est parmi eux qui connaissent cent fois mieux notre histoire que nous-mêmes, et que, si l'animal voulait savoir à quoi s'en tenir sur son espèce, sur son individu, c'est dans les livres des hommes qu'il trouverait ces renseignements? L'histoire naturelle des bêtes, des plantes, de la terre, a occupé quelques humains qui ont pénétré jusque dans les secrets les mieux cachés de notre nature. C'est une des supériorités de l'homme, qu'il ait compris combien il lui importe de ne rien ignorer de ce qui se passe sur le globe oii Dieu l'a placé. Notre histoire l'occupe autant que la sienne propre, et à juste titre. C'est en étudiant nos facultés, nos mœurs, qu'il est parvenu à s'assimiler nos qualités. C'est le cygne qui lui a donné la forme de ses vaisseaux ; c'est le poisson qui lui a appris à nager; ce sera peut-être une hirondelle qui lui apprendra à voler. »

Le temps passait dans ces conversations ; la petite hirondelle écoutait, quelquefois elle questionnait. La corneille savait bien des choses, et lui montrait, chemin faisant, qu'à l'exemple de l'homme s'occupant des oiseaux, elle s'était instruite de l'histoire de l'homme à son tour ; c'est ainsi que tout en volant, ou dans les haltes qu'elles firent pendant la route, elle fit remarquer successivement à sa petite amie : Melun et le château de Vaux, où Fouquet avait donné cette belle fête qui lui

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coûta si cher ; puis celui de Fontainebleau, célèbre à tant de titres, et surtout par les adieux que fit à ses vieux soldats un homme que ses courses rapides et la puissance de son regard avaient fait comparer à l'aigle lui-même. La forêt qui avoisine la ville émerveilla la jeune voyageuse : 0 Quand tous ces beaux arbres ont des feuilles, cela doit être superbe, en vérité ; et ces rochers ! c'est plus beau que des maisons.

— Si Fontainebleau était à cent lieues de Paris, dit la vieille corneille, qui connaissait ses Parisiens, tout Paris y courrait en été. »

Les vieilles carpes de Fontainebleau avaient attiré l'attention de la petite hirondelle. « Deux cents ans, trois cents ans, et toujours sous l'eau! Je n'aimerais pas cela, dit-elle.

— Si tu étais poisson, tu parlerais autrement, dit la corneille; il ne fautjamais juger des autres par soi-même; les conditions de vie sont différentes pour chaque espèce. Est-ce que tu crois que les carpes seraient charmées d'avoir à nager dans les airs? Quant à leur longévité, c'est leur affaire ; la vie a du bon pour qui sait l'y trouver.

« Si je vis cent cinquante ans, comme ma grand'mère, je ne m'en plaindrai pas.

— Cent cinquante ans! dit la petite hirondelle étonnée. Quel âge avez-vous donc, madame la corneille?

— Quatre-vingt-deux ans, dit la corneille; j'ai déjà vu pas mal de choses, va; mais j'en verrai bien d'autres. Le monde est un théâtre où les spectacles varient sans cesse.

— Quatre-viugl-deux ans! dit l'hirondelle, et vous

pouvez en vivre cent cinquante ! Mais vous êtes encore jeune, ma vieille amie.

— Toute jeune, non, mais je suis solide encore, dit là corneille, et, à moins qu'un accident n'arrête ma course, je puis durer longtemps. Mais qu'importe? je m'en remets à Dieu, qui m'a donné cette vie, de celle qu'il me destine après mon passage dans ce monde.

— Et nous, dit l'hirondelle, combien vivons-nous?

— Vingt-cinq ans, ma mignonne, et plus encore.

— Vingt-cinq ans! s'écria l'hirondelle; mais à ce compte vous verrez mourir toutes les hirondelles qui vivent aujourd'hui.

— Ne parlons pas de cela, dit la corneille; c'est la douleur des vieilles gens de rester seules un jour sur la terre, séparées, par la mort, de tout ce qu'elles ont aimé. »

Un silence se fit après ces paroles ; la petite hirondelle vit bien que la vieille corneille repassait sa vie. C'est une chose douce et douloureuse à la fois pour les vieillards que cette contemplation du passé.

Après Montereau, où fut assassiné Jean Sans-Peur, les deux voyageuses s'arrêtèrent à Sens. La cathédrale Saint- Élienne vaut la peine d'être vue. Il y a là des rosaces qui seraient belles à côté même de celles de Notre-Dame. La petite hirondelle aimait beaucoup les cathédrales; elle voulut s'arrêter à Dijon. L'église de Saint-Bénigne lui parut originale. « Dijon est aussi le pays de la moutarde, dit la corneille, qui s'était peu à peu remise; c'est une fière drogue, soit dit entre nous, que cette moutarde, mais les hommes aiment ça ; j'en ai trouvé une fois sur

un morceau de pain, cela m'a piqué la langue de façon à m'ôter l'envie d'y revenir, je t'assure. »

La petite hirondelle se mit à rire.

La bonne corneille ne demandait pas mieux que de l'égayer.

Elles arrivèrent bientôt à Lyon. « C'est la seconde ville de France, dit la corneille, mais nous n'y resterons pas longtemps ; je sais un vilain petit clocher d'où tu verras la ville tout entière en un clin d'œil; la vue est superbe. Quant à Notre-Dame de Fourvières, c'est, comme monument, une église sans intérêt. »

La petite hirondelle, après avoir bien regardé cet amas de maisons et de grandes rues, et les grands quais du Rhône, qui lui rappelèrent Paris, trouva qu'il faisait bien froid dans ce petit clocher.

(( Allons-nous-en, dit la corneille.

— Attendez un peu «♦ dit la petite hirondelle. Elle s'était penchée sur un vitrail de l'église qui était entr'ouvert. «( Pourquoi tous ces petits tableaux, dit-elle, et presque toujours les mêmes : un enfant dans un lit, avec une figure pâle, et le papa et la maman à genoux?

— Ces petits tableaux, dit la corneille, ne valent pas grand'chose comme peinture, et l'on en pourrait rire, tant la plupart sont grotesques; mais leur sujet est si touchant que, la première fois que je les ai vus, mon cœur en a été tout retourné : un père et une mère désespérés demandant à Dieu de leur laisser leur enfant, cela n'est pour faire rire personne, à coup sûr.

— Non, non, dit la petite hirondelle tout émue, mais je voudrais voir parmi ces tableaux des enfants à genoux près de leur mère malade et demandant à Dieu de ne

point la leur ravir. Est-ce que chez les hommes les mères aiment mieux leurs enfants que les enfants n'aiment leurs mères?

— J'espère que non », dit la corneille.

Le voyage continuait, continuait, et, bien qu'elle fût distraite par les incidents de la route, la petite hirondelle disait de temps en temps : « Ah! ma bonwi amie, où est le soleil? j'ai bien besoin de croire au soleil! »

Elle allait le dire pour la centième fois, après une nuit passée dans un jardin où elles étaient arrivées la veilW après la nuit tombée, quand la corneille, qui épiait soi? réveil, la voyant ouvrir les yeux d'un air dolent, lui dit : « Tu vois bien cette belle maison qui nous fait face ; eh bien, vole sur son toit avec moi, mais promets-moi de n'arriver au faîte que tout doucement, à petits pas, et de ne regarder par-dessus que quand je t'aurai dit : Regarde.

— Pourquoi? dit la petite hirondelle.

— Parce que... dit la corneille. Sois donc patiente une fois dans ta vie, et sois confiante aussi; c'est pour que tu sois plus contente que je veux que tu ne regardes que quand je t'aurai donné le signal. »

La petite hirondelle était intriguée, mais, comme elle devina qu'il y avait une surprise là-dessous, elle se conforma, en bonne petite créature qu'elle était, au désir de la corneille.

Les voilà tout près du faîte et encore dans l'ombre. « Ne fais qu'un pas, marche, ne vole pas », lui dit la corneille d'une voix triomphante. La petite hirondelle obéit, arriva suf l'arête du toit; elle poussa un cri, un

seul : « Ah! que c'est beau! w et elle tomba dans une muette extase.

Nos deux voyageuses ÇLyaient dormi dans les jardins de la nouvelle Réserve, à Marseille, tout près de ce beau chemin de la Corniche qui mérite bien son nom. Devant elles s'étendaient, comme sous un admirable ciel d'azur, les flots bleus et calmes de la Méditerranée. Le soleil resplendissait.

(( Ah! je crois à la vie! s'écria enfin la petite hirondelle, je crois au soleil, je crois qu'il peut faire bon d'être au monde! Ah! que c'est beau et grand, tout cela! Ah! ma chère corneille, soyez bénie! La mer, la mer, ce bleu profond, ce doux azur, ah ! c'est trop beau ! trop beau! »

- Ses yeux étaient humides; ce sont de bonnes larmes que celles que l'admiration met dans nos yeux. Son cœur, tout dégonflé, s'entr'ouvrait.

« Nous n'irons pas plus loin, dit-elle après quelques instants donnés à ses ravissements, restons ici.

— Non pas, dit la corneille ; un jour, deux si tu veux, parce qu'il fait beau, parce que le mistral ne souffle pas aujourd'hui, parce que je veux te faire voir la ville et le port; mais ce n'est pas là que tu peux guérir, ma mignonne; sois tranquille, le lieu que j'ai choisi, mon golfe Juan, te conviendra mieux encore. Il te faut tout ce que tu vois ici, moins îc bruit, moins le tapage de la grande ville; tu l'auras où nous allons.

— Je ne veux pas quitter la mer; ce bleu, ce bleu, je veux le garder sous mes yeux ; je ne savais pas que cela fût si beau, ce qui est bleu, ni si doux; laissez-moi ici, laissez-moi, ma bonne amie.

— Qui te parle de le quitter, ton bleu, chère enfant? notre voyage va se faire tout entier sur les bords de la Méditerranée. Tu verras, tu verras! ce n'est ici que le commencement de tout ce qui te plaît tant, de cette douceur qui te ravit et de ce soleil qui te fait tant de bien. »

La petite hirondelle était un peu têtue. « Marseille était, disait-elle, le plus beau lieu du monde, bien certainement. Quitter ce qui dépasse tout ce qu'on connaît était folie. » La corneille la laissa dire, on déjeuna; après le déjeuner, on courut, on vola, on sauta d'arbre en arbre, de roche en roche, de maison en maison, jusqu'au port. L'admiration de la petite hirondelle allait croissant, et de plus en plus elle affirmait qu'elle voulait finir ses jours à Marseille. Tant qu'elle resta sur les hauteurs de Notre-Dame-de-la-Garde , au château d'If, volant de rocher en rocher, ce ne fut qu'un cri d'admiration. C'était Paris, plus le soleil, plus la mer, plus le bleu sans fin. Qu'avait-elle besoin d'autre chose?

Elle était même un peu ingrate pour tout ce qu'elle avait vu jusque-là : « Comparées à la mer, à ce miroir azuré, les autres eaux, les rivières, les fleuves, la Seine, c'est de l'eau de vaisselle! » s'écria-t-elle. L'admiration manque souvent de mesure.

La journée fut superbe. Le soir venu, elle trouva que l'air était bien froid pour succéder à un si bon soleil; mais le lendemain, s'étant levée de bonne heure, son extase la reprit. Ce fut un nouvel enchantement. Quand le soleil sortit tout en feu des profondeurs de l'horizon, inondant tout de ses flammes, incendiant la plaine liquide, mettant le feu même à l'eau, elle faillit devenir * folle.

iSo IL FAUT AIMER LA VIE.

Et je crois, ma foi, qu'elle serait encore à Marseille, si dans la nuit, le vent ayant changé, elle ne se fût réveillée devant un spectacle d'un genre tout nouveau. La mer était en furie, un vent violent soulevait les flots, les navires s'entre-choquaient dans la rade. Il n'était plus question de soleil, ni de bleu. De gros nuages lourds et épais avaient rétréci l'horizon ; ils avançaient lourdement, pesamment, pleins de menaces, sur la ville, comme s'ils avaient résolu de l'écraser. Le ciel était de plomb, l'eau était noire. Soudain le tonnerre gronda. De quelles cavernes pouvaient sortir ces sinistres roulements? Les nuages se déchirèrent, la mer se gonfla, le ciel et l'eau ne faisaient qu'un, et le déluge commença.

Blottie sous une gouttière, serrée contre son amie la corneille, la petite hirondelle, épouvantée, ne disait mot. « D'où vient cette colère de Dieu? pensait-elle; quelle faute a faite la nature pour mériter ce châtiment? Ah! j'étais trop heureuse! »

La nuit tout entière se passa dans ces terribles obscurités dont les éclairs seuls trahissent les profondeurs. Le matin venu, la petite hirondelle n'avait pas fermé i'œil; le soleil ne reparaissait pas; elle le croyait éteint à jamais ; je ne suis pas sûr qu'elle ne se dit pas à part elle qu'il était tombé dans l'eau, que la mer l'avait englouti. De l'extrême joie elle avait passé à l'extrême découragement, et entre deux coups de tonnerre elle dit tout bas à la corneille : « Retournons à Paris, c'est trop payer un beau jour que de l'acheter par de telles épouvantes.

— Tu es folle, lui dit la corneille ; de même que le beau temps a passé, le mauvais passera à son tour; mais alors

IL FAUT AIMER LA VIE. i3i

lu m'écouteras et nous profiterons de la première embellie pour continuer notre route. Tu retrouveras, et plus beau encore, ce soleil que tu crois pour toujours disparu. »

L'embellie arriva.

« Partons », dit la corneille.

Elle sentit qu'avec son impressionnable compagne, si elle voulait arriver, il ne fallait pas compliquer les stations, et passa à regret devant des choses qu'elle aurait aimé revoir. Cependant elle s'arrêta à Toulon.

(( Ah ! le beau port, la belle rade, les beaux navires ! dit la petite hirondelle; avec leurs mâts ces vaisseaux ont des ailes, mais en voici d'autres qui sont bien lourds.

— Ce sont des vaisseaux cuirassés, dit la corneille, des vaisseaux en fer, qu'on essaye à construire de façon à les mettre à Tabri des boulets. Il est vrai qu'à mesure qu'on fait des vaisseaux plus forts, on invente des boulets plus forts aussi, et qu'on ne voit pas la fin de cette émulation. La Gloirey la Provence, le Taureau, sont de puissants engins qui demain peut-être seront jugés inutiles.

— Des boulets, dit l'hirondelle, qu'est-ce que c'est?

— Ce sont de gros cylindres coniques qu'on met dans des canons rayés qui portent très-loin; tu en verras dans l'arsenal.

— Et à quoi cela sert-il, des canons, des boulets?

— Cela est fort utile, dit la corneille : cela sert à couler bas ces beaux navires, et à engloutir avec eux les mille ou douze cents hommes qu'ils portent dans leurs flancs, quand les hommes sont en guerre.

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— Quelle horreur! dit la petite hirondelle.

— Oui, quelle horreur! dit la corneille, mais avant que les hommes le comprennent des siècles passeront. « La guerre est un mal nécessaire », disent les plus sages. « C'est le plus noble des métiers », disent les autres. Et tout ce qui fait la force vive des pays, sur cette belle assurance, se précipite dans la carrière des armes; les plus beaux,- les plus jeunes hommes de France, sont tous les ans envoyés à l'armée. Là ils s'instruisent dans l'art de tuer leurs semblables. Il y a toujours eh France cinq cent mille soldats qui attendent, en faisant l'exercice, que l'heure soit venue de se ruer sur les armées des autres pays et de les exterminer. Ils languissent inutiles dans la paix, qui est à leurs yeux une chose quasi déshonorante pour une armée, et n'aspirent qu'aux sanglants triomphes des batailles.

— J'aime mieux être hirondelle, dit la petite voyageuse; ne me parlez plus du génie des hommes, chère corneille : tout cela est magnifique, mais lugubre.

— C'est vrai; pourtant, ca^ il faut être juste, le rôle de ces armées peut être sublime à un moment donné. Quand, au lieu de faire une guerre injuste et de porter le fer et le feu chez leurs voisins, les soldats exposent leur vie pour repousser leurs attaques, ils méritent alors le plus beau nom qu'il soit donné à des hommes de recevoir, celui de Défenseurs de la patrie. Malheureusement leur rôle ne se borne pas toujours là.

— Tu m'as parlé de l'arsenal, allons à l'arsenal, dit l'hirondelle. Je ne veux plus regarder ces gros navires; j'aime mieux voir ces jolis canots pleins d'ouvriers et de rameurs qui glissent à fleur d'eau comme des oiseaux.

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« Pourquoi, parmi ces rameurs, les uns ont-ils des uniformes de couleur, les autres pas?

— Ah! dit la corneille, ma pauvre petite, tu me fais des questions embarrassantes. Ceux qui ont des uniformes sont les forçats, nous sommes au bagne. »

Ce sinistre mot fit frissonner l'hirondelle, bien qu'elle n'en comprît qu'imparfaitement le sens. « Qu'est-ce que tu entends par ce vilain mot-là, le bagne?

— Le bagne, dit la corneille, est un lieu où les hommes envoient et renferment ceux d'entre eux qui ont commis quelque crime, pour les mettre hors d'état de recommencer.

« C'est le revers de la médaille des sociétés, qu'il faut pourvoir à leur sûreté et mettre par la force les bons à l'abri des attaques des méchants.

— Je vois, dit l'hirondelle, que la vie est compliquée de bien graves problèmes pour les hommes, et que Dieu a bien fait de ne pas charger nos petites têtes d'oiseau de pareilles difficultés à résoudre. »

Elles quittèrent le bagne, lieu superbe et pourtant désolé.

A Fréjus, elles voltigèrent sur les ruines. Leur vue rappela Arles et Nîmes à la petite hirondelle. « Les Romains, dit-elle, étaient-ils aussi grands que les Français?

— C'est selon, dit la corneille; le monde nouveau vaut mieux que l'ancien, somme toute, cela est certain ; ainsi les arènes d'Arles qui servaient aux fêtes du peuple romain, sais-tu ce que c'était? Sous les gradins garnis par des milliers de spectateurs avides, il y avait des antres, des souterrains, de vraies cavernes, d'où sortaient d'un côté des tigres et des lions, de l'autre des hommes

i34 IL FAUT AIMER LA VIE.

nus. Les hommes combattaient les tigres et les lions, jusqu'à ce que mort s'ensuivît pour les uns et les autres, et c'était le spectacle. Celui qui mourait bien, bête ou homme, avait la gloire d'être applaudi, acclamé par la multitude des hommes, des femmes et des enfants que l'attrait de cette fête sanglante avait réunis. Eh bien, cette civilisation romaine tant vantée n'eût-elle eu que cela contre elle, qu'elle devrait être déclarée inférieure à la civilisation nouvelle.

— Cependant les hommes se tuent encore, dit la petite hirondelle.

— Ce n'est plus pour le simple plaisir des peuples, dit la corneille.

— C'est égal, dit l'hirondelle, je suis plus contente de n'être qu'un pauvre petit oiseau. »

Les deux voyageuses traversèrent alors les montagnes de l'Esterel. Elles s'arrêtèrent à l'auberge des Adrets, à la gorge de Malandieu, où elles firent un très-bon déjeuner. L'hirondelle voulait tout voir, toucher à tout.

Une nouvelle extase pareille à celle de Marseille la reprit quand elle arriva au golfe de laNapoule, et ce ne fut pas sans peine que la vieille corneille parvint à l'arracher à sa contemplation. Tout l'attirait.

« Viens donc, viens donc » , lui disait à chaque instant la corneille.

Les deux amies passèrent par Cannes. Elles laissèrent derrière elles la petite ville, très-pittoresquement groupée au pied d'un mamelon, l'hôtel des Princes, le Grand- Hôtel, les villas, le jardin des Hespérides, l'île Sainte- Marguerite, célèbre pour avoir servi de prison à un mystère dont l'histoire n'a jamais du soulever le voile,

l'île SAINT-IIONOHAT. '4

IL FAUT AIMER LA VIE. k\S

le mystère du Masque de fer, et l'île Saint-Honorat. La nuit était venue.

« Comme cela sent bon ici ! dit tout à coup la petite hirondelle.

— En vérité? répliqua d'un ton tant soit peu goguenard la vieille corneille, eh bien, tu verras demain d'où t'arrive cette si bonne odeur; nous sommes dans les beaux jardins de l'hôtel du golfe Juan. C'est là, mademoiselle, que nous allons planter notre tente, c'est là que j'entends que se refasse votre petite poitrine; si dans ce beau lieu vous ne retrouvez pas la santé et la raison, dont fait partie l'amour de la vie, puisque Dieu même l'ordonne à toutes ses créatures, c'est que je n'entends plus rien à la médecine des corps et des cœurs.

« Ton odorat déjà est pris, demain ce sera tout le reste. Quand du haut de l'hôtel du Golfe, où je suis, un fameux logis où rien ni personne ne t'inquiétera, tu verras à tes pieds deux mille orangers en fleur, dont le moindre ferait honte aux plus beaux des Tuileries, puis la nappe d'eau du golfe borné à droite par le revers de l'île Sainte-Marguerite, tout au fond par les cimes blanches des Alpes maritimes, et au premier plan, toujours à gauche, par Antibes et la Garoupe, si tu n'es pas contente, tu auras affaire à moi.

« Il y a au milieu du golfe un petit écueil, presque à raz de l'eau, qui nous servira d'observatoire pour voir le surplus dès demain matin : c'est l'écueil de la Fourmi. Tu verras de là d'abord la maison que je t'ai choisie, l'hôtel du Golfe, un vrai château presque mauresque ; puis à gauche la villa Brimborion, la villa du Grand-Pin

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et la villa Bruyère, et puis la villa Jean-Reynaud, toutes habitées par des gens de plume. »

Cette conversation se tenait dans le creux d'un des gros et vastes oliviers qui bordent les jardins de l'hôtel du Golfe; la corneille l'avait choisi pour en faire ce soir-là leur logis provisoire.

La petite hirondelle, à qui le parfum des orangers avait un peu monté à la tête et que la fatigue du jour disposait au sommeil, n'écoutait déjà plus que d'une oreille. Elle se réveilla pourtant à moitié sur ce mot : gens déplume.

« Est-ce que les hommes peuvent avoir des plumes, être des oiseaux?

— On appelle gens de plume, ou gens de lettres, des hommes et même des femmes qui se servent de plumes d'oie, trempées dans une liqueur noire qu'on appelle de l'encre, pour mettre à l'aide de signes sur du papier tout ce qui leur passe par la tête.

— Tiens! tiens ! » dit la petite hirondelle, et elle s'endormit.

Le lendemain ce fut, après un sommeil profond, un féseil délicieux.

Le golfe Juan est à coup sûr une des plus adorables stations des bords de la Méditerranée.

La petite hirondelle retrouva, agrandies et adoucies par la paix profonde de ce lieu béni, ses meilleures émotions de Marseille.

Un mois se passa pour elle comme un jour dans cette paisible et charmante retraite.

Elle y trouva son rêve accompli; — tout ce dont elle avait nié l'existence : un soleil pénétrant tempéré par de

fraîches brises, un air chaud, énergique, pur et vivifiant, des journées de printemps en plein hiver. Tani que durait le jour, c'étaient des courses sans fin.

« Je nage dans le ciel, disait-elle avec ravissement, comme les poissons dans l'eau. Cette atmosphère vous porte, tant elle est à la fois légère et solide. Vois donc, ma bonne amie. C'est à peine si un coup d'aile est nécessaire de temps en temps pour se déplacer. Je glisse dans l'éther sans que j'aie besoin d'un effort ni d'un mouvement. »

Elle ne se lassait pas d'aller de la montagne à la vallée, passant des forêts sombres d'oliviers au bois d'or pâle des citronniers. Les vastes chênes verts, les pins para sols, les chênes-liéges aux troncs bruns et saignants, les hautes bruyères blanches, les lentisques, les myrtes, les palmiers, les micocouliers, ne voyaient qu'elle. Les tulipes, les anémones, les renoncules, qui sont lesbluets, les marguerites et les coquelicots de ces pays-là, avaient fini par la connaître !

« Tiens, disaient-ils quand de son vol rapide elle rasait de Wallauris à Grasse leurs prairies émaillées, tiens, c'est la petite hirondelle, c'est la jolie Parisienne de l'hôtel du Golfe. »

Ces compliments ne lui faisaient pas de peine. Encore qu'elle ne fût pas coquette, elle n'était pas fâchée de plaire en passant. Il n'y eut bientôt pas dans tout le pays, depuis la colline du Grand-Pin jusqu'au Ganet, du Canet aux gorges d'Esterel, une cime qu'elle n'eût vue et revue. Partout on lui faisait bon accueil; — les hirondelles ne sont pas communes dans le pays — et les habitants se disaient : « Soyons polis pour elle. Elle

parlera du golfe aux autres, et l'an prochain elle nous

ramènera ses compagnes. »

Les grives furent d'abord un peu jalouses de toutes les fêtes qu'on lui faisait, mais sa bonne grâce était telle que ce mauvais sentiment fut de peu de durée. Elle se sentit donc bientôt partout comme chez elle. Quand, dans un pays nouveau, ce sentiment du chez soi vous vient, dites-vous que le pays vous est bon. Nulle part toutefois elle ne se trouvait mieux que sur les tourelles de son hôtel du Golfe. Les propriétaires étaient, il faut le dire, aux petits soins pour elle et pour son amie la corneille. C'était, dans la maison, à qtfi les gâterait, à qui déposerait pour elle sur les terrasses de bons petits repas expressément apprêtés pour complaire à son petit bec. Ce n'étaient dans tous les coins que de bonnes petites mies bien tendres, des miettes de biscuit, des gâteaux de Marseille qui profitaient aux moineaux, puisque les hirondelles n'aiment rien de tout cela, mais la bonne intention la touchait. Le propriétaire de l'hôtel était un vieux marin, ancien compagnon de Dumont-d'Urville; la corneille avait pour lui beaucoup de respect.

« Il a fait le tour du monde, » disait-elle.

Et dès qu'elle l'entendait parler, elle se glissait le plus près possible, afin de ne rien perdre de ce que ce hardi voyageur pourrait dire. 11 arriva un jour à cet hôtel du Golfe deux Parisiens. La corneille sut tout de suite qui ils étaient. Rien ne lui échappait.

« Ma chère, dit-elle à l'hirondelle, ce sont deux écrivains ; l'un a fait dans son temps un livre extraordinaire qui s'appelle les Animaux peints par eux-mêmes^ un livre étrange où les hommes sont des bêtes. Une corneille de

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