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LA TERRASSE DES SPELUGUES, A MONACO

IL FAUT AIMER LA VIE. i^i

« Ah! si ma mère était là! s'écriait-elle. Comme ce sers it bon de voir toutes ces choses avec elle ! »

Non, le souvenir des êtres aimés n'est point une peine. Qui donc voudrait échanger cette douce peine contre l'oubli?

a L'esprit des morts voltige autour de ceux qui pensent à eux, lui répondit la corneille ; quand tu parles de ta mère, c'est qu'elle est là, elle t'entend. »

Les deux voyageuses goûtèrent médiocrement Nice.

« Tout est fait exprès dans cette ville, rien n'y est simple, disaient-elles, et quelle poussière! C'est le pays des ennuyés. Rien ne vous y laisse à vous-mêmes. On n'y peut vivre qu'en dehors de soi. »

Tout en volant et bavardant, elles passèrent au-dessus de Villefranche, dont le phare ressemble à une grande lampe posée sur le rivage; puis elles aperçurent Eza, juchée comme un nid de vautours au haut d'un roc inaccessible.

Bientôt la petite ville de Monaco, dont, sans savoir pourquoi, elles s'apprêtaient à rire, les charma. Quand de la mer elles la virent plantée gracieusement sur son roc, quand elles aperçurent au tournant son admirable petit port, quand elles parcoururent ses jardins, elles ne purent se retenir de battre des ailes en signe de ravissement.

« Ah! le joli lieu! ah! le charmant endroit! s'écriaientclles à tout instant, et qu'il sent bon !

— C'est peut-être la plus petite principauté du monde dit la corneille,

— Qu'importe, si c'est la plus mignonne? dit IhirondcUc.

I4.t IL FAUT AIMER LA VIE.

— Là, là, dit en riant la corneille, je sais du reste, mademoiselle, que vous ne changeriez pas votre petite personne contre celle d'une oie grasse.

— Ah ! pour cela non, dit l'hirondelle.

— Les cuisiniers ne seraient pas de ton avis.

— Quelle chance, répondit l'hirondelle en frissonnant, que ni toi ni moi, ma chère grand'maman, ne soyons bonnes à manger! nous n'oserions pas approcher de si près la demeure des hommes, au moins.

— Tu as raison, dit la corneille, ce qui n'empêche pas qu'il y a des bêtes si bêtes et si sottes que ce qui nous arrange pourrait bien les humilier.

— Est-ce possible? dit la petite hirondelle.

— La bêtise qui naît de la vanité n'a pas de limites, dit la corneille, elle va toujours jusqu'à la sottise. »

Comme elles suivaient les côtes, elles se reposèrent un peu partout, à Roquebrune, à Menton, qui leur sembla triste, à Vintimille, qui leur sembla charmant ; elles arrivèrent enfin à la Bordighera. Il fallait bien voir le fameux bois de palmiers. Il parut un peu surfait aux deux amies. Quelques beaux échantillons cependant les ravirent; ces belles palmes, ces grands éventails, se découpent bien sur l'azur du ciel et de la mer.

Après un jour donné au repos, elles montèrent jusqu'à la route de la Corniche, qu'elles prirent par le plus haut qu'elles purent, et ce fut une fête nouvelle de voir d'en haut ce qu'elles avaient admiré d'en bas ; la côte est bordée de petites villes, juchées sur des rocs comme de vrais nids.

« Cela doit donner à leurs habitants envie de s'envoler, de s'être si haut perchés, disait l'hirondelle; quelle idée

de mettre sa maison si haut quand on n'a pas d'ailes!

— Ces villes-là sont de vieilles, vieilles villes, rôpondil la corneille; elles ont été construites dans un temps où les hommes étaient plus souvent encore en guerre qu'à présent; chaquepetitpays, étant toujours sur le quivive, cherchait à construire ses maisons dans les endroits les plus inaccessibles. Ca n'est pas si facile à surprendre qu'une ville en plaine, ces aires d'aigle et de vautour.

— Tant mieux si les hommes sont meilleurs, dit l'hirondelle; les hommes sont bons pour les hirondelles, je les voudrais parfaits. »

Un des étonnements de l'hirondelle, ce fut quand, du haut de la route, la corneille, lui ayant montré le pont Saint-Louis, lui dit : « Tu vois bien ce petit pont, au bas de ce ravin; eh bien, à droite c'est la France, où nous allons rentrer; à gauche, c'est l'Italie; ce pont-là, cette ]igne-là, c'est la frontière. »

Dans son idée, une frontière aurait dû être quelque chose de formidable, de très-difficile à franchir, car, disait-elle, si cette séparation n'est pas une séparation, si ce n'est rien, comme ici, pourquoi les gens des deux côtés se séparent-ils? Quand en étendant la main chacun de son côté ils peuvent se serrer la main, comment parviennent-ils à se considérer comme de nations différentes? Si ce n'est pas la nature qui les divise, qu'est-ce donc?

u Nous entrons là, ma mignonne, sur un terrain qui nous est interdit. Sans t'en douter tu viens de faire de la politique.

— Est-ce que c'est mal, dit naïvement l'hirondelle, âe faire de la politique?

— Oui, dit la corneille, quand on n'a pas demandé la permission d'en faire.

— Ah ! dit la petite hirondelle ; alors il y a des choses qui ne sont pas mauvaises quand elles sont permises, et qui le sont quand on ne les permet pas? C'est très-singulier, alors, la politique. >»

La corneille fit celle qui n'a pas entendu, et bientôt la conversation reprit sur les splendeurs de la route.

Elles repassèrent au-dessus de Monaco, qui leur parut une jolie fourmilière du haut de la tête de Chien et de la Turbie.

« Comme tout ce qui appartient à la terre rapetisse dés qu'on s'élève! dit la petite hirondelle.

— Vraiment, dit la corneille, te voici déjà philosophe, ma mie.

— Ne te moque pas de moi, répondit l'hirondelle ; tu m'as aidé à fortifier mes ailes; n'est-il pas bon que j'apprenne un peu à penser?

— Ah! le bon petit élève que j'ai là! s'écria la corneille ravie.

— C'est très-bien fait décidément, le monde, disait la petite hirondelle, tout cela est très-beau et très-bien arrangé et très-solide. Ces rocs énormes, ces montagnes, ces grands chemins qui tournent et qui contournent ces pentes rapides, ces beaux arbres, ces mers immenses, ce ciel étoile, c'est très-bien, très-bien entendu, et Dieu est un grand architecte qui a construit un si bel univers pour ses pauvres créatures. »

Il n'y a qu'une chose que l'hirondelle n'aimait pas dans id mer, c'est qu'elle était salée.

« A quoi cela sert-il? disait-elle toujours; je crois tout

ROUTE DE LA COUNICllE, ENTRE ROQUEBRUNE ET LA TURRIE.

de même que le bon Dieu aurait mieux fait de la sucrer.

— Petite bête, lui répondit la corneille, si les vastes étendues d'eau qui entourent la terre, et qui sont sept fois plus grandes qu'elle, n'étaient pas salées, elles se corrompraient et empoisonneraient l'univers. »

La route s'acheva dans mille causeries, dans un mutuel ravissement. La corneille suivait d'un œil maternel les pensées ingénues que la vue des choses faisait éclore dans le cerveau encore tout neuf de sa petite amie. Ses remarques enfantines l'intéressaient; elle sentait que la petite fille se faisait peu à peu demoiselle, et s'applaudissait du progrès moral que chaque jour, que chaque heure amenait dans cette jeune et impressionnable intelligence.

On traversa Nice sans presque s'y arrêter. Les voyageuses étaient décidément ennemies de la promenade des Anglais, du bruit et du mouvement. Il leur tardait de retrouver l'hôtel du Golfe. Après une halte faite sur un des bastions du fort Championnet, elles volèrent tout d'un trait jusqu'à la station du golfe. « Puisque nous sommes là, dit la corneille, regarde, avant de rentrer, ce grand olivier, le troisième : c'est sous cet arbre que Napoléon a dormi à son débarquement de l'île d'Elbe; tu te rappelles ce qu'en ont dit au golfe des militaires qui n'ont fait qu'y passer?

— Oui, oui, dit la petite hirondelle, ah! oui, je me souviens. »

Cinq minutes après, elles étaient dans leur hôtel du Golfe.

Un cri de bienvenue les accueillit : « Elles sont revenues, elles sont revenues! Papa, maman, c'est l'hiron-

délie, c'est la corneille; ce n'était pas un départ, ce n'était qu'une promenade ! Ces daines ont été voyager, n'est-ce pas, mesdames? — Cuic, cuic, » répondait l'hirondelle, tout en tournoyant autour de la tête blonde de sa jeune amie.

« Elle dit oui, elle dit oui, l'entends-tu? » Et tout à coup : « Oh! papa, elles ont faim peut-être. »

Et en un instant les terrasses furent couvertes de pain et de gâteaux émiettés et de graines.

Les huit jours qui restaient aux deux Parisiennes a donner au golfe de Juan s'écoulèrent comme une heure.

Le moment du départ était arrivé. Il fallut dire adieu à ce fameux golfe Juan qui avait rendu lasanté à la jeune malade, à la maison hospitalière qui lui avait donné un si bon gîte, aux hôtes qui l'avaient si bien accueillie; aucun ne fut oublié : elle alla becqueter à toutes les fenêtres, à celles du premier, à celles du second, à celles du troisième. Elles avaient des amis partout. « Je reviendrai, je reviendrai, » dit-elle à chacun.

Il n'est pas jusqu'au chien, M. Tom, qui, un peu fou, un peu brusque d'abord, avait cependant fini par faire connaissance avec elles, à qui la bonne hirondelle ne voulut faire ses compliments avant le départ.

Le bon Tom leva sur les deux amies un regard affligé. Il se détira un peu, puis, faisant une gambade, il partit devant elles comme pour leur faire la conduite ; ils traversèrent ainsi les jardins de Bruyère, du Grand-Pin et de Brimborion, et Tom aurait encore été plus loin assurément, car il avait de bien bonnes jambes, si un coup de cloche parti de la maison du golfe ne l'eût averti que c'était l'heure du déjeuner.

c'est la meilleube petite mère de famille

DU quartier NOTRE-DAME.

M. Tom s'arrêta à cette vibration bien connue. C'était l'heure sacrée, celle.qui allait droit à son cœur par le chemin de son estomac ; il aboya deux ou trois fois de sa bonne grosse voix à l'hirondelle et à la corneille, fit un bond et disparut.

« C'est pourtant un bien bon chien, ce gros Tom, dit l'hirondelle.

— Assurément, dit la corneille. Si c'est être bon que de mordre tout ce qu'on ne connaît pas.»

Je ne dirai pas les étapes du retour; elles furent nombreuses; la petite hirondelle éprouva que revoir vaut voir. A mesure qu'elle approchait de Paris, son cœur battait. L'air était un peu moins chaud, mais l'haleine du printemps ne ressemble pas au souffle de l'hiver.

Quand elle rentra à Paris, quand elle aperçut le Jardin des Plantes et la végétation, si différente de celle du midi de nos climats tempérés, mais plus légère en même temps que plus touffue, elle vit bien qu'elle avait été un enfant de croire à l'hiver éternel, et salua de ses cris de joie sa ville natale et sa vieille cathédrale. Cela lui parut très-bon de retrouver son nid et la couronne immuable de son vieux saint, et les souvenirs de sa chère maman.

Il était temps qu'elle arrivât. Dès le lendemain et comme elle était montée sur les tours avec la corneille, son amie lui montra de petits nuages qui, partant de la barrière de l'Étoile, traversèrent les Tuileries, et arrivèrent avec la rapidité d'une flèche jusque sur les tours Notre-Dame. C'était l'essaim heureux et jaseur des hirondelles qui revenait; cela donnait l'idée d'une armée éparpillée de tirailleurs se retrouvant joyeux dans un centre commun.

Ah ! comme le cœur battait à notre petite amie !

« Où est mon père? dit-elle aux hirondelles d'avantgarde, où sont mes frères, où sont mes sœurs?

— Ils se portent tous bien, lui répondit-on, ils seront ici dans un instant. »

Hélas! tout ne devait pas être joie dans le retour. Quelle fête complète c'eût été cependant si elle eût été là, celle qu'ils avaient espéré y retrouver?

« Sœur! sœur! où est maman? dirent trois ou quatre voix tout à coup. Où est ma...? » dit une autre voix.

La petite hirondelle à ces cris avait caché sa tête sous son aile. La parole expira dans tous les gosiers, que gonflaient il y a un instant à peine les cris de la joie et de l'espérance,

« Que la volonté de Dieu soit faite ! » dit le père après un long silence.

C'était bien triste. Mais où est le bonheur complet? Fut-il jamais de ce monde? On pleura ensemble la mère absente. Il fallut dire et redire dans les moindres détails comment la mort l'avait surprise au milieu de sa tâche.

La petite hirondelle n'oublia pas de raconter à quelle bonne garde sa chère maman l'avait laissée. La bonne grand'mère corneille fut remerciée et aimée de tous comme elle le méritait.

Je n'ai plus rien à ajouter, sinon que la petite hirondelle est devenue grande, grande tout à fait, et qu'à l'heure où j'écris, c'est la meilleure petite mère de famille de tout le quartier Notre-Dame. Elle a quatre petits enfants qui sont tout son bonheur, quoiqu'ils lui donnent terriblement de mal, car ils sont turbulents et bavards comme des petites pies.

LA GLISSADE

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