LA PENSION. — L'INSTRUCTION. — L'ÉDUCATION. LE CARACTÈRE
Le« aptitudes de l'homme sont diverses. Il semble qîi'en bd qualité de roi de la création il ait le privilège de résumer en lui seul autant de variétés que tous les autres réunis.
Tous les types peuvent s'incarner, se personnifier en lui, et ce n'est pas un pur jeu d'esprit, ce n'est pas un caprice d'imagination, c'est, au contraire, une observation à la fois très-juste et très-fine, qui a conduit quelques savants et quelques artistes à découvrir dans le visage et dans la personne humains des analogies frappantes avec toutes les espèces animales.
Il est certain qu'il se rencontre des femmes et des jeunes filles dans lesquelles on retrouve les grâces, ou
LA GLISSADE
LES PETITES FILLES NE MANQUENT JAMAIS DE LUI PORTER LEURS PLUS BELLES POMMES.
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sentimentales ou vives , ou évaporées ou légères , ou fluides ou serpentines, de la tourterelle, de la fauvette, de la linotte, de la gazelle, de l'hermine, voire de la couleuvre. I
Il est non moins certain qu'il y a des hommeséléphants, des hommes-renards, des hommes-lions; des hommes de proie, comme le loup ou le vautour ; des hommes ruminants, comme le bœuf; des étourdis, comme le papillon; des êtres à la dent cruelle, comme le brochet et le requin ; à l'allure butorde, comme le marsouin; à l'air débonnaire, comme l'âne et le mouton ;àl'œilperçant et dominateur, comme l'aigle ; etc., etc.
Le collège n'est ni ne peut être, on le comprend, pour les espèces si multiples de la ménagerie humaine, qu'un lieu d'essai, qu'une sorte de jardin d'acclimatatioa morale.
Or, c'est une des conséquences, malheureusement forcées, de l'éducation en commun, si profitable à beaucoup d'autres points de vue, que l'on commence par imposer à tous les éléments, à toutes les aptitudes, si contradictoires, la même direction, le même régime, la même tâche. Quoi de moins étonnant, dès lors, que cette tâche uniforme ne convienne pas à tous les éléments, à tous également, et que, par suite, les uns la remplissent bien, les autres médiocrement, plusieurs très-mal?
C'est, sans aucun doute, un heureux préjugé en faveur de ceux qui réussissent au collège que leur succès. C'est un bon présage encore, pour ceux qui ne réussissent qu'à moitié, que ce demi-succès. Il est toujours bon qu'on soit, grâce au travail, capable de faire passablement ce pour quoi même l'on n'a pas de vocatiou
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bien déterminée. C'est une preuve de souplesse et de facilité d'esprit, c'est une démonstration de la puissance de la volonté appliquée à l'étude.
Mais on aurait tort d'en induire que ceux qui ne réussissent pas dans leurs études classiques doivent, sur ce seul fait, être considérés comme des êtres fatalement condamnés à la médiocrité.
On aurait tort même d'affirmer, en l'absence des résultats appréciables, que leurs années de collège aient été sans profit pour eux. Ce n'est pas impunément, à moins qu'on ne soit une bûche, qu'on est frotté pendant des années de cette moelle de lion qu'on nomme la latinité et de ce miel qu'on nomme la littérature grecque. Il est des arbres dont la tige ne grossit ni ne grandit pas tout d'abord, parce que le travail de la croissance s'opère dans les racines avant de monter dans les branches.
Il ne faut donc pas nier un résultat parce qu'il n'est pas soudain. Ces deux nourrices, la langue latine et la langue grecque, ont fait, dans tous les temps, aux époques où elles avaient le monopole de l'enseignement, d'assez notables nourrissons, même parmi les prétendus fruits secs du collège.
Il en est plusieurs qu'on pourrait citer, dont l'intelligence n'avait pu trouver son application, son issue, dans le cercle tracé d'abord autour d'eux par l'éducation commune, et qui, une fois sortis du collège, ont, à l'ébahissement profond de leurs anciens condisciples, marché à pas de géant, et pris rang parmi les plus illustres de leur temps.
La pension et le collège ne sont donc en somme que
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l*enceinte légale de l'éducation essayée en commun;, tant qu'on n'a pas franchi le seuil pour la dernière fois, tant qu'on ne s'est pas trouvé dans l'immense carrefour de la vie, obligé de choisir sa route, l'esprit n'est encore qu'un oiseau en cage. Tn'uI ne peut dire quel sera son vol quand le libre espace s'ouvrira devant lui. C'est donc à cette épreuve décisive de la liberté qu'il convient d'ajourner tout jugement.
Les collégiens se devraient donc entre eux une réciproque indulgence, et je souffre toujours quand je vois un bambin, d'autant plus satisfait de lui-même qu'il l'est moins des autres, dire d'un de ses camarades, parce qu'il n'est pas de sa force au collège : « C'est un garçon qui n'arrivera à rien. »
S'il était bien entendu que le collège n'est et ne peut être qu'un point de départ, qu'une école préparatoire de la vie, les élèves entre eux ne se jugeraient pas avec l'impitoyable rigueur qu'ils mettent dans l'appréciation mutuelle qu'ils font de leurs petites valeurs respectives.
On ne verrait pas, ce qui est moins excusable encore, celui qui n'a pas réussi au collège, imitant le renard de la fable, faire semblant de dédaigner ces succès de collège, ces raisins auxquels il n'a pu atteindre et dont il ignore la saveur.
Ce que je voudrais, en un mot, faire entrer dans la tête ou plutôt dans le cœur des élèves de toutes les catégories, c'est que les succès de la jeunesse ont un égal besoin de la confirmation des faits , et que l'âge d'un rhétoricien n'est pas l'âge de la fin du monde, ni, par suite, celle du jugement dernier. Tout jugement porté sur l'écolier est nécessairement prématuré, attendu que
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l'homme, évidemment, ne peut être jugé que sur luimôme.
L'enfance, et c'est un phénomène à la fois inexplicable et désolant pour l'observateur, est généralement cruelle pour l'enfance. La bienveillance n'est pas jeune, elle est le plus souvent le fruit trop tardif de la pratique de la vie. Je la voudrais précoce, au contraire, et elle Test dans les natures vraiment bonnes. Au lieu de se juger sur les mérites de leurs thèmes et de leurs versions, je voudrais que les enfants se jugeassent sur leurs qualités natives. Celui-là est bon, sincère, loyal; il aime et protège les petits, les faibles, les malheureux; il ne condamne pas sans rémission les étourdis, les fous, ni même ceux qui semblent mauvais : celui-là est le meilleur, il est le vrai premier du collège, car il l'est par ce qui dure, par le caractère. Il faut bien que l'enfant le sache, le caractère est plus rare, plus sérieux que le talent lui-même. Car, sans le caractère, qu'est-ce que le talent? Une fortune en des mains qui ne sont pas dignes.
L'enfance railleuse s'étonnera peut-être de ce que je vais dire ; mais je voudrais je ne sais quel honneur spécial réservé, au collège, à côté des prix de sciences, au plus digne élève, au plus estimé, au plus estimable, à celui qui aurait conquis à la fois le respect de ses camarades et celui de ses maîtres.
Un temps viendra où la morale, qui n'est autre chose que la philosophie appliquée à la conduite individuelle, aura sa chaire dans l'enseignement. Un temps viendra où l'on se dira que, enlevé jeune à sa famille, l'enfant a besoin d'éducation autant que d'instruction, et qu'il importe à la patrie d'avoir des hommes, des citoyens, des
caractères, autant que des lettrés et des savants. Il n'est pas de mère, il n'est pas de père, soucieux de l'avenir de ses enfants, qui ne pense comme moi sur ce sujet. L'idée est dans tous les cœurs ; elle passera bientôt dans les faits. Les moralistes anciens et modernes deviendront les classiques nécessaires de cette meilleure époque. Il y aura des professeurs de vertu, de sagesse, de bonté, de raison, de bon sens, d'esprit, — comme il y a des professeurs de mathématiques et de chimie, — q*«i ne se contenteront pas de faire faire des devoirs à leurs élèves, mais qui leur apprendront ce que c'est que le devoir. Ces maîtres de la science le savent mieux que moi, l'instruction n'aura qu'à gagner à reposer enfin sur la base solide de l'éducation.