LE VAGABOND, LE CHARRETIER ET LE JUGB
Deux hommes, un mendiant et un charretier, arrivèrent un jour en se chamaillant devant le juge.
Le mendiant était exaspéré.
« Monsieur le juge, s'écria-t-il dès qu'il fut en présence de l'autorité, voici l'affaire! Je m'étais couché sur la route ; je ne faisais de mal à personne; je crois même que, pour tuer le temps, j'allais m'endormir, lorsque l'homme que vous voyez, passant par là pour mon malheur, s'est jeté tout à coup sur moi, et, me secouant comme un forcené , a voulu me contraindre à me lever et à marcher. Ça ne faisait pas mon affaire, puisque je voulais dormir. « Laisse-moi donc tranquille, lui ai-je « dit, je ne te gêne pas, va t'en.
« — Ah ! tu neveux pas te lever! m'a-t-il répondu ; ah! « tu neveux pas marcher ! ah! tu es une brute ! eh bien, tt nous allons voir! » Et, levant sur moi le fouet qu'il a encore à la main, il s'est mis à me fouetter comme si j'eusse été son cheval ou son âne.
« C'est bon, c'est bon, lui ai-je dit, on va se lever, « tu porteras la peine de ce que tu viens défaire, comme « je porte la marque de tes coups. Allons devant le « juge.»
— Ce dont on vous accuse est-il vrai? dit le juge à l'homme armé d'un fouet.
— Je ne puis pas dire non», dit le paysan accusé. La chose paraissant claire, le juge allait prononcer sa
sentence, quand, se ravisant, il adressa une nouvelle question au coupable.
«Quelle raison aviez-vouspour maltraiter cet homme?
— Aucune, dit le charretier, je ne le connaissais pas.
— Comment, aucune? reprit le juge, que la figure calme et honnête de celui qui répondait prévenait en sa faveur, malgré l'évidence des faits.
— Aucune queson intérêt, reprit l'accusé. J'ai trouvé ce malheureux couché en travers sur les rails du chemin de fer, tout près du passage à niveau. Je me suis dit: « Si je le laisse là, la locomotive va fondre sur lui tout à <( l'heure et le couper en morceaux. » J'ai essayé de le décider à se donner un peu de mouvement et à se transporter un peu plus loin, il n'a pas voulu. « Je suis bien là « m'a-t-il répondu, je veux y passer ma vie. » J'ai essayé de l'enlever, il se débattait, il était lourd. Je lui ai cinglé alors trois ou quatre bons coups de fouet ; je me disais : « Il m'en remerciera plus tard, quand il sera tout éveillé. « La mèche de mon fouet lui fera, en tout cas , moins de « mal que le passage d'un train sur le corps. »
Ce qu'ayant entendu le juge: «Vous êtes un ingrat, dit-il à celui qui avait porté plainte. Ce brave homme vous a sauvé la vie : au lieu de l'accuser, vous devriez le bénir. Sans lui vous sauriez qu'il est plus facile de se tuer que de tuer le terÊps. »
L'homme à qui s'adressaient ces sages paroles n'était pas en état de les entendre. C'était un vagabond de la pire espèce, de ceux qui n'ont ni feu ni lieu parce qu'ils ont horreur du travail, et qui n'ont pas honte de vivre en mendiant sur la terre féconde.
Pendant que le juge parlait, il s'était rendormi.
<8o LA PARESSE A TOUJOURS TORT.
Il fallut le porter en prison.
Tout paresseux est ce misérable qui prétendait dormir sur les rails d'un chemin de fer. Dans le chemin de la vie, quiconque ne marche pas, la grande locomotive humaine le broiera. Trop heureux ceux à qui le ciel envoie quelque bon donneur de coups de fouet pour les arracher à leur léthargie, c'est-à-dire à leur mort!
Il n'y a pas à barguigner, il faut, ici-bas, il faut mar« cher ou mourir. Le mouvement est la condition, la preuve, la raison de la vie. Quiconque n'agit pas en conformité des lois de son être est une brute, l'image menteuse d'un être humain, mais non l'être humain lui-même.