‹ Morale familiereChapitre 45 sur 77 · LES PLACES · texte numérisé non relu

LES PLACES

Vint le jour où les places furent données, — il y avaii cinquante élèves dans la division.

aia LE DERNIER.

Le nom de Jacques tardait bien à sortir, il ne venait pas. Est-ce que le professeur aurait égaré sa copie? Jacques l'espéra un instant. Hélas ! il se trompait, le nom de Jacques sortit, mais le dernier, de la bouche du professeur.

Ce nom fut accueilli par un murmure moqueur. En un instant tous les yeux furentbraqués sur Jacques. Jacques aurait voulu être à cent pieds sous terre. Il aurait voulu être mort.

« Maman ! Maman ! » s'écria-t-il, et il se mit à sangloter. La plupart de ses camarades se mirent à rire. Son voisin, qui était l'avant-dernier, avait Tair triomphant.

J'ai dit que la plupart des camarades de Jacques s'étaient mis à rire, — parce que tous, en effet, ne rirent pas : — il y en eut un, — un surtout, que le désespoir du pauvre petit homme avait ému. Et celui-là, c'était précisément celui qui venait d'être nommé le premier. Ceux que le bonheur attendrit, ceux qu'il rend meilleurs, ce sont les vrais bons. Albert était un de ceux-là.

Jacques était un petit blond, un peu débile, frêle et pâle, au teint si délicat que son voisin, pour se moquer de lui, avait fini par l'appeler « mademoiselle. »

Albert était un petit homme brun, d'apparence ferme et déjà énergique, fort aimé, et, ce qui est meilleur encore, fort estimé dans sa classe.

Le hasard l'avait placé presque en face de Jacques. 11 avait, depuis plusieurs jours, remarqué son petit vis-àvis. Sa douceur, la tristesse profonde empreinte sur sa figure, et tous les jours croissante, l'avaient, sans qu'il en fît rien voir à Jacques, intéressé pour lui.

Le désespoir soudain de Jacques, son cri : « Maman!

LE DERNIER ii!

Maman! » qui en avait tant fait rire d'autres, avait été jusqu'à son cœur; — il avait pensé, pour son compte, à sa mère pour la joie qu'allait lui faire son succès; il se dit que celui qui pensait à la sienne pour la peine que sa chute allait lui causer avait une pensée non moins bonne, et, cédant à une bonne inspiration, — il lui barbouilla bien vite, sur un petit bout de papier qui n'était pas trop propre, je l'avoue, le petit mot que voici :

« Ne pleure donc pas. Il y a deux ans, quand je suis entré au collège, j'ai été comme toi, et, à ma première composition, ce qui t'arrive m'est arrivé. J'ai été le dernier. Mais je ne me suis pas découragé. J'ai travaillé comme un bœuf, et, six mois après, j'étais le premier, comme aujourd'hui. Tu en feras autant, si tu veux m'écouter. Je serai ton ami, tu sortiras dimanche avec moi, je vais écrire pour cela à papa. Tu viendras chez nous. Maman t'aimera bien et moi aussi. Quant à ton voisin, sois tranquille, quand il nous verra bien ensemble, il y regardera à deux fois pour te tourmenter ; — ce n'est rien de bon, et j'aime mieux que tu l'aies pour ennemi que pour ami. «

Vous croyez peut-être que ce billet sécha les yeux du petit Jacques? Pas du tout. Son émotion fut telle en le lisant que sa tête blonde s'inclina sur ses deux bras repliés, et qu'il demeura immobile, comme s'il eût dormi, pendant au moins cinq minutes.

On crut qu'il cachait sa honte, — il n'y pensait plus. Ji cachait sa joie. Son cœur tout entier s'était fondu devant cette marque inattendue d'intérêt. Il arrosait de ses larmes le petit mot d'Albert, — il le pressait sur ses lèvres, comme le papier sacré sur lequel lui avait écrit sa

mère. Ces quelques lignes avaient allumé dans son âme une de ces belles flammes d'amitié pure qui éclairent les débuts de la vie des enfants comme l'aurore éclaire un beau jour. Bien sûr Albert ne pouvait être qu'un héros! Jacques pleurait encore, c'était plus fort que lui; mais que ces larmes cette fois étaient douces! Quand il releva la tête, ses yeux humides étaient pleins de sourires, son regard reconnaissant traversa la table et pénétra jusqu'au cœur de son nouvel ami. Albert lut dans ce regard qu'il avait bien placé sa sympathie. Sa bonne figure rayonna.

L'heure terrible, ce matin encore, de la récréation, airiva. Jacques l'attendait comme une heure bénie.

Albert et lui n'étaient pas encore dehors que déjà les mains frémissantes des deux enfants s'étaient serrées. Quand ils furent dans la cour, ils s'embrassèrent.

Jacques n'était plus seul, Jacques avait un frère, un bon frère qui l'aida, qui le soutint, qui le fortifia comme eût pu faire un frère aîné pour son frère moins âgé, qui le défendit contre les méchants, qui le fit aimer des bons, qui lui rendit enfin la force et le courage.

Ce qu'Albert avait prédit arriva, l'année ne se passa pas sans que Jacques, à son tour, fût le premier. Ce jourlà Albert ne fut que le second, mais sa joie était telle qu'on l'eût cru le vainqueur. Jacques, confus, regrettait presque sa victoire. Albert et Jacques achevèrent leurs études ensemble. Émules et amis tout à la fois, ils se partagèrent les prix de leurs classes, — et après le collège, restant unis, dévoués, sûrs l'un de l'autre, chacun suivit sa voie, l'un aidant l'autre et accourant dès que son ami avait besoin de lui.

Cette histoire n*est pas d'hier, malheureusement. ^

LES PREMIÈRES ARMES DE L'ESPRIT. nS

Des deux amis, un seul, hélas! est resté pour la redire è celui qui vient de l'écrire : — le premier, le bon Albert, n'est plus là! — Je me trompe, ceux dont on se souvient ne sont pas morts, — et que de souvenirs il a laissés, notre bon, notre cher ami Albert, à tous ceux de nos camarades à qui ces lignes tomberont sous les yeux!

Je me suis laissé entraîner par ce souvenir, — qui est venu comme de lui-même en aide à mon sujet. Il n'est pas mauvais que les enfants sachent que les souvenirs des années de collège sont impérissables, et qu'à travers tous ceux que la vie amoncelle autour des existences les plus agitées, ils conservent leur droit de priorité.

Que si quelques-uns, amis dès le bas âge du mélodrame, trouvaient ce récit un peu simple, tant pis pour eux. Je m'inquiète peu des esprits forts de quinze ans. Outre qu'ils sont moins forts qu'ils ne pensent, ils sont, d'ailleurs aussi, meilleurs qu'ils ne croient. Ils savent, à l'heure qu'il est, qu'Albert et Jacques étaient deux braves garçons. Ils savent que le premier et le dernier peuvent se valoir et se rejoindre. Ils savent tout ce que je voulais leur apprendre.

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