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LES PREMIÈRES ARMES DE L'ESPRIT

Il ne suffit pas en effet d'être spirituel, il faut savoir Tôtre.

L'esprit peut être, suivant qu'on l'emploie bien ou mal, une qualité ou un défaut.

C'est une arme qui peut être dangereuse et dont il n'est pas bon d'user à tort et à travers, dont il faut bien connaître les effets et les secrets avant que de la mettre au vent.

Dans la jeunesse, l'esprit se présente presque toujours avec les apparences d'un défaut.

C'est un fouet trop tôt mis dans la main d'un enfant, qui n'en mesure pas la portée, qui s'en sert où il ne faut pas, qui ne veut que jouer et qui blesse, et qui, trois fois sur quatre, atteint ce qu'il ne vise pas.

Les essais de l'esprit chez les jeunes gens ont je ne sais quoi d'agressif, d'inopportun et de brutal, dont il faut se garer comme des accès de gaieté trop brusque des jeunes chiens de Terre-Neuve. Cela saute partout, c'est l'amilier et violent, c'est presque sauvage, tant parfois c'est cruel, et il est rare que, dans ses cabrioles intempestives, cela ne casse pas quelque chose. Je sais bien que ce n'est que pour essayer ses dents encore nouvelles que l'esprit, à quinze ans , s'essaye à mordre ; mais, comme il ne connaît encore ni le degré de sa force, ni le degré de sensibilité des épidémies qu'il attaque, il lui arrive plus souvent qu'il ne veut d'emporter le morceau et de faire plaie là où il ne songeait qu'à montrer ses petites défenses.

Les premières passes de l'esprit de la jeunesse rappellent les premières leçons de la salle d'armes, toujours dangereuses pour le maître.

LES PREMIÈRES ARMES DE L'ESPRIT. aiy

Les fleurets sont mouchetés, mais le jeu est si vif, si ahuri, si déréglé, que le bouton saute ; l'élève n'en voit rien, et, si le maître n'avait ni masque ni plastron, il serait bientôt la victime de ses innocents mais trop bouillants élèves.

Ces premiers engagements, ces premiers ferraillements, plaisent singulièrement à ceux qui s'y croient quelque vocation. Prenant l'entraînement qui les pousse comme la preuve d'une aptitude spéciale, ils ne désarment plus, ils sont toujours en attitude de combat, ils passent leur vie à riposter à des bottes qu'on ne leur a pas portées, et à tomber à Timproviste sur des gens qui n'ont aucun souci de se mettre en défense.

Ils se croient gais, ils sont taquins ; malicieux, ils sont mauvais ; moqueurs, ils sont impertinents; railleurs, ils sont offensants.

Ce qu'il y a de pis, c'est que c'est d'ordinaire contre ce qui les aime le mieux qu'ils font ainsi leurs premières armes ; le père, la mère, les frères, les sœurs, les amis, sont les premières victimes des ergots impatients de ces trop jeunes coqs.

C'est si commode de pouvoir déployer tout son courage contre un adversaire dont on n'a rien à craindre, de donner de toutes ses forces contre un cœur dont on est sûr, de faire l'essai du mal aux dépens des autres seulement, de frapper quand on n'a pas l'inquiétude de la riposte, de s'escrimer contre (^ui vous ménage, et de faire, en un mot, ses premières dépenses de caractère contre qui ne vous présentera pas la carte à payer.

Que voulez-vous! quand on est batailleur, il faut bien batailler; on a de petites griffes, c'est sans doute

ai8 LES PREMIERES ARMES DE L'ESPRIT.

pour griffer. A qui s'en prendre, si ce n'est à ceux qui sont là?

Les premiers essais de ses défauts, c'est donc contre les cœurs qui l'adorent que la jeunesse, presque toujours impitoyable, parce qu'elle est toujours irréfléchie, ne manquera pas de les faire.

Que j'en ai vu de mères, de mères tendres et parfaites, recevoir tout à coup en plein cœur, dans le sein, de ces coups innocents , mais cruels, de l'enfant qu'elles venaient d'allaiter ! Que j'en ai vu pâlir sous la douleur, qui la dissimulaient sous un sourire, par un triste et sublime effort, et qui n'y répondaient que par un baiser!

Ah! les chers, chers enfants! qu'ils sont barbares souvent sans s'en douter! Quels bourreaux que ces bébés ingénus, qu'ils aient quinze mois ou quinze ans!

Mais patience, — la revanche des mères arrive tôt ou tard : c'est le jour où l'enfant, devenu homme, voyant soudainement devant lui, comme pour la première fois, \e visage exténué de sa mère et ses yeux prêts à s'éteindre, ces yeux qu'il a connus si doux, si pleins de caresses, se rappelle tout à coup sa vie d'enfant tout entière, sa vie d'enfant trop sûr d'avoir été trop aimé, — et comprend, — comprend tout enfin, — même ses égoïsmes léroces.

Tâchez que ce jour-là la revanche de la mère ne soit pas trop complète, — et qu'ayant tout oublié, hormis ce qui a été bien de vous, elle puisse vous dire ici : « Je te bénis, mon enfant; oui, j'ai, je le crois, été une bonne mère, mais, rassure-toi, tu as été, toi, un brave enfant. »

Pourquoi faut-il que le premier cœur que l'homme déchire soit celui de sa mère I

MLb yLAlUNTE OU CINQL'AME PETITES AMIES NE MARCHAIENT PAS, ELLES VOLTIGEAIENT.

SOUVENIRS d'une JOURNEE DANS LES VOSGES.

J'ai fait, il y a bientôt deux ans, une visite au pensionnat du Petit-Château qui m'a laissé plus d'un bon souvenir. Si j'ai jamais eu envie d'être une petite-fille, c'est à coup sûr ce jour-là. Malheureusement cette envie est de celles qu'il n'est pas facile de réaliser quand on a de la barbe au menton. Nous ne sommes plus au temps des fées, ce qui est bien dommage, et les coups de baguette aujourd'hui ne servent plus guère qu'à épousseter les habits. Je fus donc, malgré mon désir, obligé de garder ce jour-là, comme toujours , mon vilain emploi d'homme.

Je dois dire que rien ne fut omis pour me le rendre supportable. On m'avait ménagé une surprise, en préparant pour mon arrivée une de ces bonnes petites fêtes qui font époque dans la vie. J'avais eu l'esprit d'arriver un jour de congé, et par un de ces temps qu'on ne peut pas se refuser à appeler le plus beau temps du monde.

Le programme se composait d'un voyage à pied dans cette jolie partie des Vosges qu'un décorateur adroit a eu som de placer en face du Petit-Château, tout exprès évidemment pour les plaisirs des cinquante petites filles et demoiselles qui viennent apprendre chez M"'' Verenet

à être non-seulement savantes, mais encore bonnes et aimables. Le voyage, qui devait durer tout un jour, devait être coupé d'un dîner dans lef^ ^-ochers. — Le bon Dieu avait, me disait-on, ménagé là, en plein air, un grand réfectoire si commode, qu'il était évidemment fait exprès pour l'emploi qu'on lui donnait au Petit- Château.

Deux bons ânes, amis de la maison, avaient consenti à porter pour nous les provisions de la cuisine du pensionnat jusqu'à ce joli recoin de la montagne.

Ah! la gaie promenade! Je crus, jusqu'au dîner, voyager de compagnie avec un essaim de joyeuses abeilles. Mes quarante oïl cinquante petites amies ne marchaient pas, elles voltigeaient ; elles ne parlaient pas, elles bourdonnaient. Toutes leurs voix ne faisaient qu'un joli murmure confus qui disait clairement toutefois: — «( Cela va très-bien, nous sommes contentes d'être au monde. » — Leurs petits pieds avaient des ailes. Je ne dirai pas que le vol de l'essaim fût régulier. Oh ! non : il avait au contraire ses caprices. Les soldats de la vieille garde, j'en suis sûr, auraient marché avec plus d'ensemble. Les rangs se rompirent plus d'une fois; plus d'une fois les tirailleurs semés dans la plaine furent plus nombreux que le corps d'armée, dont je faisais, avec Jean Macé et M"* Verenet, ce qu'un vieux militaire eût appelé le centre. Mais la faute à qui, je vous prie, et comment emboîter le pas à la suite des papillons? Comment résister à la séduction d'une belle marguerite qui N^ous invite par-ci, d'un bluet qui vous attire par-là, d'un coquelicot tout enflammé qui vous crie : « Viens donc me cueillir, je ferai très-bien dans ton bouquet. »

LE RESPECT. »ai

La vérité est qu'arrivé au pied de la montagne, le moindre soldat du petit escadron volant avait son butin de fleurs. Quand il s'agit, pour se refaire les jambes, de quitter la plaine et de gravir la montagne, une grande décision fut prise en commun. On avait cueilli trop de fleurs, ce n'était pas commode pour grimper. — Les pieds n'y suffiraient pas toujours, on aurait besoin de ses mains quelquefois aux beaux endroits. — Tous les bouquets vinrent donc se ranger, les pieds dans l'eau et la tête dans l'herbe, sur les bords d'une petite source, très-fraîche et très-ombragée, qui se trouva tout d'un coup fleurie et garnie comme une jardinière de salon.

« Nous les retrouferons quand nous técentrons, me dit, pour me donner de la confiance et m'engager à faire comme elle, la petite Frieda. Il n'y a pas de foleurs par ici. »

M"* Frieda, âgée de huit ans, n'avait pas encore, on le voit, perdu tout à fait le petit accent allemand qu'elle avait rapporté de Stuttgart, son pays.

«( Je l'espère bien, lui dis-je, mademoiselle Frieda. S'il y en avait, il y a longtemps que vous n'auriez plus ces deux pèches que je vois sur vos joues. Les foleurs sont très-gourmands. »

Le fait est que M"' Frieda, comme la plupart de ses compagnes, ressemblait à un dessert. Toutes ces petites têtes brillantes et colorées, courant, roulant autour de moi\ me paraissaient la récolte animée d'un verger: c'était U promenade des pommes et des cerises. On aurait juré que tous ces jolis fruits n'avaient pu être cueillis que sur des arbres, et je ne pouvais penser aux papas et aux mamans qui n^étaient pas là que comme à des pom-

Aas LE RESPECT.

miers qui auraient été obligés de laisser s'envoler toutes leurs pommes.

M"^ Frieda était une petite personne sérieuse. Efle ne répondit pas à ma plaisanterie des voleurs de joues, et, poursuivant sa petite idée, elle ramassa à mes pieds une grosse pierre dont elle se servit pour caler son pouquet.

il Si le soleil vient, lui dis-je, il mangera les couleurs de vos fleurs.

— Non, dit-elle, il y a de l'ompre ici : le soleil n'ossait pas y fénir. »

L'ascension commença. C'était plaisir de voir filer et trottiner dans les sentiers de la montagne tous ces petits pieds de perdrix.

Quand nous fûmes, les ânes et nous, arrivés au lieu marqué pour le festin, et que je trouvai digne de sa renommée, je découvris bientôt un fait d'histoire naturelle que je n'avaispassoupçonné jusque-là, quoiqu'il existe: c'est que les abeilles ont des dents. Le bourdonnement cessa pendant un bon quart d'heure, pour faire place au bruit des fourchettes. Ce premier assaut fut formidable pour les provisions. Les viandes froides, les poulets, disparaissaient comme par enchantement, les gros pains fondaient sous le feu des attaques répétées qui leur étaient livrées de toutes parts. Ce fut ensuite le tour des gâteaux, des bonnes galettes, et puis des fruits. Alors le babil reprit ses droits: mes abeilles, réconfortées, s'étaient changées en oiseaux ; le bourdonnement était devenu gazouillement. Des fusées partaient de tous ces frais gosiers ; les éclats de rire se croisaient et se chamaillaient gaiement dans les airs.

a Dansons! s'écria d'une seule voix la troupe joyeuse.

VIANDES FROIDES, POULETS, FRUITS, DISPARAISSAIENT COMME PAR ENCHANTEMENT.

LE RESPECT. it)

— C'est pour se reposer qu'elles veulent danser, dit /a bonne M"* Verenet.

— Ma foi, dansons aussi, me dit Jean Macé, car nous sommes fatigués, nous aussi. «

Ah! les belles rondes et les jolies chansons! On chanta en allemand, on chanta en français, on chanta en anglais, on dansa dans toutes les langues. Toutes ces danses et toutes ces chansons faisaient merveille dans le paysage. La montagne dansait et riait avec nous, les échos prenaient leur part de notre gaieté et criaient bis à ces innocents refrains. Ils faisaient leur dimanche comme nous.

J'avais comparé par le souvenir cette promenade d'un pensionnat de petites filles à nos promenades de collégiens. Je l'avoue, la comparaison n'était pas à l'avantage de mes souvenirs personnels. C'est bien tapageur, c'est bien bruyant, c'est bien gros, pour ne pas dire bien brutal, la joie des garçons ! Cela finit bien souvent, par des querelles, et trop souvent aussi quand les grands rient, les petits pleurent. Ce sont jeux de mains pour la plupart, partant, jeux de vilains. Quelle différence avec ces doux et gentils ébats ! J'en demande pardon à messieurs les garçons, mais c'est cent fois plus gracieux que les leurs, les amusements des demoiselles, et cela ne coûte de larmes à personne.

M"' Frieda, qui avait peut-être mangé un peu trop de galette et que cela avait alourdie, fit un faux pas, s'embarlificota dans une bruyère, et puis tomba, et puis roula parce qu'elle était ronde et que le terrain avait de \SL pente.

Cô^Vftst-ce qu'auraient fait des garçons? Ils auraient

ri, les sans-cœur, et c'eût été l'occasion d'un cuïûutap'e général. — La petite Frieda fut à l'instant entourée par vingt mains amies, puis relevée, puis consolée; puis des petits doigts industrieux se mirent à l'envi à réparer le désordre de sa toilette. L'une remit à sa place la petite pèlerine blanche qui s'était retournée, l'autre refit le nœud de la ceinture ; une troisième, une grande, une maman de quatorze ans, tira de sa poche un petit pefgne, fit mettre à genoux devant elle M"'= Frieda, refit sa raie et releva ses cheveux.

M"* Frieda en avait trop; c'était une gerbe d'or, trop lourde évidemment pour son petit cou, et qui la forçait de prendre parfois des airs penchés.

Je crus lui faire plaisir en lui proposant une bonne affaire, l'échange de mes cheveux contre les siens.

Croiriez-vous qu'elle refusa net ?

'( Eh! me dit la petite maman, une Parisienne à l'œil très-noir, la fille d'un riche banquier, vous ne feriez pas une mauvaise affaire, monsieur Stahl : de l'argent contre de l'or!

— Bah! lui dis-je, mademoiselle, les vieux bijoux en argent oxydé ont été très à la mode, et cette mode peut revenir.

— Nous attendrons, répondit M"*" Lucie. Il est toujours temps d'avoir des cheveux blancs.

— Ne dites pas de mal des cheveux blancs, leur dit miss Mary, une jolie jeune Anglaise. Papa en a, et de si beaux, qu'on a toujours envie de les embrasser.

— Oh ! papa en a aussi, dit M"' Lucie sans se déferre/ , et cela fait très-bien, en effet, — sur la tête des papas.

^Fi! me dit Jean Macé inlervouant, ne vas-tu pas

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