‹ Morale familiereChapitre 53 sur 77 · ET DU TROP DE TIMIDITÉ · texte numérisé non relu

ET DU TROP DE TIMIDITÉ

Il faut rougir de ses défauts, non de ses qualités.

Quand une vérité se présente avec cette simplicité, tout le monde est d'accord pour en proclamer l'évidence, et je suis bien sûr que, parmi ceux qui me lisent, quelques-uns vont sourire de la naïveté de ma morale, qui pèchent contre elle dix fois par jour.

Oui, messieurs les grands garçons de seize à dix-sept ans , qui étiez des enfants hier et qui ne serez des hommes qu'après demain, oui, vous péchez dix fois par jour contre ce lieu commun de morale.

A l'enfant que vous étiez à six ans, à dix ans, à quatorze ans peut-être, cette vérité n'avait pas besoin d'être dite. Les vrais enfants ont la naïveté, la candeur de leurs petites vertus; ils en auraient plutôt la vanité que la honte. Mais sans être un vrai homme, vous n'êtes plus qu'un faux enfant, et vous ne seriez pas juste si vous ne reconnaissiez pas que c'est précisément pour vous, qui essayez de me rire au nez, qu'elle est de saison, ma morale.

Votre cœur et votre esprit, mon brave garçon, soni dans cet âge de transition où en est arrivé voire corps. Votre corps n'a plus les grâces de l'enfance, il n'a pas encore les qualités d'harmonie qui sont le fait de l'âge -viril ; vous êtes quelque chose de mixte qui n'a pas le

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droit de se montrer satisfait de lui-même , qui n'a pas surtout le droit de se montrer si peu satisfait des autres.

Je ne vous ferai pas un crime de cet état, il faut bien avoir été chrysalide pour devenir papillon; mais je veux que vous le connaissiez avec ses imperfections, cet état, pour que, ayant à choisir entre les défauts et les qualités qui se livrent à l'heure qu'il est bataille dans votre cerveau, vous ne fassiez pas la sottise de faire de mauvais choix.

Le moment de la vie où l'être humain devrait être le plus modeste, c'est celui que vous venez d'atteindre.

Prenez votre miroir, vous êtes encore un collégien, et pourtant vous avez quelques poils de barbe qui estompent inégalement votre menton. Ce commencement de barbe vous occupe plus que la barbe de Moïse ne l'occupait probablement. Vous avez les bras trop longs, votre jolie petite figure d'enfant qui a fait l'admiration de vos parents est en train de se déformer, votre petit nez s'est allongé, votre menton s'affermit. Ces changements s'opèrent sans beaucoup de symétrie, c'est un chaos provisoire, d'où sortira, je l'espère, quelque belle statue d'Antinous ou d'Apollon; mais cette future statue n'est à l'heure qu'il est, sachez-le, qu'une ébauche encore mal dégrossie, une ébauche d'argile; il faudra plus d'un coup de pouce du temps pour rétablir les proportions, et faire du marbre de cette terre molle.

Votre démarche n'est pas des plus gracieuses, vous ne trottinez plus comme les jolis bébés des Tuileries, vous procédez par bonds, comme les kanguroos, avec des membres sans proportion; vous êtes, en un mot, en train de vous faire, mais vous a'êtes pas fait.

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Ces duretés que je dis là à votre personne physique, et qui ne sont que des remarques de naturaliste, ne doivent pas plus vous offenser qu'une description scientifique ne peut offenser l'animal qui en est l'objet. A moins que vous ne soyez un gandin prématuré, la pire espèce de l'adolescence, vous n'êtes pas d'ailleurs encore dans l'âge où les prétentions physiques sont implacables, et vous m'excuserez d'avoir fait de vous ce croquis, quand vous saurez qu'il n'est pour moi qu'un moyen de vous dire quelque chose de bien plus désagréable encore, et ce quelque chose, le voici :

C'est que votre esprit, votre caractère, votre cœur, votre raison, en sont au point où en est votre corps, ni plus ni moins, c'est-à-dire à cette époque de transformation qu'on a appelée l'âge ingrat (ingratus, ingracieux).

Eh bien, si l'âge ingrat du corps n'a pas le droit d'être fier de lui, vous conviendrez bien avec moi que l'âge ingrat de l'esprit ne ferait pas mal de se montrer un peu humble.

Oui, mon cher petit futur monsieur, votre esprit en ce moment a le nez ou trop gros, ou trop court, comme celui que je vois sans avoir besoin de mettre mes lunettes dans le milieu de votre visage; votre esprit est dans son âge de développement, de formation, et de disgrâce momentanée par conséquent; c'est un chaos provisoire comme tout changement, comme toute révolution.

Ce n'est donc pas le moment d'avoir cet aplomb formidable qui ne convient qu'aux choses bien assises, qu'aux choses achevées.

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Cependant cet aplomb, vous l'avez; les messieurs de cinquante ans, les maîtres de la science hésitent là où vous affirmez. Leur main, qui sait, tremble un peu là où la vôtre, qui ne sait pas, tranche sans délibérer.

Ceci est tout bonnement insupportable; ce serait à vous jeter par-dessus les moulins si, heureusement, ce n'était, comme on dit, qu'un temps à passer.

Pensez-vous de tout et de tous ce matin ce que vous en pensiez hier? Savez-vous aujourd'hui quelque chose dj ce que vous ignoriez hier? Oui. — Ce que vous êtes aujourd'hui n'est donc pas définitif, et il me paraîtrait convenable que vous ne fissiez pas à votre avenir le tort de croire qu'il n'a plus rien à vous apporter.

Que vous soyez de toutes vos forces ce que vous êtes, rien de mieux; mais soyez-le avec cette inquiétude prévoyante qui est le fond de la sagesse à tous les âges. Fussiez-vous la raison suprême, ce ne serait pas servir cette raison que de la jeter comme un pavé au nez de ceux à qui vous croyez l'apporter.

Car vous croyez l'apporter au monde, la vraie raison, avouez-le ; et, sans vous en rendre bien compte, vous n'êtes pas loin peut-être de vous en croire l'inventeur. Non? Eh bien tant mieux, car, en vérité, au petit ton dont vous parlez, on croirait que vous vous imaginez que c'est vous qui venez de découvrir tout ce que vous nous faites l'honneur de nous débiter, et que cela n'avait jamais pu être dit avant vous.

L'aplomb, mon cher demi-grand garçon, Taplomb est un des défauts de votre âge, par ce simple motif que c'est le défaut éternel de l'ignorance. Le conscrit, qui Vie connaît pas le danger,, court au feu. Le vétéran se

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contente d*y marcher. Mais s'il y va moins vite, il en revient moins vite aussi, soyez-en sûr.

Vous êtes ce conscrit ignorant du danger. Ce n'est pas par la témérité sans la force, sachez-le bien, qu'on donne raison même à la raison, encore moins à ce qu; n'est pas du tout la raison.

Le sage affirme peu de choses, le sage n'impose rien : il tâche de prouver et de persuader.

Si vos professeurs de rhétorique et de philosophie, de mathématiques et de chimie, professaient leurs sciences à coups de poing, trouveriez-vous le procédé intelligent? Non?

C'est pourtant le vôtre, au moral. Ne me faites pas de mauvaise querelle, on est très-rhéteur pendant qu'on fait sa rhétorique. Je ne vous dis pas de ne pas avoir les vivacités de votre âge et la jeunesse de votre jeunesse, je vous dis de n'être ni brutal ni suffisant; on peut être pédant avec ou sans violence : ne le soyez d'aucune façon, ne professez pas. Il est trop tôt. Il n'y a qu'un enfant qui ait osé enseigner les doctrines, et c'était l'enfant-Dieu.

Êtes-vous cet enfant-là?

Si d'ailleurs j'ai entrepris de vous donner votre paquet, croyez que vous ne serez pas le seul à la distribution.

Tenez, je vois là, derrière vous, votre camarade, qui ne dit rien, pendant que vous, vous trépignez de ne pouvoir, pour cette fois, me couper la parole. Eh bien, c'est pour lui plus que pour vous, qui m'intéressez peutêtre moins que lui, que je me suis donné aujourd'hui la tâche de vous prendre à partie; pour lui, dont le défaut

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est plus intéressant que le vôtre, et pour qui vos défauts me paraissent un danger sériejix.

C'est tout le contraire de vous, votre ami Charles» Vous êtes un miracle de bagout et de forfanterie semienfantine et semi-virile; il est, lui, un phénomène de timidité.

Je sais bien que, quand les grandes personnes ne sont pas là, qu'il est tout seul avec vous, que vous le tenez, il va bien mieux à votre sens. Je sais aussi que, le croyant tout à vous, vous trouvez qu'il vient, pour me servir d'un de vos mots de collège, de cayonner, rien qu'en se taisant.

J'ai bien vu vos regards se jeter sur lui avec quelque courroux, parce que, pas même par un geste, il n'a protesté tout à l'heure contre la barbarie de mes paroles, et ]l se peut que vous lui fassiez payer , dès que j'aurai le dos tourné, son mutisme.

Je crains fort même que le pauvre bon garçon, dont l'esprit vaut le vôtre tout au moins, quoiqu'il fasse et peutêtre parce qu'il fait moins de bruit, je crains fort que, rais au pied du mur par votre petite autocratie, il n'ose pas vous dire que, bien qu'un peu chargé, le portrait que j'ai fait tout à l'heure de l'écolier qui a trop d'aplomb lui a paru assez ressemblant, et il est fort possible que vous l'entraîniez une fois encore à faire chorus avec vous, contre son sentiment, en faveur de vos sentiments à vous, «jui ne sont pourtant pas les siens.

C'est là un des torts de l'extrême timidité qu'elle conduit le timide à l'indécision, et de Tindécision à des compromis, à des transactions fâcheuses pour sa conscience.

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