‹ Morale familiereChapitre 54 sur 77 · ET DU TROP DE TIMIDITÉ · texte numérisé non relu

ET DU TROP DE TIMIDITÉ

Mais cette victoire, espérons-le, sera la dernière. On peut être timide et ne poir^ manquer pour cela de courage. J'espère que votre ami Charles n'a que cette timidité-là, et que peu à peu, l'âge et l'observation aidant, son esprit se raffermira, et qu'il sera d'autant plus assuré dans sa voie qu'il l'aura cherchée, choisie, et qu'il n'y sera pas entré, comme vous dans la vôtre, à l'étourdie.

La différence qu'il y a entre lui et vous , c'est qu'il ne connaît pas encore sa force et que vous ignorez, vous, votre faiblesse. C'est aussi que, séduit par l'apparence, il croit plus volontiers aux mérites des autres qu'aux siens propres, et qu'irrésolu, comme il est naturel qu'on le soit quand on ne se sent sûr ni de soi ni de son terrain, l'affirmation, rien que parce qu'elle est l'affirmation, lui semble une supériorité chez autrui et opère sur lui une fascination momentanée qui l'empêche de découvrir tout d'abord qu'elle ne conduit souvent qu'à l'absurde.

La différence qu'il y a entre lui et vous, c'est que, par une sorte de pudeur mal entendue, il rougit de ses qualités, lui, tandis que vous êtes, vous, très-satisfait de vos défauts.

Or, c'est un défaut aussi qu'il a là, votre ami Charles, et ce défaut, pour être moins intolérable que le vôtre, n'en est pas moins un grand défaut.

Tenir en main le bon drapeau,celuidu vrai et du juste, et, dès que le combat s'engage, le replier et le mettre dans sa poche, c'est de la couardise; et c'est de cette couardise et non de sa cause que je prétends le f^ire rougir.

a86 DU TROP D'APLOMB

Quand il en sera là, et quand de votre côté, rendu à la raison par les échecs multipliés que ne manquerapas de vous attirer votre trop belle confiance en vous-même, vous en serez venu à confesser votre défaut, à le connaître, et, dès lors, au lieu de vous en glorifier, à en rougir, vous ferez chacun de votre côté une utile découverte. Votre ami Charles s'apercevra que sa timidité, vous vous apercevrez, vous, que votre aplomb n'avaient réussi jusque-là qu'à stériliser de très-bonnes qualités que vous avez l'un et l'autre, qui disparaissaient sous vos défauts, et dont vous avez été deux maîtres sots de ne pas trouver plus tôt l'emploi.

Votre pauvre ami Charles a été tenté de prendre modèle sur vous; il est un âge où l'on estime, surtout, ce dont on se croit incapable. Il a eu tort. Je ne vous dis pas de prendre modèle sur lui, vous savez bien ce que je pense de sa timidité; mais je vous dis : Prenez de sa timidité ce qui tient à la modestie; et je lui dis, à lui : Empruntez à l'aplomb exorbitant de votre ami Maurice cette part légitime de confiance en soi sans laquelle l'homme, appelé à marcher dans le dur chemin de la vie, resterait immobile au lieu d'avancer.

Ce mutuel emprunt opéré, au lieu de voir avec terreur l'amitié qui vous unit, je la verrai avec joie se resserrer et grandir.

Unis ainsi par ce que vous avez de bon, au lieu de la contagion du mal, c'est celle du bien qui s'établira entre /ous.

Vous comprendrez, vous, Maurice, que c'est un crime d'intimider une qualité; vous comprendrez, vous, mon cher Charles, que c'est une lâcheté de la renier.

ET DU TROP DE TIMIDITÉ. a»7

L'amitié qui naît entre deux jeunes gens doit avoir pour résultat de les perfectionner l'un par l'autre. L'amitié qui s'établit sur la mise en commun des qualités est seule digne de ce nom ; celle qui prétendrait s'établir sur une communauté de défauts en est indigne : c'est une association perverse que le moins mauvais des deux a le plus grand intérêt à rompre.

Un temps viendra où vous saurez ce que vaut un bon ami, où vous saurez, par conséquent, que l'ami de collège, l'ami d'enfance, ce témoin présent et futur des efforts quotidiens de toute la vie, est le plus précieux des amis.

Choisissez donc votre ami comme s'il vous était donné d'avoir à choisir votre frère. Le bon ami est celui dont on sent qu'on n'aura jamais à rougir, qui sent de son côté qu'il n'aura jamais à rougir de vous.

Pour ce qui est de ce camarade de punition, dont le salut seul vous embarrasserait peut-être un jour, celuilà n'est pas votre ami.

Vous serez bien étonnés, quand vous serez sortis du collège, de voir que les tapageurs, que les violents, que les bruyants de la cour, que les héros de la récréation et de la retenue, une fois entrés dans le monde, s'y évanouissent comme des ombres, et que ce sont les modestes, au contraire, les travailleurs, ceux qui faisaient tranquillement leur petite affaire, qui, peu à peu, sortant de la foule, se distinguent, puis sont distingués, et en arrivent enfin à devenir des hommes utiles à eux-mêmes, utiles à la patrie.

Devant ce résultat de la conduite tenue pendant les années d'éducation, qui pourrait hésiter?

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