ET DE L'ESPRIT DE LA MOQ.UERIE. 28Q
Le moqueur ne connaît pas l'orgueil du but à atteindre. Les plus petites aubaines lui suffisent. Il n'a que la faculté de ce qui est frivole. C'est l'atome de liège qui espère qu'on le croira supérieur aux tempêtes parce qu'elles ne se donnent pas la peine de l'engloutir. S'il surnage quand le vaisseau a sombré, c'est donc qu'en somme il est le plus fort.
Le moqueur attaque de préférence ce qui est grand, non parce qu'il est brave, mais parce que, petit comme il est, son instinct n'a point à craindre que le grand s'abaisse jusqu'à se retourner contre lui. Le moucheron fuit l'araignée, mais il sonne volontiers la charge contre l'éléphant. Il sait bien que quand un éléphant écrase un moucheron, c'est sans le vouloir. Plus donc son adversaire le dépasse, plus pour lui le danger de l'attaque diminue.
La moquerie n'a jamais servi à rien, elle n'a jamais amendé ni corrigé personne. Je crois même qu'on peut dire que la peur de la moquerie a fait reculer plus de bonnes actions que de mauvaises. Elle a pour aide le plus lâche des défauts de l'homme : le respect humain, qui n'est autre que la crainte du ridicule qui semble aux faibles pouvoir s'attacher même au bien.
La moquerie peut avoir son petit mérite, son petit sel, quand elle livre de petits combats, quand elle s'en prend aux petites choses qui sont à sa petite taille, aux travers, aux modes, aux menues sottises collectives. Si à l'individu, elle a toujours tort. On peut se moquer de quelque chose; il y a toujours mieux à faire que de se moquer de quelqu'un.
La moquerie prouve généralement plus contre le mo-
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queur que contre le moqué. On peut estimer le satirique alors même qu'on le redoute, on peut aimer le plaisant alors même que momentanément il vous chagrine, on n'aime ni on n'estime jamais le moqueur ; c'est le bouffon, c'est le paillasse de la troupe. Quand on n'a rien de mieux à faire, on peut consentir à regarder en passant tomber ses lazzis, mais on ne les ramasse pas. Comme son affaire est d'être drôle, non d'être vrai, ses coups, frappassent-ils juste par exception, sont de ceux qu'on peut dédaigner. Le moqueur a conquis aux dépens de son honneur le droit à l'impunité.
On combat le critique, on se met en garde contre le railleur, on se défend contre le satirique, on répond au plaisant ; on tourne le dos au moqueur, et cela suffit à sa déroute. Ne pas le voir c'est le vaincre.
Le moqueur n'a qu'une chance de succès, c'est qu'un sot s'émeuve un jour de ses attaques et s'avise de lui riposter. Comme il y a toujours un fond de sottise dans la moquerie, le sot se trouve être le seul adversaire naturel du moqueur. C'est alors le combat de deux choses creuses se prenant au sérieux mutuellement : une bulle de savon, le moqueur, — un ballon, le sot.
La galerie, quand par hasard il s'en forme une autour de ces duels ridicules, se compose d'ordinaire de badauds qui ne savent pas de quoi il s'agit, mais qui s'en amusent. L'intérêt que ces curieux portent aux deux adversaires est tel, que ce n'est que quand ils s'enferrent mutuellement qu'ils applaudissent.
Où la moquerie est le plus sotte, où elle fait le plus de tort au moqueur, c'est quand elle s'attaque à des défauts extérieurs ; elle n'est pas alors seulement d'un méchant
sot
esprit, elle est d'un cœur vil et mauvais. Se moquer de l'un parce qu'il est gros, de cet autre parce qu'il est fluet, de celle-ci parce qu'elle est infirme, de celle-là parce qu'elle est trop petite, de cette autre parce qu'elle est trop grande ou parce qu'elle a une prononciation difficile, ou parce qu'elle a l'accent du pays où elle est née et qui n'est pas celui de ses moqueurs, rien de plus niais. Cet épluchage du prochain par des gens qui perdraient tant à être épluchés eux-mêmes est une véritable infirmité d'esprit; c'est une bosse morale pire qu'une bosse physique, laquelle, après tout, peut contenir le bagage, le génie d'Ésope.
Ce qu'il y a à dire de plus définitif contre la moquerie, c'est qu'il n'est pas de grandes choses dont les moqueurs ne se soient moqués. Toutes les grandes idées, tous les grands sentiments, toutes les grandes figures ont eu leurs moqueurs; Dieu même, oui Dieu, le maître du tonnerre, a eu les siens.
Sur ce, soyez moqueurs si le cœur vous en dit.
« C'est un Irès-brave garçon, il n'a qu'un défaut, il est très-susceptible. »
Être très-susceptible, c'est-à-dire être un buisson d'épines, être un fagot d'orties, et n'avoir qu'un défaut, c'esttout bonnement impossible, car c'est contradictoire.
Il n'est guère de défaut, si circonscrit qu'on le suppose, qui ne gâte quelque partie de l'ensemble, qui n'entraîne dans quelque manque de proportion laconstitution même d'un individu. Il est bien difficile de n'être imparfait que sur un point, et l'on peut dire avec raison qu'un défaut bien constaté ne va jamais seul.
A ce compte, la susceptibilité est un défaut qui en vaut, qui en contient mille.
L'homme susceptible, loin de pouvoir n'être que susceptible, est donc, par cela seul qu'il l'est, amené peu à peu à avoir, au contraire, presque tous les défauts. Et comment en serait-il autrement de celui qui, n'ayant jamais pu supporter, je ne dis pas la critique directe, mais la leçon, l'avis, le conseil, la plus douce remontrance, n'a jamais pu en profiter? Il n'est pas de qualité native qui ne succombe dans le voisinage d'un tel défaut.
Il n'est pas de défaut qui ne vienne à sa suite. Le soupçon, la défiance, la jalousie, puis l'envie, qui n'est autre que la souffrance du bien d'autrui, voilà ce qui est au fond de la susceptibilité.
Le susceptible, fût-il né très-brave garçon, comme vous dites, deviendra donc tôt ou tard un très-fâcheux et peut-être un très-dangereux, un très-méchant homme!
Dites-moi ce qu'il peut avoir d'aimable celui dont la personne tout entière est menaçante et hérissée comme une place de guerre. Cherchons les agréments du porcépic quand toutes ses lances sont en arrêt.
Les marrons sont d'excellents fruits ; mais qui est-ce qui les met sous sa dent avant qu'ils soient sortis de
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leur enveloppe épineuse, et grillés à leur point? Eh bien, pour utiliser un susceptible, il faudrait trouver le moyen de l'écosser et peut-être ensuite de le faire cuire. Mais cru, mais pris sur l'arbre, mais à l'état de nature, soyez sûr qu'il ne vaut rien. J'aimerais mieux, quant à moi, traverser sans guêtres, jambes nues, un champ de landes et de chardons que d'accompagner, sur la pelouse la plus unie, le susceptible : j'y trouverais moins de piqûres.
Le pauvre boudeur, à côté du susceptible, n'est qu'un simple hérisson; le susceptible est un hérisson double qui a double garniture de piquants, les uns au dehors, les autres en dedans ; tout ce qui vit le blesse, et il blesse tout ce qui vit : les morts même lui veulent du mal, lui font du tort, et il tâche de le leur rendre.
De près, de loin, par devant, par derrière, ne pensiezvous pas plus à lui qu'au Grand Turc, vous formalisez îe susceptible. Toutes les pierres qui tombent, fût-ce de la lune, tombent dans son jardin. L'égoïste ne pense qu'à lui; le susceptible, plus fâcheux, en un sens, que l'égoïste, croit que tout ce qui arrive, même aux autres, n'arrive qu'à lui, est fait contre lui. L'univers lui marche sur les pieds tous les jours. Lincoln est assassiné? c'est fait pour lui.
Le susceptible éternue en Amérique, l'Europe ne lui écrit pas par le télégraphe: «Dieu vous bénisse! » Le susceptible prend note de ce déni d'intérêt.
Il fait un faux pas à vos côtés, vous vous précipitez pour lui éviter une culbute, le susceptible se formalise. « Le croyez-vous donc si peu solide! )»
Il vient de faire un acte quelconque qui vous plaît,
VOUS l'en louez. «. Votre éloge est bien froid ; d'ailleurs, est-il sincère? de quoi vous mêlez-vous?)) Les exigences du susceptible sont si variées, si multiples, si inattendues, si impossibles à prévoir, si opposées lez unes aux autres, qu'il est, de fait, incapable de garder un ami. « Il a pourtant de bons moments ! » dites-vous. Ne vous y fiez pas.
La journée s'est bien passée. Par miracle, l'homme qui n'est jamais content l'a été; vous allez le quitter, vous lui dites bonsoir, il vous a serré vivement la main en vous disant : «A demain.» Quelle fortune! Vous le revoyez le lendemain matin ; qu'est-il arrivé? sa figure est décomposée, ce n'est plus le même homme; le susceptible, qui s'était endormi satisfait, s'est réveillé mal content. Vous lui avez été désagréable au plus profond de son sommeil, il a trouvé des guêpes dans son oreille. Vous voilà brouillés.
On a gardé le nom d'un voluptueux dont le pli d'une feuille de rose suffisait à gêner le sommeil. C'était un sybarite, dit-on; soyez sûr que c'était en plus un susceptible. Le susceptible, en tout cas, est au moral ce délicat imbécile : le pli d'une feuille de rose suffit à troubler ses esprits.
La susceptibilité a pour mère une personnalité poussée jusqu'à l'absurde ; le fond de son mal, c'est un amourpropre incommensurable et jamais satisfait, par conséquent.
S'il est peintre, fût-il peintre de troisième ordre, ne louez ni Raphaël, ni Michel-Ange, ni Léonard de Vinci devant lui, il en ferait une maladie.
S'il est musicien, ne louez que doucement Beethoven,
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Mozart et Weber, il y verrait la pensée de rabaisser sa musique.
S'il est écrivain, gardez-vous de parler de Shakespeare, de Corneille, et surtout des contemporains; ne nommez jamais Victor Hugo, il y verrait une attaque directe.
S'il n'est rien, ce qui est bien possible, ce qui est bien probable, car la susceptibilité n'est pas faite pour ouvrir les chemins au susceptible, et se loge rarement dans les grandes âmes; s'il n'est rien, ne parlez de rien, et encore !
Cependant, un beau jour, poussé par un bon vent, estimé au-dessus de ce qu'il vaut par un homme qui ne le connaît pas, le susceptible arrive à un poste dix fois supérieur à son mérite; vous croyez que ce succès démesuré va l'avoir calmé? détrompez-vous, le susceptible n'est jamais à sa vraie place.
On ménage beaucoup trop, dans leur intérêt même et dans l'intérêt public, les susceptibles. La pitié, qui est due à quelques boudeurs, ne l'est point aux susceptibles; leur défaut n'est jamais inoffensif qu'à l'état provisoire. Sous prétexte d'avoir à se défendre, il n'est rien qu'ils n'attaquent. Si le susceptible est faible, c'est un roquet toujours agacé, toujours prêt à vous mordre les jambes, faute de pouvoir vous sauter à la figure ; s'il est fort, c'est une de ces bêtes féroces, un de ces chercheurs de querelles sans but et sans cause , qui se croiraient le droit de tuer, selon ce qu'on appelle les lois de l'honneur, un louche qui les aurait regardés de travers, un myope qui ne leur aurait pas rendu le salut, un sourd qui n'aurait pas répondu à leur appel.
Leur mal, d'ailleurs, est de ceux qui s'aggravent par
les ménagements mêmes qu'on a pour lui; il ne faut pas arroser la mauvaise herbe.
C'est l'enfant gâté devenu homme et resté gâté. La gâterie d'un enfant a son excuse dans le trop grand amour des mères. La gâterie d'un homme n'a pas d'excuses. La susceptibilité peut avoir des flatteurs, des domestiques ; elle ne doit pas avoir d'amis, elle ne peut en avoir que de faux.
Il semble qu'il y ait de pires défauts que la susceptibilité; il n'en est pas, du moins, qui rendent leur homme plus insupportable, plus insociable.
En fait de tentatives à faire pour guérir le susceptible, je ne vois guère que les moyens violents. Si la vie n'est pas la tenaille qui arrache les pointes qu'il vous cache, le marteau qui enfonce celles qu'il vous montre, je ne crois pas qu'il dépende de l'effort d'un seul de le guérir. Pour moi, si j'étais un susceptible, et si j'avais le bon sens de me rendre compte de mon état et de mon défaut, j'irais chez un menuisier pour me faire raboter, chez un serrurier pour me faire limer, chez Nelaton, Velpeau ou Richard, pour me faire amputer.
Le susceptible qui n'a pas le courage de mettre le feu dans son mal est donc, pour le moins, une incommodité, et probablement un danger public. On ne devrait pas laisser sortir son amour-propre sans muselière; la circulation devrait lui être interdite, car il est tel cas, dont personne n'est coupable, où il peut devenir enragé.