ET D'UNE VIEILLE CARPE
VOUS aimer je n'aurai pas besoin d'oublier grand'mèrc, n'est-ce pas ?
— Non, non, mon cher enfant, répondit la dame en îe serrant dans ses bras ; est-ce que j'oublierai mon enfant, moi ! )»
La carpe, ravie, ne se tenait plus de joie : elle avait le corps à moitié hors de l'eau, et ne pouvait rien dire, si ce n'est :
« Ah ! la bonne dame ! ah ! le bon petit garçon ! quelle grâce d'en haut qu'ils se soient rencontrés ! »
Quand elle se fut un peu remise et qu'elle vit que le petit Peters la cherchait des yeux :
« Adieu, mon petit Peters, lui dit-elle, adieu, je vois bien que le présent vaut le passé, et qu'il y a toujours de bonnes fées sur le Rhin. »
Rapprochant alors par une brusque secousse sa tête de sa queue, comme on l'eût fait des deux extrémités d'un arc, elle exécuta, en forme de salut, un si grand saut hors de l'eau, que Peters ne sut jamais si sa vieille amie s'était envolée dans les airs ou avait disparu subitement au plus profond des eaux.
Et comme la dame le voyait tout interdit, elle passa doucement sa main sur sa joue de même que l'eût fait autrefois sa grand'mèrc. Cette petite caresse le réveilla comme d'un songe. Peters, qui jusque-là n'avait jamais parlé avec un poisson, ne savait, en effet, s'il avait rêvé ou s'il était bien éveillé.
Ce dont il ne pouvait douter cependant, c'est que la belle dame, c'est que sa mère adoptive était là qui lui tendait les bras.
Vous croyez bien qu'il ne se fît pas prier pour
i8 HISTOIRE D'UN PETIT BERGER
s'y jeter. Le vieux Rhin n'avait jamais vu deux cœurs émus d'une plus douce émotion.
« Tu m'appelleras ta mère, lui disait la belle jeune femme, et je t'appellerai mon cher enfant.
— Oui, oui, oui, disait Peters tout étourdi de son bonheur. Oui, ouï, oui, madame, tu es ma mère, et je suis ton petit garçon. »
Peters était un honnête petit homme. Quand sa nouvelle maman et lui furent un peu remis :
« Maman, dit-il, il faut queje reconduise mes chèvres à madame la fermière, il faut que je prenne congé d'elle, car sans elle grand'mcrc aurait été bien plus triste en mourant. »
On vit alors la jolie dame prendre, comme Peters, une petite baguette, et à eux deux ils ramenèrent le petit troupeau.
La fermière, comprenant que c'était pour le bonheur de Peters, lui donna congé d'aller où il voudrait.
Voulez-vous savoir ce qu'est Peters au moment où je vous écris ? C'est un beau et grand jeune homme de dixhuit ans, le plus savant élève de la savante université d'Heidelberg. Il a été un si bon fils pour sa mère adoptive, qu'elle se fâcherait si l'on s'avisait de lui dire que Peters n'est pas son fils.
On a remarqué une singularité dans Peters : il n'a jamais voulu manger de carpe. Il n'a point oublié que c'était pendant qu'il admirait la belle carpe de Lorely et que, s'étant endormi, il avait cru causer avec elle, que sa seconde mère l'avait rencontré et recueilli.
KOUS POUVIONS ALLER DANS LA TAVERNE CUAUlili MANGER ET BOIRE.
C'était jour de fête à Londres, dans l'hôtel Harrisson, Gregory Sullivan et C^ Les bureaux avaient été fermés. Il y avait grand gala dans la maison. Cent personnes se trouvaient réunies dans la vaste salle à manger. Quarante des convives étaient les parents, frères, fils, filles, petit-fils et petites-filles, neveux ou nièces du riche négociant. Les soixante autres étaient les employés à tous les degrés de la maison Harrisson, Gregory Sullivan et C*, une des plus considérables, une des plus honorables maisons de la Cité.
Le dîner avait été abondant. La bonne humeur était générale, et Gregory, la figure épanouie, avait eu pour chacun de ses hôtes un sourire, une parole aimable.
L'heure des toasts, heure sérieuse chez nos voisins d'outre-Manche, était arrivée.
« Mes enfants, dit Gregory Sullivan en s'adressant aux membres de sa belle famille, mes autres enfants, dit-il en s'adressant à ses employés, je crois bon aujourd'hui de vous dire à tous ce que la plupart d'entre vous ignorent encore, c'est-à-dire l'origine de ma fortune. Je me croirais indigne de ma prospérité si j'oubliais en ce jour de vous faire savoir d'où et de qui elle me vient.
Le double toast que je vais porter s'adresse à deux mémoires qui me sont également chères, et qui devront vous être tout à l'heure également sacrées.
C'est à mon père Daniel Sullivan, c'est à James Harrisson que nous allons boire, mes enfants...
M Hurrah pour Daniel Sullivan !
« Hurrah pour James Harrisson! »
Quand l'enthousiasme se fut calmé :
« Mon père, mon bon père, dit Gregory Sullivan dont la voix s'altéra en répétant ce mot de père, mon père Daniel Sullivan était avant ma naissance un brave, un courageux, un très-pauvre ouvrier irlandais.
Lorsque je vins au monde, il dut quitter Dublin, où le travail lui manquait, pour venir avec ma mère et moi demander à Londres de quoi faire vivre sa femme et son enfant. Ma mère m'a dit souvent que leur cœur avait été bien gros quand il leur avait fallu abandonner leur verte et charmante île. Mais la nécessité ne tient pas compte des soupirs. Heureusement mon père, avec sa loyale figure et sa taille athlétique, trouva, dès son arrivée, à s'employer dans un de ces docks de la Tamise où les bras robustes ont toujours de la besogne. Pendant huit ans tout alla bien. Mon père faisait gaiement î;e rude métier, si bien nommé, d'homme de peine, qui consiste à porter tant que dure le jour des fardeaux, et à charger et décharger des navires. Ma chère et tendre mère, toute à son mari et à son ménage, ajoutait au bien-être commun par des travaux à l'aiguille. Tous deux étaient heureux de cet innocent bonheur des gens humbles qui laissent candidement à Dieu le souci du lendemain. Vous étiez l'un après l'autre arrivés en ce monde, vous Joë et Jonathan, vous Jenny et Bertha, dans les quatre années qui avaient suivi notre établissement à Londres; vous grandissiez et vous grossissiez à
UN ANNIVERSAIRE A LONDRES. ti
lajoiedenos parents, et quand venait le dimanche, il fallait voir comme notre père et notre mère étaient fiers de pouvoir nous montrer bien débarbouillés et bien endimanchés à tout le voisinage.
Une si modeste félicité aurait dû être à l'abri des coups du sort. Il n'en fut rien.
Un jour, un triste jour, notre père s'en revint à la maison, laissant pour la première fois inachevé son labeur quotidien. Il était pâle, et tenait sur ses lèvres un mouchoir taché du sang qui s'échappait de sa bouche.
En portant une charge trop lourde, devant laquelle ses camarades avaient reculé, il s'était rompu un vaisseau dans la poitrine.
Daniel Sullivan se mit au lit en disant ; « Cela ne sera rien. » Mais le lendemain il ne put se lever. « Cela ne sera rien, dit-il encore en nous embrassant. Quelques jours de repos et il n'y paraîtra plus. » Cependant, sur un signe de ma mère, j'étais allé chercher le médecin des pauvres. Le docteur examina l'état de mon père. Il lui tâta le^pouls, il lui dit de tousser pendant qu'il l'écoutait, et, son examen fait, il s'en alla.
Ma mère, qui l'avait reconduit jusqu'au haut de l'escalier de la cave un peu sombre où nous demeurions, ne rentrait pas. « Va donc la chercher, » me dit mon père.
Je la trouvai assise derrière la porte sur une des marches et tout en larmes. « Gregory, Gregory, me ditelle en me serrant sur son sein , ne dis pas à ton père que j'ai pleuré, et ne pleure pas, ajouta-t-elle en m'essuyantles yeux. Ne pleure ni devant lui, ni devant tes frères et tes sœurs. »
Le médecin revenait tous les deux ou trois jours. Ma
mère Tattendait comme le Messie. Chaque fois, en le reconduisant, elle causait un peu avec lui derrière la porte, et rentrait le sourire sur les lèvres. Ce sourire ne me contentait pas, et j'aurais bien voulu savoir ce que le médecin lui avait dit. Mais ma mère se taisait. Elle allait droit à son mari, l'embrassait et l'arrangeait dans son lit, puis reprenait son visage, sans ^e je pusse deviner si elle était pour de bon consolée ou affligée.
Jennyetmoi, pour l'aider, nous faisions le ménage. Jenny habillait les petits et préparait le repas ; j'allais aux provisions. Les autres jouaient dans un coin.
En nous voyant tous autour de lui, mon père était content. « C'est bon d'être un peu malade, disait-il en prenant les mains de ma mère, ça repose. »
Quelquefois il l'appelait : « Tu es une bonne femme, tu vas me gâter; si j'étais riche, je ne voudrais plus guérir. »
Ma mère alors riait en l'appelant grand paresseux, et nous allions tous l'embrasser. Nous étions un peu jaloux. Quand l'un avait eu son baiser, les autres voulaient tout de suite le leur.
Je remarquai un soir que ma mère avait les yeux rouges. Cela m'empêcha de dormir, et je vis ce que je n'avais pas vu jusque-là, c'est qu'elle ne se couchait pas et travaillait toute la nuit, soit pour veiller notre père, soit pour avancer son ouvrage.
Le matin de ce jour-là, j'allais lui parler de ce que j'avais découvert, quand elle me prit à part, et, m'emmenant sur l'escalier : « Gregory, me dit-elle, tu es un petit homme, tu as bientôt dix ans, tu as du courage et de
la raison ; va trouver John Maxwell et dis-lui que je veux le voir. Je te dirai après quelque chose. »
John était un policemann du quartier et notre cousin. Il causa assez longtemps avec manière, qui était allée au haut de l'escalier comme pour prendre l'air. Quand elle revint, elle me fit signe qu'elle avait à me parler. Mais ce n'était pas facile , car mon père ne la quittait pas des yeux. Heureusement sur le soir il s'endormit.
« Mon Gregory, me dit ma mère, ton père ne peut plus gagner d'argent; il faut que tu travailles, mon enfant; il faut que tes frères et tes sœurs elles-mêmes travaillent aussi. Dans deux jours il n'y aura plus un penny à la maison. J'ai eu beau faire, je n'y suffis pas.
— Oh ! mère, lui dis-je en me jetant à son cou, je suis fort; qu'est-ce qu'il faut faire?
— Demain, me répondit ma mère, tu iras trouver John; il te conduira au bureau des balayeurs^ dont son beau-frère est un des chefs ; puis, de là, il t'accompagnera, avec les trois petits, dans un quartier qu'on vous aura choisi, et là, mon pauvre Gregory, avec un balai qu'on vous donnera à chacun, vous ferez des petits chemins bien propres en travers des rues pour les passants qui ne veulent pas se crotter. Tu auras soin de tes frères et de ta sœur, Gregory; tu es le plus grand, ne les laisse pas s'écarter ; Jenny est étourdie, veille sur elle ; les voitures me font peur, non pour toi qui es réfléchi mais pour les autres. Ah! mon pauvre petit garçon, ajouta-t-elle en me regardant jusqu'au fond du cœur, que ne puis-je aller balayer à ta place !
— Je balayerai, je balayerai très-bien, mère, h
dis-je ; ftela n'est pas difficile, et les petits n'y risqueront rien, avec moi. Mère, essuie donc tes yeux!
— Ah! mon enfant, mon enfant, me dit-elle, nous étions donc trop heureux!... »
Après quelques bons baisers :
« Cela me rend le courage de t'embrasser, me dit ma mère. Je n'ai plus rien à te recommander, sinon d'être bien poli avec les dames et les messieurs, mon Gregory; mais ne les importune pas, ne tends pas trop la main, mon enfant. Remercie bien ceux qui te donneront quelque chose; mais ne te chagrine pas contre ceux qui ne te donneront rien, car tout le monde ne peut pas donner.
« A deux heures, vous irez manger où John vous dira, chez de bonnes gens qui tiennent une petite taverne. Vous n'écouterez pas les grandes personnes qui parlent quelquefois, dans ces endroits-là, de ce que les petits ne peuvent pas entendre; vous resterez entre vous, n'est-ce pas, sans vous séparer jamais? Le soir, vous reviendrez. Ah! Gregory, que Dieu t'assiste! »
Ma mère avait, depuis quinze jours déjà, son idée dans la tète. Le matin , elle nous donna de gros vêtements qu'elle avait préparés en arrangeant pour nous pendant ses nuits ceux que mon père ne portait plus. Il y avait bien des pièces et des morceaux dans ces vêtements, mais ils étaient chauds et commodes. Nous partîmes tous les cinq, le cœur ^content, par la pensée d'être utiles, et moi, très-fier d'avoir été jugé digne par ma mère de pouvoir déjà l'aider. Ma mère vint sur la dernière marche et nous suivit des yeux tant qu'elle put. Quand nous eûmes tourné le coin de la rue, mon cœur se serra ; mais je pensai que j'étais le chef et que je devais donner
UN ANNIVERSAIRE A LONDRES. i5
l'exemple de la bonne humeur aux autres. Je leur expliquai, pendant le chemin, ce que nous allions faire. Je leur répétai les paroles de notre mère. Ils me promirent de m'obéir, et tout se passa comme il avait été convenu.
Le soir, nous revînmes avec deux schellings, bien fatigués, mais satisfaits et bien portants. Ma mère nous attendait sur la porte. Quelle fête elle nous lit !
Mon père, qui avait appris d'elle dans la journée ce que nous avions dû faire, nous fit asseoir sur son lit l'un après l'autre, moi le dernier.
« Gregory, me dit-il tout bas, ce jour doit être un grand jour pour toi ; dès aujourd'hui tu sais que l'homme doit et que l'homme peut vivre de son travail. C'est de bonne heure que tu apprends cela, c'est peut-être tant mieux. 11 n'est jamais trop tôt pour regarder la vie bien en face. Tu m'as remplacé aujourd'hui auprès de ta mère et de tes frères et sœurs; promets -moi qu'aussi longtemps qu'il le faudra, et toujours, si c'est toujours, tu seras pour eux ce que tu as été aujourd'hui ; prometsmoi que, quand tu seras grand, tu ne les abandonneras jamais — de même que je ne les aurais jamais abandonnés, moi, si cela eût dépendu de moi...
— Oh! père, lui dis-je, tu vas guérir.
— Que la volonté de Dieu se fasse ! Gregory, me répondit-il.
— Quant à moi, père, repris-je, pour ce qui est de n:es frères et de ma chère maman, sois tranquille.
— Je le suis, dit-il en essuyant la sueur qui coulait de son front. Oui, je le suis ; je vois que tu es un solide petit garçon, Gregory, et c'est une grande consolation pour moi. »
Il y avait quinze jours que nous faisions notre métier. Les petits allaient bien, — moi aussi,— quoiqu'il fût rude quelquefois de balayer par tous les temps, et par le mauvais plutôt que par le bon, car nous vivions surtout du mauvais temps. Mais quand, ayant gagné quelque chose par notre petit travail, nous pouvions aller dans la taverne chaude manger un bon morceau de pain, et boire, à nous quatre, une pinte d'ale, il fallait voir comme nous nous redressions! Il y avait là de plus grands ouvriers que nous, mais il n'y en avait pas de plus fiers ni de plus contents. « Bravo ! nous disait le bon tavernier; buvez bien, mangez bien, puisque vous avez bien travaillé; — et sèche-toi un peu près du poêle, disait-il à Jenny, car tes habits sont tout trempés, ma mignonne. » Jenny était la plus délicate, mais non la moins active, et sa petite figure aimable nous valait plus d'une bonne aubaine; c'était presque toujours à elle que les dames donnaient.
« Tu t'en souviens, Jenny?
— Oui, frère, répondit Jenny. — Je n'ai rien oublié, et je suis heureuse que nos prospérités n'aient effacé aucun de ces souvenirs dans votre cœur.
— Oh ! les bonnes gens, les braves âmes ! » disaient tout bas les employés.
Gregory Sullivan reprit : «Nous rapportâmes une fois six schellings. La journée avait été bonne, il n'avait pas cessé de pleuvoir, etles chemins se défaisaient presque aussi vite qu'ils se faisaient. — Mais quelle bonne journée! Nous étions revenus crottés jusque par-dessus la tête, mais si joyeux, que ma mère n'avait pu s'empêcher
UN ANNIVERSAIRE A LONDRES. tj
de rire et de pleurer en nous voyant rentrer, parlant tous à la fois et lui montrant notre trésor.
Ma mère nous avait dit la veille : « Si j'avais quatre schellings, je ferais du bon bouillon de bœuf à votre père. »
J'avais prié le bon Dieu pour lui demander de la pluie et de la boue : Dieu m'avait exaucé.
Mon père trouva le bouillon très-bon. Chacun de nous en avait eu une petite tasse ; il en restait pour le lendemain. Je dormis tout d'un somme après cette belle journée.
Malheureusement, le lendemain soir, quand nous revînmes, le père n'allait pas bien. — Le petit mieux du bouillon n'avait pas duré.
Ma mère ne se coucha pas et me dit que peut-être bien, de bon matin, elle m'enverrait chercher le médecin. Je ne sais pas comment elle y tenait. C'est la première fois que j'ai senti qu'en ce monde le courage peut tout remplacer, même la force.
J'avais dormi très-tourmenté; je me réveillai le premier. Ma mère dormait, le visage appuyé sur le rebord du lit, dans le milieu de la main de mon père. Je crois qu'elle s'était endormie en la baisant. Je croyais que mon père reposait aussi. Je me levai tout doucement; mais à mon premier mouvement, je vis que je m'étais trompé; les yeux de Daniel Sullivan étaient à demi ouverts. Son regard était abaissé sur les joues pâlies de notre mère, avec une expression si triste et si tendre que je tombai à genoux au bas de mon petit lit.
Je pleurais en priant ; mon père m'entendit. « Cher petit Gregory ! » me dit-il tout bas. Et, mettant le doigt
a8 UN ANNIVERSAIRE A LONDRES.
de son autre main sur sa bouche, il me fit signe de ne pas faire de bruit pour laisser dormir notre mère. Je réveillai avec précaution mes frères et mes sœurs, et nous partîmes tous sur la pointe du pied, avec un sourire de notre père pour adieu, sans que maman se fût réveillée.
Le temps heureusement était, ce jour-là, très-mauvais ; c'était la bonne saison tout à fait. La journée avait déjà bien rapporté, et, animés par le profit, nous étions au travail, quand vers la fin du jour, au moment de donner un grand coup de balai dans le macadam délayé par la pluie, au coin de Pall-Mall et de Regent-Street, — je vois encore la place, — j'aperçus tout près de moi quelque chose qui était par terre et qui n'avait pas pu tomber du ciel. C'était un portefeuille noir, ni petit ni gros. Gomme il était encore très-propre et à peine mouillé du côté oîi il n'était pas tombé, je me dis que bien sûr il ne pouvait pas y avoir longtemps qu'il était là, et tout en le ramassant je cherchai des yeux à qui il pouvait appartenir. Joe me dit qu'il croyait bien qu'il avait dû tomber de la poche d'un grand monsieur qui lui avait donné, en grondant d'un air assez bourru, une petite pièce blanche d'un demi-schelling.
Joë était ravi ; mais où était le grand monsieur?
Je rais le portefeuille dans ma poche de dessous, et nous rentrâmes plus tôt que de coutume à la maison.
Je montrai, dès que je fus arrivé, ma trouvaille à mon père.
Il l'ouvrit. 11 y avait des papiers dedans. Mon père et ma mère tremblaient en les lisant. Quand ils les eurent tous regardés, ma mère les remit dans lé portefeuille, le ferma, l'entoura de papier avec soin, le ficela bien pro-
prement, écrivit, sous la dictée de mon père, une adresse dessus, et mon père me dit ; « Gregory, fais bien atten- Uon à ce petit paquet-là; c'est très-précieux. Tu vas aller à Norfolk-Street, Harrisson-Hôtel, n" 11. Tu demanderas M. James Harrisson; tu diras que c'est à luimême qu'il faut que lu parles pour une commission bien importante.
« Quand tu seras devant lui, tu lui demanderas s'il a perdu quelque chose dans la journée. S'il te répond oui, s'il te dit : C'est un portefeuille (Joë, qui t'accompagnera, verra bien si c'est le grand monsieur qui lui a donné ses six pence), et quand tu seras ainsi bien sûr que tu es en présence du propriétaire de ce que tu as trouvé, tu lui remettras le paquet en lui faisant savoir comment et où tu as ramassé son contenu.
— Il est un peu tard, dit ma mère.
— Ce n'est pas trop loin, dit mon père, heureusement. Va donc tout de même et tout de suite, mon garçon. -
— Vois-tu, femme, dit-il à ma mère, il ne faut pas que cela reste ici vingt-quatre heures.
— Tu as raison, Daniel, » répondit-elle.
Elle nous débarbouilla, nous brossa un peu, nous fit le plus propres qu'elle put, Joë et moi, et nous partîmes.
Une heure après, nous étions dans un beau salon, devant un grand monsieur qui, comme l'avait dit Joë, avait l'air très -bourru. Joë me dit tout bas, dès le premier regard, que c'était bien le monsieur aux six pence.
« Qu'est-ce que c'est? uou» dit le monsieur d'une voix brève.
îo UN ANNIVERSAIRE A LONDRES.
— Monsieur, lui dis-je, nous sommes les petits balayeurs du coin de Pall-Mall et de Regent-Street. Vous souvenez-vous d'avoir donné vers quatre heures un demi-schelling à Joë?
— Eh bien ! dit-il, est-ce que ce n'était pas assez ?
— Oh si! lui dis-je tout intimidé ; mais c'est que, après, nous avons trouvé par terre quelque chose qui est peut-être bien à vous, w
Le monsieur se leva, me prit par la main, m'amena sous la lumière d'une lampe, et, me regardant dans le blanc des yeux :
rt Tu as une bonne petite figure, me dit-il, et si tu es en train de faire une bonne action, cela me fera plaisir. J'ai perdu en revenant de la Cité un pT)rtefeuille en maroquin noir. Est-ce cela par hasard que tu as trouvé, mon garçon?
— Tout juste, lui dis-je bien content, et papa, à qui je l'ai montré, m'a dit de vous le rapporter bien vite. Il a vu votre adresse dedans.
— Ah ! dit le monsieur, il a donc ouvert le portefeuille ?
— Pourvoir l'adresse, » dis-je les larmes aux yeux. Le monsieur me regarda encore une fois bien fixement.
Mais cette fois-là je n'avais plus peur, et à travers mes larmes je soutins son regard.
« Voyons ça, » me dit-il.
Je tirai de ma poche le papier ficelé et je le remis au monsieur. Il le déficela d'un air bien tranquille; il ouvrit le portefeuille; il en fit sortir, comme avait fait mon père, les papiers qu'il renfermait, les regarda, les compta,
UN ANWIVERSAIRE A LONDRES.
sans se presser, les uns après les autres, les remit dans les poches du portefeuille, mit le portefeuille dans sa poche, me demanda mon nom, celui de mon petit frère, celui de papa, celui de maman, s'informa de ce qu'ils faisaient tous les deux, et prit une prise de tabac pendant que je lui répondais.
Je satisfis le plus nettement que je pus à ses questions. Quand ce fut fait, il écrivit trois mots au crayon sur un des papiers qui couvraient la table de son bureau, me tapa sur la joue et me dit: « C'est bon, mon garçon ; tu peux t'en aller. »
Je ne me le fis pas dire deux fois. Le regard froid et le ton presque dur avec lequel le monsieur nous avait interrogés avaient tout à fait interdit le pauvre Joë, qui était tout tremblant et me tirait depuis le commencement par derrière, en me disant tout bas : « Gregory, allons-nous-en. »
Quand la grande porte de l'hôtel se fut refermée sur nous, et que nous nous vîmes en liberté, sur le trottoir, nous nous mîmes à courir. Il faisait nuit tout à fait lorsque nous revînmes à la maison.
Ma mère, inquiète, nous attendait.
« Eh bien ! mon Gregory, me dit mon père, qu'est-ce que tu as donc ? tu es tout essoufflé. Et toi, mon Joë, pourquoi es-tu si rouge?
— Laissons-les parler, » dit ma mère.
Je racontai ce qui s'était passé. Quand j'en fus arrivé à la tape sur la joue, mon père me dit tout bas : « Et après ?
— Après, lui dis-je, mon papa, il m'a dit : u Va-t*en, « mon garçon. »
— Et c'est tout ? dit ma mère.
— Tout, » lui répondis-je.
Notre père jeta sur ma mère un regard dont je n'ai bien compris que depuis, par le souvenir, la divine mansuétude. Puis :
« C'est bien, mon enfant, me dit-il, tu as fait ton devoir. )) — Et il ferma les yeux.
« Avez-vous faim ? me dit ma mère après quelques minutes de silence.
— Oui, dit Joë.
— Oui, répondis-je.
— Tu as l'argent, me dit ma mère d'une voix douce, car; dans notre hâte de t'envoyer reporter le paquet, nous avojis oublié de te demander ce que tu avais gagné; va vite chez le boulanger et rapporte aussi d'à côté un peu de bière; cela vous fera du bien après cette grande course.
— J'ai presque quatre schellings, » lui dis-je.
Et, mettant ma main dans ma poche, j'y cherchai le pain de notre journée.
« Eh bien ! qu'as-tu? » me dit-elle.
Je n'avais rien trouvé dans ma poche où je mettais d'ordinaire, dans un petit sac en cuir, les profits de notre travail. Je cherchai d'ans mes autres poches. J'y cherchai en vain, j'avais perdu ma petite bourse.
Je fondis en larmes.
«( Mère, dis-je, mère, je ne sais pas comment cela a pu se faire ! Mère, je ne l'ai pas fait exprès...
— Ah ! mon enfant, dit ma mère, je le sais bien.
— Mère, dis-je en rappelant mes souvenirs, c'est peut-être chez le monsieur, quand j'ai retiré le paquet.
J'y retournerai demain, ce soir, si tu veux. Ce sera tombé, je n*ai pas entendu, il y avait un tapis.
— Non, dit ma mère vivement, non, Gregory, tu n'j retourneras jamais. »
Et se frappant le front :
« Mais, mes pauvres petits, il n'y a rien, rien, pas un morceau de pain ici, et nous n'avons pas de crédit chez le boulanger...
— Je n'ai pas faim, et Joë n'a pas faim non plus. Nous voulons dormir, dis-je en me jetant bien vite dans ses bras. N'est-ce pas, Joë?
— Oui, dit Joë en rougissant, nous dormirons bien tout de suite. »
Ma mète ne dit rien. De grosses larmes coulaient de ses yeux.
a Dépcchons-nous de nous coucher, dis-je à Joë, et faisons semblant de dormir. Quand nous dormirons, maman ne pleurera plus, et demain j'irai de bien bonne heure demander à John Maxv^ell un schelling — que nous lui rendrons le soir, sur notre travail. De cette façon-là, il y aura de l'argent à la maison, dans la journée, pour papa et pour maman. »
Mon bon petit Joë se le tint pour dit, et lorsque je me mis à côté de lui dans le petit lit qui nous servait à tous les deux, il s'endormit sur mon épaule.
Quand, plus tard, je sentis que le sommeil allait venir, comme je n'entendais plus de bruit dans la chambre, j'ouvris encore un peu les yeux. Ma mère était assise au chevet de mon père; ses paupières étaient à demi closes, son ouvrage avait échappé de ses mains, Mon père
sommeillait, et excepté sa respiration, qui était lente et difficile, on n'entendait rien dans la chambre.
Je retrouvai le lendemain ma mère dans la même position. Je me levai sans bruit, j'allai trouver notre cousin John, qui me rendit le grand service que j'attendais de lui. Quand je rentrai, ma mère s'éveilla. Je lui dis ce que j'avais fait. Elle m'embrassa, ses lèvres étaient brûlantes :
« Ne sois pas malade, lui dis-je tout bas.
— Ne crains rien, me dit-elle, je ne le serai pas. » Le surlendemain, mon père était plus mal.
Le jour d'après, plus mal encore. Il voulut nous tenir tous dans ses bras longtemps, avant de nous laisser partir.
« Veux-tu qu'ils restent ? lui dit ma mère.
— Oui, oui... » dit-il.
Mais, un instant après, il lui dit : « Non », et, me souriant, il m'attira une fois encore vers lui.
« Mon Gregory, me dit-il, tu sais ce que tu m'as promis, et pour tes frères, et pour tes sœurs, et pour la mère ?
— C'est promis, père, » lui répondis-je plus ému que de coutume, sans savoir pourquoi, par l'accent qu'il avait mis dans sa question.
La main de mon père était retombée toute blanche sur les draps de son lit, et non plus rouge comme au temps de sa santé et de son travail. Je la pris et je la baisai en lui disant : « Ah ! mon papa ! » cinq ou six fois.
<i Mon chéri, me dit-il, je t'aime de tout mon cœur; vous êtes tous de bons petits enfants; ta mère cl moi nous ne pouvions en désirer de meilleurs. »
rjN ANNlVERSAlRb; A LONDRES. 35
Ma mère nous embrassa à son tour, et nous partîmes encore. Le soir, nous la trouvâmes sur les marches. Quoiqu'elle fût \h pour nous attendre, elle ne bougeait pas. On eût dit une statue.
Je descendis avec précaution jusqu'à la marche audessous pour la voir par devant. J'avais fait signe aux petits de s'arrêter.
Elle avait les yeux si grands ouverts que j*en fus épouvanté. Je me mis à genoux devant elle : « Oh i mère, lui dis-je, parle-moi donc !
— Gregory, me dit-elle sans paraître étonnée de me voir là, mes enfants, ne faites pas de bruit ; je crois que votre père, je crois encore qu'il dort... »
Mon père, mes amis, dormait, mais pour toujours. Il dormait de l'éternel sommeil.
M. Sullivan, qui avait parlé debout, à la façon anglaise, avait été obligé de se rasseoir après ces mots.
Il demeura quelque temps les coudes appuyés sur la table, sa figure cachée dans ses deux mains.
Tous les convives avaient les yeux humides et se taisaient, respectant son silence.
Au bout de quelques minutes, faisant un violent effort pour maîtriser son émotion, M. Sullivan se releva.
« On est un enfant à tout âge pour pleurer un père, dit-il, c'est un deuil que rien n'efface. Les années l'allongent, mais ne l'éloignent pas, et j'ai cru un instant que j'avais entrepris plus que mes forces en ramenant ce passé sous nos yeux. Mais je ne vous ai parlé que de nous et que de mon père. Je n'ai donc pas fini....
Trois jours après avoir conduit Daniel Sullivan à sa dernière demeure, nous étions tous réunis, ma pauvre
mère, mes frères, mes sœurs et moi, autour d'un petit repas auquel elle s'efforçait de nous faire prendre part, quand un cab s'arrêta devant notre maison. Un pas brusque se fit entendre dans l'escalier. La porte s'ouvrit; un grand monsieur entra.
Joë se mit à trembler : c'était le monsieur au portefeuille.
« Qu'est-ce qu'il veut, frère ? » me dit-il tout bas.
Il ne faisait pas très-clair dans notre cave. Le monsieur mit sa main au-dessus de ses yeux, comme pour assurer sa vue, et, m'ayant reconnu, il me salua d'une petite tape sur la joue, comme le soir où il m'avait si vivement congédié; puis, s'adressant à ma mère : « Voilà, madame, dit-il, un petit bonhomme qui vaut mieux que moi. Il m'a rapporté en courant, le soir même du jour où il l'avait trouvé, mon portefeuille et une fortune, et j'ai, moi, laissé passer une semaine avant de lui remettre sa bourse , que son étourderie avait à son tour laissée à ma garde. ))
Tirant alors de sa poche mon petit sac de cuir :
« Reconnais-tu ça, me dit-il, monsieur le sans soin ? Est-ce bien à toi, cet objet précieux? Ah ! ah ! je ne suis pas fâché de voir qu'on manque de tête à tout âge. Quatre schellings ! Ah çà, tu roules donc sur l'or, mon garçon, que tu sèmes ainsi tes trésors chez des gens que tu ne connais pas ? »
Nous nous taisions tout étonnés et presque blessés d'entendre parler, avec cette bonne humeur dans une chambre qui renfermait tant de chagrin.
Le monsieur au portefeuille, qui n'avait pas sans doute compté sur notre silence, chercha des yeux au-
UN AfJNIVERSAIRE A LONDRES.
tour de lui pour voir si quelque chose lui en apprendrait la raison.
« Qu'est-ce qu'il y a? nous dit-il en baissant la voix. Est-ce que je parle trop haut? Est-ce que quelqu'un dort ici, que je puis réveiller? »
Je l'arrêtai d'un geste désespéré.
James Harrisson, car c'était lui, James Harrisson avait tout compris. En une seconde ce fut un tout autre homme.
« Ah! madame, dit-il à ma mère en serrant ses deux mains amaigries, je vous demande pardon... J'espérais apporter à votre mari le bonheur et peut-être la santé, et j'arrive trop tard. Ah! je suis coupable! Pourquoi faut-il que le mal soit toujours plus pressé que le bien ! Différer de bien faire, c'est un crime. Votre mari...
— Je n*ai plus de mari, dit ma mère, ces petits n'ont plus de père.
— Pauvre, pauvre femme ! pauvres chers petits enfants ! » s'écria M. Harrisson le visage tout bouleversé.
Je vous ai parlé longuement de mon père, parce que vous ne l'avez pas connu; mais que vous dirai-je de James Harrisson que vous ne sachiez, que je ne puisse vous rappeler d'un seul mot? James Harrisson, c'était le bon riche, comme Daniel Sullivan avait été le bon pauvre.
Tout ce qui pouvait être fait pour adoucir notre deuil, il le fit avec cette vivacité de cœur, avec cette froideur de raison qui étaient sa marque particulière.
« Ah ! disait ma mère, quelquefois j'ai honte d'être presque heureuse. Si Daniel était là...
— Il y est, il y est, répondait James Harrisson. Les
morts restent présents, quoique invisibles, partout où on les aime. Soyez heureuse tout à votre aise, votre mari prend de là-haut sa part de votre bonheur.
— M. Harrisson a raison, me disait ma mère en versant de douces larmes. Ton père est là; je sens qu'il ne nous a pas quittés d'un instant.
— A la bonne heure, disait M. Harrisson, vous voilà raisonnable.
— Ah ! le cher homme ! pensais-je.
— Vous êtes un juste, lui disait ma mère.
— Les justes ne sont pas si rares qu'on le croit, répondait en riant James Harrisson. Votre mari en était un, et il avait cent fois plus de mérite à l'être que moi. Vous êtes un juste, vous aussi, mistress Sullivan, et vos petits enfants, c'étaient des justes aussi, à leur petite façon, quand ils balayaient des portefeuilles dans Regent- Street. Je me suis toujours étonné, soit dit entre nous, en lisant la Bible, que Dieu ait laissé brûler Sodome, faute de dix justes. Et si j'osais, je dirais que ses anges n'avaient peut-être pas bien cherché ce jour-là.
— Fi ! disait ma mère en souriant, voilà que les justes ne vont plus l'être! Les jugements de Dieu, monsieur Harrisson, sont impénétrables, comme ses desseins; vous ne voudriez pas que ces enfants pussent en douter un seul jour?
— Non, certes, disait James Harrisson, j'ai voulu, par cette coupable plaisanterie, vous tirer de vos larmes, et rien de plus, mistress Sullivan. »
James Harrisson était sans famille, nous fûmes sa famille, n fut pour nous un second père. Ma mère se rendit si utile dans le gouvernement de sa maison, que
UN ANNIVERSAIRE A LONDRES. îg
M. Ilarrisson disait qu'il proposerait à la chambre des communes de la faire nommer gouverneur des Indes. « Il est bien sûr, s'écriait-il quelquefois, qu'elle seule pourrait y remettre tout en ordre, et sans faire crier personne. »
Je devins, après mes études faites, son employé, quelques années plus tard, son associé. Il établit Joë, ii maria mes belles petites sœurs avec les bons maris qu'elles ont là, et qui veulent bien m'écouter. Et, pour tout dire, il n'a fait qu'un chagrin à la pauvre famille qu'il avait tirée de la misère et du désespoir, ce fut celui de la quitter à son tour pour aller recevoir dans le ciel la récompense de ceux qui ont été bons sur la terre.
Et encore, ajouta Gregory Sullivan, sa mort fut si belle, il partit si calme, qu'il trouva dans la sérénité de cette dernière heure la puissance d'adoucir pour nous jusqu'aux douleurs d'une si cruelle séparation. Il nous a prouvé que la mort même peut être digne d'envie. « Dans un instant, dit James Harrisson en regardant ma mère et en nous regardant, dans un instant, après avoir rendu mes comptes au souverain Juge, j'aurai à rendre compte à votre mari, à votre père, de la famille qu'il m'avait laissée par sa mort. Ce compte sera doux pour lui, mes amis ; je vous dois les meilleurs jours de ma vie. Ah ! on parlera de vous plus d'une fois là-haut, dit-il encore, ne l'oubliez pas... »
Ce fut son dernier mot. »
Gregory Sullivan avait achevé son récit. L'assistance, recueillie, semblait l'écouter encore.
Après quelques moments donnés à une légitime émotion, une bonne vieille dame, à la figure encore char-
mante, d*une mise simple, mais pleine de distinction, se leva en face de Gregory Sullivan.
« Gregory Sullivan, mon bon fils, dit-elle, tu as dignement parlé de nos défunts amis, et je t'en remercie. Ces petits enfants, ajouta-t-elle en indiquant de la main le î)out de la table où les plus petits de la famille étaient réunis, ces petits enfants, notre orgueil et notre joie, se rappelleront tes paroles. Il est bon que leurs jeunes oreilles entendent de bonne heure des choses sérieuses; il est bon qu'ils apprennent d'une bouche véridique et loyale comme la tienne qu'il ne faut pas fuir la mémoire de ceux qui vous ont chéri, qu'il faut garder avec soin et amour dans son cœur le culte des aïeux, et qu'après le récit d'une belle et honnête vie, celui d'une belle mort est le plus noble des enseignements. Grâce à toi, mon Gregory bien-aimé, ils sauront, par l'exemple de Daniel Sullivan, mon mari, et par celui de James Harrisson, notre bienfaiteur à tous, qu'une bonne conscience est un bon oreiller, alors même qu'il s'agit du dernier sommeil; ils sauront en même temps que les méchants seuls doivent redouter l'heure de l'éternel repos, w
Prenant alors son verre demi-plein :
« A la mémoire de Daniel Sullivan ! et à la mémoire de James Harrisson! dit-elle d'une voix dont elle s'efforçait en vain de dissimuler l'extrême émotion.
— Hurrah pour eux deux! » s'écria l'assemblée.
Les larmes sont douces quand elles ont une noble source.
Le repas s'acheva aussi gaiement qu'il avait commencé.
Chacun se redisait à l'oreille quelque trait de la vie
ELLE LUI MONTRA UN PETIT CRUCIFIX d'iVOIRE.
de ceux dont le souvenir venait d'être évoqué, et quand l'heure fut venue de se séparer, toutes les mains s'unirent dans ui? cordial adieu. On se quitta en se promettant de reprendre avec plus de zèle encore, le lendemain, la besogne quotidienne.