‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 107 sur 312 · Ibid., trad. Barni, à la fin du volume, p · texte numérisé non relu

Ibid., trad. Barni, à la fin du volume, p

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des lois qui auraient pu être établies par le peuple et, quelles qu'elles soient, il est toujours possible de supposer que le peuple les aurait établies !

Cette justification des abus du pouvoir est extrêmement curieuse. Kant la complète dans la Métaphysique du droit : « Pour que le peuple fût autorisé à la résistance à une loi injuste, il faudrait que la législation souveraine contînt une disposition d'après laquelle elle ne serait plus souveraine et que le peuple fût déclaré dans un seul et même jugement le souverain de celui dont il est le sujet, ce qui est contradictoire* ».

Ce dernier raisonnement est un grossier sophisme. Kant joue sur le mot souveraineté, comme il a joué sur tant d'autres mots : le peuple souverain abdique complètement dans les mains de son instrument la souveraineté qu'il lui a déléguée, ou, plus exactement qu'il est censé lui avoir déléguée, comme c'était le cas à l'égard de la monarchie prussienne.

Quant au premier, il mérite un blâme plus sévère : on peut tonjours trouver un moyen d'établir que le peuple aurait peut-être édicté lui-même les lois injustes dont il souffre », « il est toujours possible de montrer qu'une guerre (dont il ne veut pas), était pour lui inévitable ». C'est plus qu'un raisonnement spécieux. Cette fois c'est une tendance de l'esprit de Kant, que nous avons déjà rencontrée plus d'une fois et que je n'osais pas qualifier en propres termes. Kant, en faisant abdiquer au peuple sa souveraineté, affecte de la lui laisser. N'est-ce pas cette fois bien nettement un cas de pharisaïsme et d'hypocrisie?

Kant n'avoue jamais franchement qu'il transige avec sa propre pensée. Nous en avons vu déjà maint exemple. Dans sa théorie morale, il lui fallait sauter le pas de la liberté qu'excluait sa théorie métaphysique. Il commence par se représenter la loi morale sous l'aspect d'une forme a priori universelle et nécessaire qui détermine la volonté comme les catégories déterminent l'entendement. Nous restons dans la logique de la Critique de la raison pure; il n'y a pas trace de liberté. Mais cette loi de la raison pratique n'est-elle pas autonome ? Sans doute, puisqu'elle c'est sa loi

I. IbicL, p. 180-181. Ce raisonnomont, comme toute la théorie de la nonrésistance contre le souverain, paraît inspire de Ilobbes : « L'Etat, qui est une personne, ne peut prendre les armes contre lui-môme. » De Cive, ch. vi, § i.

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propre, la loi qu'elle se donne elle-même. C'est une habile préparation. Kant nous avertit que cette autonomie n'est pas sans rapport avec la liberté. Il nous fait attendre jusqu'à la fin de Vanalytique. Puis peu à peu il glisse sur le sens de ce mot autonomie et, sous le couvert de raisonnements confus, il arrive à l'identifier avec la liberté ; par l'argument en forme qu'il nous présente dans les règles d'un faux syllogisme, il nous laisse croire qu'il l'a vraiment déduite. Ce n'est que plus tard qu'il avoue que la liberté est un postulat. Il n'a pas agi autrement quand nous l'avons vu jouer sur les mots humanité et personne, personne morale et personne physique, perfection au sens large et perfection au sens étroit, quand il a condamné le plaisir en introduisant dans son raisonnement l'idée de perfection qu'excluaient ses prémisses, quand ii a justifié l'aide qu'on doit au prochain par un sentiment purement égoïste qui contredit tous les principes antérieurs.

L'auteur des trois Critiques aurait-il manqué à ce point de tout esprit critique?

Quand après avoir nié la possibilité d'établir toute existence de Dieu, il la rétablit à la faveur de sa distinction entre le pouvoir de la raison théorique et celui de la raison pratique — cette raison pratique, qui ne procède pas par croyance (parce qu'une* morale rationaliste exclut la croyance), mais comme une raison, qui connaît sans connaître, et dont les jugements accroissent le domaine de la raison théorique, sans cependant l'accroître — je me suis demandé s'il était sincère ; j'ai pensé qu'en raison de la difficulté du sujet, il s'était peut-être trompé lui-même.

Lorsqu'il a déduit le droit de contrainte de la liberté, en établissant que la contrainte, levant un obstacle à la liberté, la rétabht, il est possédé d'un véritable besoin de s'illusionner lui-même.

Mais ici, vraiment, il n'y a plus de doute. Le peuple n'est pas à la fois le souverain absolu du régent qu'il nomme en toute liberté et son sujet le plus soumis, quels que soient les abus dont se rend coupable son commettant. Il ne peut pas à la fois n'obéir <( qu'aux lois qu'il a consenties » et subir celles qui lui sont imposées. Si des lois, si une guerre sont iniques, il n'y a pas de considérations qui puissent justifier qu'elles aient' été promulguées et que le peuple aurait pu, après tout, trouver des raisons pour les déclarer inévitables. Et si toute résistance à l'autorité, si toute inten-

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tion même de résistance est un crime de haute trahison, la Révolution française ne mérite pas une sympathie qui confine à l'enthousiasme et qui a sa raiùne dans la suhlimité des dispositions morales.

Cette fois Rant se moque de nous et nous croit bien naïfs. Il a dépassé les bornes. Nous ne pouvons pas admettre qu'il se trompe lui-même. Nous apercevons d'ailleurs très clairement les causes véritables de ses contradictions.

Heine a suggéré que la peur de la police était pour quelque chose dans sa réhabilitation de l'existence de Dieu. Elle n'y était pas pour rien, c'est certain. Il en est de même ici. Mais la raison est plus profonde.-

Kantestun Prussien cultivé du xviii*" siècle. Il a subi, comme tout son milieu, la contagion des idées généreuses de la société française de l'époque. Ce n'est pas précisément leur générosité, qui l'a entraîné. Il n'y a pas trace de générosité, ni d'un seul élan du cœur dans toute l'œuvre de Kant ; il a exclu d'ailleurs la sensibilité de la morale et du bien, il a formellement déclaré qu'elle n'est pas seulement indiflcrente mais dangereuse au point de vue moral. Ce qui l'a séduit, c'est un rapport obscur qu'il a établi entre l'idée d'humanilé, telle que n'ont cessé de la proclamer nos encyclopédistes et nos philosophes, avec la « dignité » humaine, que le piétisme opposait à la nature corrompue de l'homme, entre la liberté promulguée par notre Constitution et la liberté morale qu'exige le moralisme religieux. Ces conceptions sont cependant très différentes. Seul le prestige incontestable, qu'exerçait alors la civilisation française, pouvait incliner Kant à étendre peu à peu la liberté et l'humanité, dans le sens très étroit oii il les concevait, au sens large qu'elles possédaient dans notre philosophie.

Mais Kant était avant tout un Prussien de son temps. Il avait le goût du caporalisme et de l'autorité aveugle, dont l'impératif catégorique est une magnifique et absurde expression ; il était possédé, comme tout bon Prussien, de la crainte et du respect absolu qu'inspire la force auguste du pouvoir établi, sentiments dont la Ligue des Princes, sous l'habile direction de Frédéric II, avait joué avec tant d'habileté contre le mouvement libéral, qui n'était d'ailleurs qu'en surface.

Ces ^deux tendances, la classe éclairée et instruite de l'époque

les a éprouvées. Il est loisible à chacun d'être partagé entre des idées contraires ; tout le monde n'est pas tenu de se former un système net et clair de conceptions politiques. Mais il n'en est pas de même d'un homme de pensée qui écrit une philosophie du droit, que dis-je, la Métaphysique a priori, universelle et nécessaire, de tout droit.

Aussi ne saurais-je suivre les historiens de Kant lorsqu'ils nous racontent, non sans précautions et atténuations et avec une sereine bienveillance, le seul incident que nous connaissions de sa vie publique.

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