‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 108 sur 312 · KANT ET LE ROI DE PRUSSE · texte numérisé non relu

KANT ET LE ROI DE PRUSSE

En juin 1792, Wôllner, ministre de Frédéric-Guillaume II, avait défendu de publier dans la Revue mensuelle de Berlin la deuxième partie de la Religion dans les limites de la simple raison. C'est le début de la réaction cléricale contre la contagion de la Révolution française. Le i" octobre 1794, « sur l'ordre spécial de sa Majesté royale très aimable » Wôllner enjoint à « notre digne et très savant Professeur, à notre cher et fidèle Kant », sous peine de (( mesures désagréables », de s'abstenir à Tavenir d'aborder les questions rehgieuses. Quelques jours après, Kant, dans une lettre qu'il adresse au roi*, « en sujet très obéissant et le plus soumis », met « aux pieds de sa Majesté royale » ses explications.

Il n'a jamais porté de jugement sur les Écritures Saintes; il n'en a même jamais extrait de citations. Ses écrits sont d'ailleurs de pure philosophie et ne sont pas destinés au peuple. Ils ne traitent que de religion naturelle et non de religion révélée.

Mais pour écarter tout soupçon d'insoumission il tient à déclarer « le plus so\enne]\cmenl(feier/ichst)^en tant que sujet le plus fidèle de sa Majesté royale (als Eiv. Konigl. Maj. getreuster Unterthan) », qu'il s'abstiendra à l'avenir, « dans ses livres comme dans ses leçons, d'aborder publiquement toute question ayant trait à la religion, que ce soit la religion naturelle ou la religion révélée. »

L'engagement est formel, mais il contient un membre de phrase qui lui permet de le rompre : en tant que sujet le plus fidèle de sa Majesté. « J'ai soigneusement choisi cette expression, nous dit

I. Et publiée en 1798 dans Le conflit des facultés, préface, p. 3.

'îf'

Kant dans la Préface de son Conflit des facultés (publiée en 1798, après la disgrâce de Wôllner), de façon à ne pas renoncer pour toujours à la liberté de mon jugement, mais seulement aussi longtemps que vivrait sa Majesté, Diesen Ausdruck wcihlte ich vorsichtig damit ich nicht der Freiheit meines Orteils in diesem Religionsprocess au/ inimer, sondern nur so lange Se. Maj. am Leben wiire, entsagte. »

Et dans une note trouvée dans ses papiers % il nous explique que, s'il ne pouvait mentir, il était de son devoir de se soumettre à l'autorité supérieure et qu'il a ainsi habilement concilié deux devoirs opposés.

L'année même, qui suit la mort de Frédéric-Guillaume II, en 1798, il fait usage de cette réserve pour se dégager de son serment et pour affirmer, une dernière fois, dans l'ouvrage que je viens de citer, les droits de la raison et de la philosophie contre la croyance et la théologie. C'est là qu'ouvertement et pour la première fois, il proclame son admiration pour la Révolution française... Une ère de liberté relative venait de recommencer pour les universités prussiennes.

Je n'insisterai pas sur la singulière défense que présente Kant de ne pas écrire pour le peuple, lui qui n'a cessé de se targuer d'être un moraliste démocratique et de reprocher à la morale antique de n'avoir été qu'une morale bonne tout au plus pour une petite élite. Cette prétention est d'ailleurs insupportable. Rien n'est moins populaire que l'efl'ort nécessaire pour se rendre compte si une maxime généralisée impHque ou non contradiction. La généralisation est délicate, l'examen des conséquences très difficile, si l'on veut éviter de les juger en y introduisant les conclusions mêmes qu'on se propose de déduire ; je l'ai assez montré ; Kant lui-même s'y est laissé prendre plus d'une fois. Nous voyons en tout cas maintenant comment il renonce à cette prétention, lorsqu'il s'agit de défendre ses intérêts.

Mais ce qui est autrement grave c'est cette platitude devant le pouvoir établi, cette soumission respectueuse et craintive, cette subtilité, qui réserve subrepticement une part de l'engagement pris le plus solennellement (sous le couvert de la pureté bien connue

I. Publiée par Schubert, dans Raumer's historisches Taschenbuch, i838,p. 625.

des intentions de celui qui le souscrit), puis la rupture du serment, quand l'occasion devient favorable, et l'aveu public de cette... indélicatesse. Ce sont bien les méthodes de l'esprit allemand telles que les événements récents nous ont appris à les mieux connaître.

Kant avait écrit quelques mois auparavant : « La véracité est un devoir, c'est un ordre sacré de la raison, un ordre gui n'admet pas de conditions, qu'aucun inconvénient ne saurait restreindre ^ » u La plus petite équivoque dans le sens d'un terme qui puisse prêter à un doute lui est insupportable », disaient de lui ses amis ^. Qui aurait jamais soupçonné cet apôtre de la vérité de dissimuler sa véritable intention? de tromper son souverain? La rigueur de ses principes (qui n'est cependant que toute apparente pour un lecteur averti) écartait le soupçon. Et pourtant c'est bien pour donner le change à Frédéric-Guillaume II qu'il lui a adressé cette lettre ; elle avait bien pour objet d'éviter les « mesures désagréables » dont il était menacé, tout en réservant partiellement sa liberté; et elle y a réussi.

Il a fallu aussi qu'il se justifiât. Lui qui avait reproché si vivement à Benjamin Constant cette proposition : « Dire la vérité n'est un devoir qu'envers ceux qui ont droit à la vérité^ », invoque à son tour le droit de ne pas la dire tout à fait et fait appel, pour se couvrir, à un conflit de devoirs, qui est une application précise de sa casuistique : « Retirer et renier sa conviction intime est chose méprisable, mais se taire dans le cas présent est le devoir d'un sujet *. »

Mais l'intérêt du Prince est mon premier devoir ".

La crainte des « mesures désagréables » devient le devoir d'un sujet. Et ce devoir était d'autant plus impérieux que ces mesures désagréables, nous le savons par ses biographes Borowski et Jachmann% n'étaient autre chose que la perte de sa place à l'université de Konigsberg !

1. D'an prétendu devoir de mentir par humanité. Métaphysique de la vertu, trad., liarni, p, 253.

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