‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 109 sur 312 · Loc. cit., p. 56, p · texte numérisé non relu

Loc. cit., p. 56, p

Sans doute, pour un citoyen quelconque, une telle attitude eût été peut-êlre excusable. On comprendrait même que la soumission, la réserve, puis la revanche fussent une réplique mordante, qu'appelle chez un homme d'esprit un acte de l'arbitraire. Mais Kant est on ne peut plus sérieux; personne n'a jamais été moins spirituel que lui. Et Kant est un philosophe, un apôtre. Il ne suffit pas de dire que dans cette circonstance « il a manqué de grandeur* », ou que « cette conduite de Kant, surtout la restriction mentale par laquelle il avait limité son engagement envers le roi, ont été diversement jugés^ » Pour le maître de la pensée de son temps, pour Tapôtre qui se vante de s'être élevé à des sommets • que la morale d'aucun temps n'avait jamais atteints, cette faiblesse et cette habile réserve, méritent qu'on leur donne leurs véritables noms : elles sont à la fois une restriction mentale, une hypocrisie et une lâcheté.

9. CONCLUSIONS. LA MÉTAPHYSIQUE DU DROIT ET LA SOPHIS- TIQUE DE JUSTIFICATION, LIMPÉUATIF CATÉGORIQUE ET LE DESPOTISME PRUSSIEN.

Nous voyons en même temps dans la Métaphysique du droit, comme dans cet épisode de la vie de Kant, avec quelle facilité notre philosophe parvient à justifier n'importe quelle proposition à laquelle il désire arriver et combien en réalité sa subtile et excessive logique est un instrument commode pour rapprocher les concepts les plus contradictoires et paraître les concilier. Nous prenons sur le fait même celte incapacité de l'impératif catégorique, pure loi formelle et a priori de l'esprit, à fournir aucun critérium pour juger entre le faux et le vrai et sa capacité de tout légitimer.

La Métaphysique du droit est en somme, pour ce qui concerne le droit public, un essai de justification logique des deux tendances opposées qui dominaient en Prusse, en 1790 : le despotisme éclairé (et même le despotisme de droit divin) et l'individualisme révolutionnaire, comme elle est, pour le droit privé, une tentative de conciliation rationnelle entre la contrainte et l'absolue liberté, entre le droit sacré de la propriété individuelle et sa délimitation par

1. Th. Ruysscn, Kant, Paris, Alcan, 3® édition, 191 5, p. lt^,

2. V. Delbos, La philosophie pratique de Kant, p» 676, note i de la page précédente.

la force de celui qui possède. Que d'autres se chargent d'opérer ces conciliations ! Celles de Kant sont en tout cas les plus malheureuses qui soient. Il ne s'est même pas rendu compte des difficultés. Et il ne suffirait pas de dire qu'il y a sur ces divers points des flottements dans sa pensée. Sa pensée se livre toute entière, sans aucune espèce de nuances; ce sont deux systèmes bien définis et radicalement opposés qu'il prône tour à tour. Hobbes en faisant l'apologie des droits de la souveraineté s'était constitué en défenseur de la dynastie des Stuarts; Bossuet avait édifié la théorie de la monarchie administrative de Louis XIV. L'un et l'autre sont restés sincèrement en accord avec eux-mêmes et avec les idées dont ils ont été les porte-parole.. Kant cherche à la fois à se faire l'écho de la société cultivée et instruite à laquelle il appartient et le soutien des princes et des gouvernants qui le protègent. Klopstock, Stolbepg, lenisch, Jean de Miiller, Klein, Forster, Fichte avaient pris ouvertement parti pour les idées nouvelles; ce sont des natures franches et généreuses. Kant est plus circonspect : il tient à donner des gages au libéralisme, mais il entend en même temps fournir des cautions au pouvoir dont il dépend et qui peut menacer son repos. L'indétermination de son système moral et l'apparente rigidité des principes qui la dissimulent lui sont d'un grand secours dans cette équivoque.

Mais, à la lumière de sa philosophie pratique, nous voyons manifestement de quel côté il penche : ce n'est pas du côté de la liberté et de l'individualisme. Rien ne ressemble davantage à sa théorie de l'impératif catégorique que sa théorie de la souveraineté ; elles sont étroitement solidaires et s'éclairent l'une l'autre. L'homme dans son absolue liberté se fait l'escave d'une loi impersonnelle à laquelle il se soumet aveuglément perinde ac cadaver, il lui est interdit d'en scruter l'origine et il ne peut lui opposer la moindre résistance sans être déchu de sa sublimité nouménale. Le peuple, souverainement absolu lui aussi, abdique toute liberté entre les mains d'un maître dont « la loi est si sacrée et si inviolable que c'est déjà un crime de la mettre en doute* » ; toute résistance à ce pouvoir mystique ne peut être punie que par la mort. Entre l'impératif, qui est catégorique parce qu'il s'impose sans aucun motif ni aucun mobile, sans aucune raison, et l'absolutisme royal avec

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