‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 11 sur 312 · MÉTHODE · texte numérisé non relu

MÉTHODE

J'ai dit que la seconde préoccupation fondamentale de Kant avait été d'expliquer le fait de la moralité. Mais Kant ne s est jama.s intéressé à\a psychologie morale. Il ne s'est pas demande non plus comment les sentiments moraux avaient pu se former et se développer dans l'homme, pas plus qu'il ne s'est pose le problème de la genèse des idées scientifiques. Cette méthode purement emprique répugne à sa pensée; il a décidé, une fois pour toutes, que l'observation n'est qu'une simple description et qu une connaissance n'est valable qu'en tant que système d'idées abstraites, hees nar des rapports nécessaires.

Il est parti d'abord, nous l'avons vu, de l'idée classique de perfection, mélange d'intuitions religieuses et de rationalisme leibnu.en,

et a pensé que toute la morale pouvait se déduire de ce principe comme la connaissance se déduit des principes d identité et de raison suffisante. Puis est venue l'inlluence de Rousseau, quia agi sur sa pensée de deux façons et à deux époques diQérentes ; ce lut d'abord le Rousseau de VÈmile et des Discours, h qu, il emprunta l'idée de l'égalité des personnes devant le droit ; le Rousseau du Contrat social intervint plus tard, lorsque son système théorique était déjà constitué, pour lui fournir la notion de la sociele juri-

dique et les principes fondamentaux de la Révolution française; j'y reviendrai plus loin. L'influence des moralistes anglais et écossais l'inclina d'autre part, pour un temps, vers les morales du sentiment. Jusqu'en 1770, il tâtonne et hésite en morale comme en métaphysique; il n'aperçoit pas le principe qui lui permettra de concilier ses deux tendances fondamentales, rationaliste et rehgieuse.

La longue et pénible élaboration de son système, qui l'occupe pendant onze ans, lui fournit enfin le fil conducteur qu'il cherchait. La Critique de la raison pure lui a appris comment on peut constituer une théorie rationnelle des fonctions de l'esprit et comment on en peut déterminer les données a priori et les conditions d'apl)]ication. Il n'y a, lui semble-t-il, qu'à étendre cette méthode aux données premières de la moralité, qu'à calquer son œuvre morale sur son œuvre théorique. C'est ce qui l'occupe presque constamment jusqu'à la fin de sa vie. En face de l'édifice encore inachevé de la raison pure (il lui reste en efi-et à reconstruire toute la métaphysique de la nature avec les principes qu'il pense avoir extraits de la physique newtonienne), il dresse celui de la raison pratique. Il s'agit d'abord, comme pour la première, d'en étabhr les fondements, c'est l'objet des Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) et de la Critique de la raison pratique (1788).

Pour déterminer les raisons nécessaires, a priori, d'une fonction de l'esprit, deux méthodes sont possibles, nous dit notre philosophe logicien : la première consiste à partir des jugements, à voir en quoi ils consistent et à tâcher de découvrir par une analyse les principes qu'ils renferment et qui en expliquent la possibihté et la légitimité; c'est la méthode analytique; l'autre énonce des principes nécessaires et cherche à découvrir quelles conditions ils imposent aux jugements pour leur donner la rigueur et la certitude absolues; c'est la méthode qu'il appelle synthétique. L'une et Tautre sont abstraites et en réalité déductives, car Kant dans ses longs et pénibles raisonnements, n'a jamais fait, lorsqu'il est resté fidèle à sa méthode, que retrouver les idées mêmes dont il etail parti.

Dans la Critique de la raison pure, Kant avait commencé par la seconde. Les critiques qu'on lui adressa, le désir de se faire "lieux comprendre, l'avaient amené en 1783 à exposer ses idées

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SOUS une forme plus simple et analytique dans les Prolégomènes a toute métaphysique future. Instruit sans doute par cette expérience, Kant présente d'abord sa pensée morale sous cette forme, en partant de ce qu'il pense être les jugements de la conscience commune et en développe l'analyse dans les Fondements de la métaphysique des mœurs ; il reprend ensuite son système sous l'autre forme, trois ans plus tard, dans la Critique de la raison pratique.

La morale de Kant n'emprunte pas seulement à la critique de la raison pure la forme de ses exposés. Celle-ci lui a fourni les principes mêmes qui l'ont fait sortir de ses longs tâtonnements. Toute la morale antérieure à Kant, dans l'antiquité, au moyen âge et chez les philosophes des xvii« et xvui« siècles, était fondée sur l'idée du bien, conçu, pour ce qui est de l'homme, comme l'achèvement de sa nature et de son bonheur véritables. Elle cherchait les principes du bien soit dans la constitution même de l'âme humaine, soit dans une réalité supérieure dont l'humanité était considérée comme une réplique imparfaite. Ainsi que je le mon- ' trerai, toutes les morales étaient d'accord sur ce point. Là où elles différaient, c'était lorsqu'il s'agissait de définir le bien, les caractères propres à l'achèvement de la nature humaine, posés comme objets de notre vie morale. Les temps, les Heux, les circonstances, les esprits divers ont en effet nécessairement modifié le contenu de cette notion; d'où divers systèmes, qui définissaient le bien par l'utile, par le bonheur, par la perfection, par l'autonomie de la volonté, par un sentiment spécial et irréductible : le sentiment moral. Kant, longtemps ballotté entre ces idées diverses, n'était pas parvenu à les concilier, dans le sentiment à la fois très fort et très étroit qu'il avait de la moralité.

Mais n'avait-il pas fait une expérience tout à fait analogue à l'égard des philosophies spéculatives? La plupart des métaphysiques antérieures étaient parties, pour expliquer le monde, de l'idée d'être, de l'idée d'une réalité, d'une substance, dont elles cherchaient à déterminer les attributs et les modalités; 'aucun de ces systèmes ne lui avait paru pouvoir rendre compte de la certitude rigoureuse de la science, telle que l'avait constituée Newton, et, comme nous l'avons vu, il était sorti des difficultés inextricables où il s'était embarrassé pendant plus de vingt-cinq ans, en transportant le centre de la philosophie de l'être dans la pensée, en

faisant de l'être une simple conception inhérente à l'esprit de l'homme, en rejetant la réalité, à laquelle peut correspondre cette conception, dans un monde inaccessible et impénétrable à la pensée, le monde des noumènes; ce monde n'agirait sur nous que dans les impressions élémentaires des sens, où il serait appréhendé par les formes de la sensibilité, espace et temps, puis transformé rationnellement par les catégories et les principes a priori de l'entendement.

L'idée d'appliquer ce point de vue à la moralité a été pour Kant un trait de lumière et une révélation. Gomme la science, la moralité existe; il s'agit seulement de l'expliquer. Gomme l'idée de l'être, l'idée du bien conduit à d'inextricables difficultés. Ne suffirait-il pas pour résoudre ces difficultés de changer notre centre de perspective, de rejeter le bien, constitué par les talents de l'esprit, les qualités du tempérament, les sentiments, les dons de la fortune, le bonheur, en dehors de la moralité, comme les données des sens en dehors de la connaissance, et de réduire la moralité à une forme analogue aux formes de la sensibilité et de l'entendement? De même qu'il y a une matière et une forme de la connaissance, tout savoir universel et nécessaire se réduisant au fonctionnement des formes de l'esprit appliquées à des données qui leur sont hétérogènes ; de même la moralité peut être conçue comme une forme, comme une loi inhérente à l'esprit de l'homme, une forme a priori et nécessaire, c'est-à-dire absolue et indépendante de toute expérience, qui s'applique à la diversité d'une matière constituée par nos tendances, nos désirs, nos sentiments, ceux-ci n'ayant à aucun degré un caractère de morahté.

La morale acquiert ainsi la certitude, l'absolue stabilité des formes de l'entendement; comme la science, elle n'a pas à être démontrée; elle est, universelle et nécessaire, puisque c'est le principe constitutif même de la conscience de Thomme. Les objets multiples et divers de cette morale ne risquent pas d'en altérer la pureté; il sont d'un autre ordre. De même que les données des sens ne peuvent former aucun principe de savoir, parce qu'ils ne fournissent à aucun degré une connaissance, mais sont une réalité de nature différente, à laquelle les principes du savoir inhérents à 1 esprit humain viennent imprimer la forme de la connaissance; de même les objets de la morale ne sont qu'une matière confuse et

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étrangère à la vraie moralité, ils sont appréhendés dans la conscience par la forme d'une loi qai leur confère seule la moralité.

Ainsi toute difficulté semble disparaître et les deux tendances profondes de la pensée de Kant : le besoin de rigueur et de certitude absolues, le dualisme radical, reçoivent satisfaction.^ Il va pouvoir bâtir l'édifice de la morale sur un plan identique a celui de la connaissance et éprouver une joie profonde dans la correspondance de ces deux constructions ; il répondra ainsi d une façon symétrique aux deux questions qui l'ont sans cesse tourmente : comment la science est-elle possible, comment expliquer la moralité? Voilà le point de départ de Kant, tel a été le mouvement de sa pensée. Ce mouvement a abouti, dans la Critique de la raisonpure, i trois grandes idées, les idées de la raison, derniers termes des principes de l'entendement : le moi, le monde, Dieu. Cette critique a conclu à l'impossibilité de démontrer la valeur objective de ces idées, d'en fonder la réalité hors de l'esprit. Les principes de la moralité vont conduire à les reprendre, h se demander s ils ne peuvent fournir à ces idées, par une certitude d un autre ordre, la réalité qui leur manque et, à défaut de l'évidence intellectuelle, leur conférer une sorte d'évidence morale. Ici le second rouage fondamental de l'esprit de Kant s'introduit dans son système : son piélisme ; et sa tendance dualiste va encore trouver une occasion de se satisfaire. Mais le mouvement de la pensée qui 1 v amène est le môme que celui qui l'a porté, dans la CrUique de la raisonpure, aux idées de la raison. La symétrie reste parlaitc. Et il faut reconnaître qu'il y a une certaine grandeur dans celte

unité.

Voyons maintenant les détails de la construction et les caractères

qu'elle confère à cette nouvelle conception de la moralité.

Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, la méthode, al-je dit, est celle des Prolégomènes à toute métaphysique future; c'est une méthode analytique, qui consiste à partir de ce que Kant pense être la notion commune de la moralité et d en deNClopper la signification.

2. LA. BONNE VOLONTÉ L'ouvrage commence par la proposition suivante : « De toutes

LES FONDEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE DES MŒIURS

les choses que nous pouvolis concevoir en ce monde, ou même hors de ce monde, il n'y en a aucune qui puisse être considérée comme bonne sans restriction, à part une seule : la bonne volonté. » Telle est pour Kant la notion commune de la moralité.

Il n'est pas difficile d'en voir l'origine : c'est la notion morale par excellence du protestantisme luthérien ; la bonne volonté de Kant n'est autre chose que V intention. Les œuvres, les conséquences bonnes ou mauvaises des actes ne justifient pas l'homme ; seul le sentiment, seule l'intention, la foi dans lesquelles ils ont été accomplis, sont capables de le justifier. C'est une application de la théorie de la justification par la foi. Mais qu'est-ce que cette bonne volonté, en quoi consiste-t-elle ?

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