‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 12 sur 312 · L\ FORME ET LA MATIÈRE. PREMIER PRINCIPE · texte numérisé non relu

L\ FORME ET LA MATIÈRE. PREMIER PRINCIPE

Ici Kant dépasse Luther et apporte un point de vue personnel. Prenons un exemple : nous voulons être charitable. En quoi consiste exactement cette volonté et que faut-il pour qu'on ait le droit de la qualifier de bonne ?

Écoutons Kant lui-même : « Etre bienfaisant, quand on le peut, est un devoir ; mais il ne manque pas d'âmes disposées à la sympathie, qui, sans aucun motif de vanité ou d'intérêt, trouvent un plaisir intime à répandre la joie autour d'elles et se réjouissent du bonheur des autres en tant qu'il est leur ouvrage. Eh bien j'affirme que dans ce cas l'acte charitable, si conforme au devoir, si aimable qu'il puisse être, n'a pourtant aucune valeur morale. Je le mets de pair avec les autres inclinations, par exemple l'amour de la gloire, qui, lorsqu'il se propose heureusement un objet conforme à l'intérêt général et au devoir, par conséquent honorable, mérite nos éloges et nos encouragements, mais non pas notre estime. Car il manque à la maxime de l'action le caractère moral qu'elle ne peut revêtir, que si l'on agit non par inclination, mais seulement par devoir*. »

Et Kant précise sa pensée : « Mais supposons que l'âme de ce philanthrope soit voilée par un chagrin personnel, qui éteigne en

I . Fondements de la métaphysique des mœurs, traduction nouvelle par H. Lachelier, a' édition, Paris, Hachette, 191 1, p. 18.

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lui toute compassion pour le sort des autres, supposons qu'ayant encore le pouvoir de faire le bien aux malheureux, sans être touché par leurs souffrances, parce que les siennes l'occupent tout entier, il s'arrache à cette mortelle insensibilité, sans y être poussé par aucune tendance et se montre charitable non par inclination, mais uniquement par devoir, alors seulement sa maxime aura toute sa pureté, sa valeur morale. Bien plus, si un homme, n'ayant reçu de la nature qu'un faible pouvoir de sympathie (mais honnête d'ailleurs), avait un tempérament froid et indifférent aux souffrances des autres,... si la nature n'avait pas précisément donné à cet homme (qui ne serait pas à vrai dire son pire ouvrage) un cœur dé philanthrope, ne trouverait-il pas en lui-même l'occasion d'acquérir une valeur morale bien plus haute que s'il avait un tempérament bienfaisant ? Je le crois et c'est, lorsqu'il ferait le bien, non par inclination mais par devoir, que commencerait à se manifester en lui cette valeur de caractère vraiment morale et la plus haute sans comparaison *. »

Ainsi, voilà qui est clair, la volonté bonne c'est, contrairement à la notion habituelle à la plupart des hommes, la volonté qui n'agit pas par bonté, mais qui agit uniquement pour se conformer à une loi.

Pas plus que les sentiments, les buts que la raison peut se proposer d'atteindre n'entrent dans la moralité : « Ma seconde proposition est qu'une action faite par devoir tire sa valeur, non pas du but qu'on se propose d'atteindre, mais de la maxime qui la détermine. Cette valeur ne dépend donc pas de la réahté de l'objet de l'action, mais du principe en vertu duquel la volonté l'accomplit, abstraction faite de tout objet ^ » Les motifs, raisonnables ou non, utiles ou bienfaisants, qu'on se propose, n'ont pas plus de valeur morale que le sentiment ; ils sont en dehors de la moralité. Et Kant arrive à sa troisième proposition, qu'il souligne luimême : « Le devoir est la nécessité d'accomplir une action par seul respect pour la loi^. »

Mais qu'est-ce que cette loi ? Laissons encore Kant nous le dire lui-même : « Mais de quelle nature peut bien être cette loi donl

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