‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 112 sur 312 · Histoire générale de Lavisse et Rambaud, t. VIII, p · texte numérisé non relu

Histoire générale de Lavisse et Rambaud, t. VIII, p

aucun mouvement patriotique ne s'est encore nettement dégagé ni dans les villes, ni dans les campagnes; Berlin subit avec une profonde indifférence l'occupation française. Ce n'est guère qu'en i8i3 que le mouvement se propage et gagne toute la monarchie. Fichte s'en fait le grand inspirateur. Kant est resté toute sa vie le solitaire abstrait de Kœnigsberg, sans passion, sans générosité, sans idéal national, sans famille et presque sans patrie; il s'est laissé gagner partiellement au cosmopolitisme et aux modes françaises qui régnent alors en maîtres ; il n'y a nulle part l'expression d'un fort sentiment patriotique dans l'œuvre immense de Kant.

Mais la Prusse de 1796 est moralement à l'un des points les plus bas de son histoire. Les éléments nouveaux que les efforts de Frédéric II lui ont acquis en Silésie, en Pologne, dans la Frise, sont rebelles à l'assimilation. Après Frédéric II, sous Frédéric-Guillaume II, inintelligent, maladroit, impulsif et viveur, la monarchie s'affaisse, l'administration périclite, le pays perd tout ressort. Il n'y a jamais eu en Prusse plus de mécontentement et plus de mécontents. Partout ce sont des protestations, contre la situation générale, contre les impôts, les bureaux, la police, la douane. Le peuple des campagnes, pressuré, vit sous l'arbitraire le plus absolu; la société éclairée, cosmopolite et indifférente en matière politique, est excédée par les vexations du tribunal de la censure. Tels ont été les fruits des victoires de Frédéric IL Les défaites de Frédéric- Guillaume II, la puissance militaire de la France ne sont pas des encouragements à la guerre. L'Autriche de Joseph II n'offre pas plus de ressort et les États d'Empire sont en plein chaos. L'Allemagne avait frémi d'abord devant la Révolution française; l'aurore de temps meilleurs avait point un moment de l'autre côté du Rhin. Mais après les excès de la Terreur, toutes les espérances étaient tombées.

Le traité de paix perpétuelle de Kant exprime la lassitude générale et le besoin de repos qui dominaient autour de lui, surtout dans cette ville de commerce et d'affaires qu'était Kœnigsberg. Il est aussi une protestation anticipée contre les bouleversements qui vont suivre et qu'on pressentait déjà.

Ce désir d'une paix générale n'était pas, d'autre part, une nouveauté en Europe. Au xv« siècle, Érasme avait déjà protesté contre l'absurdité de l'état de guerre; Suarez (xvi* siècle), le prédéces-

seur de Grotius, avait déjà compris qu'il existait entre les nations européennes des intérêts et une civilisation commune, que seule une loi générale pouvait porter à leur plus grand développement. L'idée même d'une union des peuples d'Occident remonte au moins jusqu'au xv« siècle; en 1462, le roi de Bohême Podiebrad avait cherché à réaliser le plan de son chancelier Antonius Marins et à former une grande fédération chrétienne. Il en avait exposé le programme à Louis XI, roi de France. Tout le monde connaît le grand projet d'Henri IV et de Sully d'unir les nations d'Europe en une a République chrétienne », avec un sénat de soixante membres, une armée internationale et une cour supérieure de justice. Plusieurs de ces nations avaient même fait connaître leur acceptation, quand la mort d'Henri IV, en 1610, mit On à cette tentative, assurément prématurée.

Depuis, de nombreux auteurs avaient plaidé la cause d'une fédération européenne; je ne fais que citer en passant Emeric de la Croix (1623), Grotius (i583-i6/i5), Pufendorf (1632-1671), Fénelon (i65i-i7i5), William Penn (i6/i/i-i7i8), pour arriver à l'un des écrits des plus connus à l'époque de Kant, qui fit la renommée de son auteur, l'abbé de Saint-Pierre, et qui porte précisément le même titre que celui de Kant : Projet de paix perpétuelle' (171 3-1 7 17). L'abbé de Saint-Pierre reprenait les vues d'Henri IV, sous le patronage de qui il mettait son grand ouvrage. Les moyens qu'il proposait, pour établir cet « arbitrage permanent très salutaire et pour remédier à l'état d'impolice et de non-arbitrage », sont renfermés dans cinq articles fondamentaux dont voici la substance : Il y aura désormais entre les souverains d'Europe qui ont signé les cinq articles une alliance perpétuelle. L'Europe ne sera plus qu'une grande confédération. Les confédérés renonceront pourjamaisàla voie des armes. Des plénipotentiaires seront envoyés par chaque État à un sénat permanent qui siégera à Utrecht. Auprès de ce sénat seront constitués quatre gouverne-

I . Voici le titre complet de cet ouvrage oublie : Projet de traité pour rendre la paix perpétuelle entre les souverains chrétiens, pour maintenir toujours le commerce libre entre les nations, pour ajjermir beaucoup davantage les maisons souveraines sur le trône, proposé autrefois par Henri le Grand, roi de France, agréé par la reine Elisabeth, par Jacques I, roi d'Angleterre, son successeur, et par la plupart des potentats d'Europe, éclairci par M. l'abbé de Saint-Pierre, 3 vol., Pans, 1710- 1715, un abrégé en un volume paru en 1729.

<ii»ii i^nriifci-irf iiiMiMitur Mi*>»«.>* Mt00tf,mmt^mm

<«>->'. 'm wiiiwiiwnwManfcnif'aa*

ments, dont les attributions respectives seront : les affaires politiques, les questions militaires, les jQnances et la justice internationales. Tous les litiges seront solutionnés par la médiation et, en cas d'insuccès, par voie d'arbitrage. Le refus par l'une des nations d'accepter la décision arbitrale sera sanctionné par son exclusion de la fédération.

L'ouvrage ne fut pas accueilli sans ironie et sans quelque scepticisme; mais il eut un succès considérable. Aucun des auteurs qui, dans la suite, reprirent la question, Montesquieu, Voltaire, d'Holbach, Turgot, Rousseau en France, Hume, Bentham en Angleterre, Herder et Leibniz en Allemagne, ne le passèrent sous silence. L'idée était donc bien loin d'être nouvelle; on peut dire, avec M. Delbos, qu'elle était déjà complètement développée et organisée intellectuellement ; elle avait même passé de la théorie à des tentatives pratiques lorsque Kant la défendit à son tour en 1795. Il connaissait d'ailleurs bien l'ouvrage de l'abbé de Saint- Pierre et certains écrits qu'il avait provoqués, comme en témoigne un passage de sa Conception d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (178^).

Qu'apportait-il de nouveau, d'original ou de pratique?

Page 1