‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 113 sur 312 · CONTENU · texte numérisé non relu

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Le titre, nous l'avons vu, est pris à l'abbé de Saint-Pierre. L'opuscule, d'une cinquantaine de pages, débute par une plaisanterie, d'un goût plutôt allemand : « A la paix perpétuelle. Cette inscription satirique, tracée par un aubergiste hollandais au bas d'une enseigne, où il avait fait peindre un cimetière, s'adressaitelle aux hommes en général, visait-elle en particulier les souverains insatiables de guerre, ou simplement les philosophes qui se Hvrent au beau songe d'une paix perpétuelle ? Nous ne saurions le décider. » L'idée n'est pas sans quelque saveur. Mais elle est empruntée à Leibniz, qui, à propos de l'abbé de Saint-Pierre, écrivait à Grimarest : « J'ai vu quelque chose du projet de M. de Saint-Pierre pour maintenir une paix perpétuelle en Europe. Je me souviens de la divise d'un cimetière, avec ces mots : pax perpétua; car les morts ne se battent point, mais les vivants sont

d'une autre humeur et les puissants ne respectent guère les tribunaux. »

Le tour de Leibniz est autrement alerte et piquant. L'ouvrage de Kant est écrit dans le style rocailleux, embrouillé et pesant qui lui est habituel. Le sentiment en est froid et sec ou, plus exactement, le sentiment en est totalement absent ; la pensée est purement abstraite, sans aucun mélange de sensibilité, sans le moindre élan du cœur ; l'expression y est dénuée de tout art et de tout talent, comme dans les autres ouvrages du grand philosophe.

La brochure comprend deux sections ; la première se compose de six articles préliminaires, stipulant les conditions sans lesquelles une paix perpétuelle est impossible, la seconde de trois articles définitifs, dont les clauses sont censées la réahser et la garantir. Voici ces neuf articles, où, d'après un de nos apologistes du Maître, (( avec une clarté et une fermeté admirables, Kant a formulé cette charte suprême de l'humanité * » :

1. (( Nul traité de paix ne peut mériter ce nom, s'il contient des réserves secrètes qui permettent de recommencer la guerre.

2. « Nul État, grand ou petit, ne pourra jamais être acquis par un autre État, ni par héritage, ni par échange, ni par achat,

ni par donation.

3. « Les armées permanentes doivent entièrement disparaître avec

le temps.

/J. « On ne doit pas contracter de dettes nationales pour soute-

nir au dehors les intérêts de l'Etat.

5. « Aucun État ne doit s'immiscer de force dans la constitution, ni dans le gouvernement d'un autre Etat.

6. c( On ne doit pas se permettre dans une guerre des hostilités qui seraient de nature à rendre impossible la confiance réciproque, quand il sera question de paix. Tels seraient l'usage que l'on ferait d'assassins, ou d'empoisonneurs, la violation d'une capitulation, l'encouragement secret à la rebeUion, etc..

7. « La constitution civile de chaque État doit être démocratique.

8. « Le droit international doit être fondé sur une fédération

d'États libres.

I. V. Basch, L'Allemagne classique et le pangermanisme, dans Revue de métaphysique et de morale, 191^, p- 760.

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9. « Le droit cosmopolitique doit se borner aux conditions d'une hospitalité universelle. »

L'ouvrage se termine par deux suppléments, dont l'un a trait à l'aide que la nature prête à la raison pour l'établissement de la paix; l'autre, intitulé par plaisanterie plus ou moins spirituelle: article secret, convie les princes à prendre les philosophes comme conseillers officieux dans les affaires de l'État.

Le désordre de cette compilation saute aux yeux. Les six articles préliminaires se juxtaposent sans qu'aucune unité de conception y préside et qu'aucun enchaînement d'idées les rehe. Des trois articles définitifs, le premier et le dernier (7 et 9), ne sont encore que des conditions préliminaires: la pratique de l'hospitalité à l'égard des étrangers et la constitution démocratique ne réalisent aucunement la paix et l'union entre les nations. Lïdée de l'établissement d'un droit international par la fédération des États vient s'intercaler entre ces deux conditions, sans préparation, ni suite. Enfin les deux suppléments viennent se superposer à l'ouvrage sans se fondre avec lui.

Quant au fond, certains des articles, le second et le sixième, ont été justement invoqués pour montrer que Kant avait « condamné par avance la Kiiltar allemande et ces Kullartrciger, qui, renégats du vrai esprit allemand, ont (eu) le front dans leur manifeste d'invoquer l'auteur de la Doctrine du droit,,. La doctrine politique de Kant n'est pas seulement le syllabus des vérités de la Révolution française, elle est aussi par avance le syllabus des erreurs et des crimes de l'actuelle Allemagne, de l'Allemagne prussianisée'. » Sur ce point, le jugement est exact; j'aurai à y revenir, quand j'examinerai les rapports des idées de Kant avec les idées allemandes contemporaines -. Pour le moment, la question est de savoir ce que Kant a apporté de nouveau, d'original ou d'utile dans cette partie du droit international public.

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