‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 120 sur 312 · LA P.UX ET L.\ Gl EURE. CONCLUSION · texte numérisé non relu

LA P.UX ET L.\ Gl EURE. CONCLUSION

11 me paraît difficile de m'incliner devant ce jugement. La seule idée que peuvent relever les philosophes dans ce médiocre écrit, c'est que la guerre est condamnée par « le tribunal de la Raison,

l ^\&tt^t^s de Kant sur la pau perpétuelle, dan, La .oareW: revue, jaillel-aoùt 1899, p. 4io-/ii i .

LA MORALE PRATIQUE DE KANT. TRAITÉ DE PAIX PERPÉTUELLE 2i3

législatrice suprême » et que cette raison fait « de l'état de paix nn devoir immédiat. » C'est une affirmation à laquelle nous souscrivons bien volontiers. Kant est ici un apologiste de la paix et il condamne non seulement toutes les formes barbares et injustes delà guerre, mais la guerre elle-même. Peut-être eût -il convenu toutefois que le grand rationaliste nous dît pourquoi la guerre est condamnée par le tribunal de la raison et pourquoi la paix est un

devoir immédiat.

Que la guerre soit pénible et souvent destructrice de civilisation, voilà qui est bien évident ; il y a longtemps qu Aristote le disait. Mais la civilisation n'est pas un principe moral pour Kant, ce n'est qu'un fait empirique. Il faudrait montrer comment l'impératif catégorique fait de la paix un « devoir immédiat » et, puisque les raisons tirées du sentiment, de la justice, du bien, les considérations sociales et individuelles n'ont aucune valeur morale dans le système, comment le devoir de la paix est une détermination de cette Raison a priori, législatrice suprême, qui commande directement sans s*appuyer sur autre chose que sur l'universalité et sur la non-contradiction. Essayons de la fameuse méthode inventée par notre philosophe, généralisons la maxime de la guerre: «Tout peuple pourra, lorsqu'il y aura intérêt ou croira devoir le faire en vue d'une fin qu'il poursuit, imposer sa volonté à un voisin par la force des armes. » Voilà une proposition générale qui n'est pas absurde et qui n'implique contradiction que si l'on a admis que la paix est un devoir primordial, ce qu'il agit précisément d'étabhr.

La paix serait-elle une de ces fins objectives, une de ces fins en soi qui constituent l'humanité dans l'homme et qui dérivent de la raison pure sans aucun emprunt à l'expérience? Kant ne l'a pas établi. Il ne cherche même pas à le faire. Nous savons d'ailleurs que la force n'est pas en contradiction avec cette notion d'humanité, puisqu'il y a eu recours lui-même pour déterminer les limites du droit de propriété, pour garantir par la contrainte l'état de droit et asseoir le pouvoir absolu du souverain. Il est trop évident que ces abstractions n'ont aucune portée pratique. La métaphysique de Kant n'est pas plus capable de fonder et de justifier le devoir de la paix qu'aucun autre devoir.

Son langage prétentieux ne doit pas nous faire illusion. Kant est pacifiste pour toutes les raisons que Thumanité a reconnues

avant lui. Son système ne nous fournit aucune justification particulière de la paix, il est même particulièrement inapte à nous en fournir aucune. Kant est également pacifiste parce que son tempérament n'est pas précisément belliqueux. Nous savons à quel point il est craintif et timoré, circonspect jusqu'au point de sacrifier ses convictions en apparence les plus rigides et les plus absolues à sa tranquillité. Il Test aussi, comme je l'ai indiqué, parce que le besoin de paix était général autour de lui et tout spécialement dans une ville de négoce comme Kœnigsberg. L'empirisme est ici comme ailleurs le véritable moteur de sa pensée. Il n'y a pas de philosophie plus empirique, quand elle descend dans le domaine de la pratique, que cette métaphysique surnaturelle de Va prioi^i.

Il ne finit d'ailleurs pas exagérer, comme on l'a fait trop souvent, le pacifisme de Kant. Nous avons vu que l'impératif catégorique a sa casuistique. A côté du devoir a priori, absolu, universel et nécessaire de la paix, il y a la casuistique du devoir de la paix ; en même temps que la glorification de la paix il y a dans l'œuvre de Kant un grand nombre dejustifications et même plusieurs exaltations de la guerre. Ce qu'il y a d'intéressant c'est que ces justifications ne sont pas fondées sur les idées habituelles d'honneur, do générosité, de dévouement, d'amour de la patrie, pour lesquels notre grand moraliste ne nous a pas caché son dédain, mais suides considérations qui tantôt sont purement utilitaires, tantôt expriment un sentiment qu'on pourrait être surpris de trouver en lui : le goût de la force. On trouve d'autre part en germe dans ces justifications la plupart des idées que les tbéoriciens allemands de la guerre ont développées au xix*" siècle.

Le Traité de paix perpétuelle et la Métaphysi(jue du droit contiennent à cet égard une distinction très spécieuse, sur laquelle les récents apologistes de Kant se sont bien gardés d'appeler l'attention. « Il est, nous dit Kant, des peuples comme des individus : s'ils vivent dans Vétat de nature, c'est-à-dire sans lois extérieures, leur voisinage seul est déjà une lésion réciproque et pour garantir sa sûreté chacun d'eux peut exiger des autres qu'ils établissent d'accord avec lui une constitution garantissant les droits de tous '. » Et dans la Métaphysique du droit, il précise sa pensée: « Le droit

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