‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 126 sur 312 · I. LA PÉTITION DE PRINCIPE INITIALE · texte numérisé non relu

I. LA PÉTITION DE PRINCIPE INITIALE

J'ai montré d'abord quel a été le point de départ de kanl, point de départ qui domine toute son œuvre morale. Appliquant, par une sorte de mécanique de la pensée, à la Critique rb la raison pratique la méthode dualiste qui lui avait permis d'édifier la construction de la Critique delà raison pure, il a séparé ce qu'il appelle la matière de la morale : les sentiments, les buts raisonnables et les diverses qualités affectives, de sa forme, de la forme de la loi, et, pour conférer à celte morale le caractère a priori universel et nécessaire, qu'une réflexion un peu hâtive sur la science newtonienne l'avait amené à prendre comme condition nécessaire et suffisante de toute connaissance, il a fait de cette matière ce qu1l avait fait des impressions des sens dans sa philosophie théorique : un ensemble de réalités inertes et indifférentes au point de vue moral, comme les impressions des sens sont inertes et indifférentes au point de vue de la connaissance. Il est arrivé ainsi à définir le fait moral exclusivement par la forme de la loi, comme il avait défini le fait delà connaissance par les formes de la sensibilité et de l'entendement.

Cette affirmation dualiste de la Critique de la raison pratique, qui opère un divorce entre la morale et la vie, comme l'affirmation dualiste de la Critique de la raison pure avait effectué un divorce entre la réalité et la connaissance, est purement arbitraire. C'est une façon de résoudre le problème moral avant même de l'examiner.

On a soutenu, avec M. Boutroux et M. Delbos, que Kant avait le droit de prendre celte altitude et d'admettre comme point de départ le fait de la moralité comme il avait admis le fait de la science, pour chercher ensuite quelles en sont les conditions. Il y a là une confusion.

Je suis bien d'accord avec M. Boutroux et avec M. Delbos

RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS GÉNÉRALES

sur la seconde de ces affirmations mais non sur la première. M. Fouillée s'est donné beaucoup de mal pour montrer que, si le point de vue est correct à l'égard de la science, il demande à être justifié à l'égard de la moralité et constitue une pétition de principe*. Je ne suis pas de son avis. La pétition de principe ne consiste pas à affirmer que la moralité soit un fait, pas plus qu'à affirmer que la science en soit un autre; mais là oii la pétition de principe s'introduit, c'est lorsque Kant affirme que ce fait consiste en une loi a priori, universelle et nécessaire, comme il l'affirme de la connaissance. Il s'agit précisément de savoir ce que sont ces deux faits de la moralité et de la science et non pas d'en donner a priori une définition arbitraire. L'affirmation est facile cl commode, mais, pas plus à l'égard de la science qu'à l'égard de la moralité, elle n'est une attitude philosophique. Kant n'a critiqué ni le fondement de la science, ni celui de la morale; il a cédé, en somme, à la tendance paresseuse de la pensée, qui rincline à accepter une idée qui se présente, à l'affirmer comme un absolu, sans se demander quel rapport elle soutient avec d'autres idées, si elle explique vraiment ce qu'elle veut expliquer, si elle traduit exactement la réalité.

Ce n'est pas autrement que procède la pensée la plus primitive, (^uand un Arunta d'Australie s'imagine qu'en versant de l'eau sur une pierre, en agitant des plumes, en imitant le bruit du tonnerre, en se faisant des incisions à l'urètre, il oblige les nuages à répandre de la pluie sur la terre, il substitue des associations d'idées, des rêves, aux rapports, aux relations véritables dont il fait partie, dont il dépend très étroitement et qu'il ignore, au lieu que ce soit elles, comme il le croit, qui dépendent de lui et obéissent à ses fantaisies. Il a érigé en catégories une série d'analogies et croit naïvement que les choses fonctionnent comme il se l'imagine.

La différence qu'il y a entre ce primitif et un Claude Bernard, un Pasteur ou un Poincaré, n'est pas dans la plus grande aptitude que ceux-ci posséderaient à former des idées générales ou à forger des explications. La complication, la prolixité, si je puis dire, des idées énérales et des explications des primitifs découragent toute con-

I. A. Fouillée, Le moralisme de Kant et l'amoralisme contemporain, Paris, Alcan, 1900, p. 47-

.■*,.m-mimimmam tmmmm-m- -.

ni LA MORALE DE KANT EXPOSÉ CRITIQUE

currence. La différence est clans l'effort que Claude Bernard, Pasteur, Poincaré, avec Taide d'une longue hérédité et des habitudes accumulées pendant des siècles par Tesprit scientifique, sont en état de faire, pour démêler, parmi les idées dont ils disposent, celles qui permettent le mieux d'isoler les relations causales, de les suivre, d'en saisir les rapports, et pour modifier, au besoin, ces idées, afin de mieux représenter les faits. Le progrès de la pensée est dans une adapLition de plus en plus délicate et de plus en plus étroite entre Tesprit et le monde où il est plongé.

Kant s'est emparé de quelques-unes des notions que la réflexion et les observations de NcAvton avaient dégagées. Ces idées étaient loin d'être a priori dans Tesprit de Newton; elles n'étaient pas absolument universelles, car elles ne s'appliquaient qu'aux faits mêmes qu'il s'agissait d'expliquer; elles n'étaient nécessaires que jusqu'à ce que des expériences plus délicates exigeassent de les modifier. Kant en tait des formes a priori, universelles et nécessaires, de toute connaissance; il les projette dans le monde et il s'imagine qu'il en a expliqué ainsi, ne varietur, tout le fonctionnement, il procède bien à la façon dé notre Arunta. Newton était plus modeste; c'était un esprit essentiellement positif; loin de croire que sa pensée logique créait l'ordre de l'univers, il pensait qu'elle avait seulement pour objet d'enregistrer des correspondances que d'autres méthodes n'avaient pas permis de découvrir; c'était une vue très juste sur l'usage des mathématiques. Cet usage et, d'une façon générale, l'attitude scientifique, est plus humble que celle de Kant. Elle consiste à se mettre à Técole de la réalité et à voir ce qu'il est possible d'en tirer par des définitions claires et précises, qui ne visent pas à la remplacer.

C'est ainsi que Kant aurait dû procéder à l'égard du fait moral. Ce n'est que par des analyses exactes et par de longues réflexions sur les données de la psychologie et de l'histoire que des lois morales, ou une loi morale, peuvent être dégagées. Ces lois sont des conclusions et non des points de départ. L'idée même de loi morale ne peut se constituer que par la comparaison de nombreux faits dans le temps et dans l'espace, en fonction d'une masse d'autres éléments : lois économiques, lois sociales, lois religieuses, dont il faut la distinguer pour en définir l'existence et les caractères.

ssssscsEass

Mil M • •* lit , ..*|.M«

RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS GÉNÉRALES 225

S'il avait pris cette peine, Kant aurait constaté que, comme le fait scientifique, le fait moral n'est ni a priori, ni rigoureusement indécomposable, ni absolu et que, cependant, il n'est pas pour cela arbitraire. C'est bien, au contraire, le procédé de Kant qui est le comble de l'arbitraire et de la fantaisie.

Entre l'absolu et la fantaisie, il y a en effet tout un domaine oii règne une certitude relative, et qui est précisément celui de la morale véritable, comme il est celui de la science positive. Le monde où nous vivons ne se prête pas aux catégories toutes faites de la pensée primitive; c'est nous qui dépendons de lui et non lui qui dépend de nous, quoique notre pensée ait un rôle original dans sa représentation; nous arrivons peu à peu à le connaître davantage sans le connaître jamais tout à fait. Et le monde moral que nous contribuons à former, tout en en dépendant, nous ne le tirons pas de notre fantaisie, nous ne le créons pas une fois pour toutes par un décret magique et naïf de notre arbitre, nous le dégageons peu à peu d'une réalité très compliquée, qui déborde en tous sens notre volonté comme notre pensée. Vouloir de même que comprendre, c'est essentiellement et dans une grande mesure se soumettre. C'est ainsi qu'ont pensé tous les grands savants et tous les grands moralistes.

La tendance de Kant est, au fond, celle de la pensée et de Faction la plus enfantine, qui croit tout gouverner alors qu'elle est au contraire, le jouet naïf d'une réalité qu'elle ignore. Voilà le vice du kantisme, dans la morale comme dans la connaissance. Toutes les erreurs qui suivent sont conditionnées par cette faute première, par cette pétition de principe initiale, qui est à la fois un manque de modestie, une naïveté et une sorte d'automatisme de l'esprit. Cette définition a priori d\i fait moral a, .en effet, entraîné Kant dans une série d'inextricables difficultés que j'ai montrées ensuite.

Page 1