LE MOTEUR AUTO-IMMOBILE
La forme pure de l'idée de loi, qui n'agit sur la volonté ni par des motifs, ni par des mobiles, ne permet pas de faire un pas. Kant s'en est bien aperçu. Il lui a fallu alors introduire du dehors im moteur complètement étranger au système tel qu'il l'avait exposé jusque-là et qui s'y oppose même : la hberté.
Le rapport entre la forme de la loi et la volonté qu'elle régit avait été présenté d'abord comme identique à celui qui existe entre les formes de l'espace et du temps et des catégories, la sensibilité et l'entendement. Si Kant s'en était tenu là, il serait resté dans la logique de son système ; il ne se serait engagé dans aucune difficulté positive, si ce n'est que sa charrue aurait continué à rester en place. Mais il sentait bien qu'il fallait à toute force avancer.
Il est alors allé chercher dans les idées de son éducation religieuse un principe d'action qui lui permette de démarrer. Je ne lui
RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS GÉNÉRALES
reproche pas d'avoir eu recours à ce principe ; c'est l'usage qu'il en fait que je critique.
Il décide, en effet, d'intercaler la liberté, comme un organe intermédiaire, entre la forme et la volonté. Seulement il tient à nous faire illusion et à nous laisser croire que c'est une pièce essentielle de son mécanisme, d'où le fameux raisonnement : « Je dois, donc je peux; je peux, donc je suis libre», qui est philosophiquement un véritable scandale.
Maintenant la machine semble apte à marcher, mais en réalité le moteur manque d'un élément indispensable : l'énergie, et d'éléments non moins nécessaires : les organes de liaison entre les mécanismes et le moteur. La liberté ainsi conçue est une des notions les plus extraordinaires qui ait jamais éclos dans l'esprit humain. C'est ce que j'ai montré ensuite.
Tous les actes des hommes (qu'il s'agisse de lever les bras, de secourir son prochain par amour, ou d'écrire la Critique de la raison piire^ sont, en effet, dans le système de Kant, étroitement déterminés et reliés les uns aux autres, comme les pièces d'une machine, par la plus rigoureuse nécessité. Il n'y a pas la moindre place pour la liberté. Mais voici que, lorsque l'un de ces actes est exécuté dans l'idée qu'il est accompli en vertu de la forme a priori universelle et nécessaire d'une loi, voici, tout à coup, que l'acte échappe au déterminisme et devient un acte libre ! C'est l'étincelle qui jaillit pour mettre en mouvement le moteur; mais c'est une étincelle en soi, une étincelle transcendante, qui ne peut entrer en relation avec aucune des énergies de la vie. Elle surgit comme un deiis ex machina, au moment où Ton s'y attend le moins: lorsqu'on agit par contrainte en vertu de l'idée d'une loi, et sans qu'il existe aucune solidarité, aucun rapport concevable entre ce mode d'action et tous les autres modes de l'activité.
Mais comme cette étincelle est d'une autre nature que le moteur qu'elle doit mettre en mouvement, elle est sans action représentable et concevable sur ce moteur. Elle ne peut pas être conçue par l'intelligence, elle ne peut pas être sentie directement, elle n'est pas fobjet d'une intuition : concepts, sentiments, intuitions, appartiennent, en effet, au monde des phénomènes.
Et si elle échappe à toute intellection, son action y échappe aussi. La volonté est mue par des idées ou des sentiments; or, ces
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idées et ces sentiments font partie de renchaînement des causes. Retranchez toute sensibilité et toute intelligence, que peut-il bien rester pour mouvoir notre volonté : une spontanéité, un commencement absolu ? Mais ces notions elles-mêmes font partie pour Kant des relations phénoménales.
La charrue de Kant a beau avoir en elle-même et en elle seule l'aptitude de se mouvoir, elle ne démarre pas : elle est auto-immobile.