‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 129 sur 312 · LA COURSE A L'ABIME · texte numérisé non relu

LA COURSE A L'ABIME

Kant admet néanmoins que la machine démarre, qu'elle démarre librement, lorsqu'elle subit librement une loi universelle et nécessaire, qui la contraint de démarrer ! C'est un démarrage fantastique et la course, qui se déclenche, nous entraîne dans un monde de fantasmagorie : le monde des noumènes. Ce monde est le plus singulier des mondes qui ait jamais été imaginé ou conçu. Il ne peut même, en aucune manière et à aucun degré, faire l'objet d'aucune conception, ni d'aucune imagination. Et cependant, il existe, sans que l'idée d'existence puisse lui être appliquée ! C'est une sorte de néant pour la pensée, quoique l'idée de néant même ne puisse être invoquée I Car toutes les idées, quelles qu'elles soient, la Critique de la raison pure nous l'a enseigné, appartiennent au monde des phénomènes. Ce ne sera donc pas une idée de la raison pure, mais un postulat de la raison pratique. Ce postulat est affirmé par une autre raison que la raison qui pense et que la raison qui fait agir. C'est une raison qui n'en est pas une.

Et cependant, cette raison continue à raisonner, c'est là ce qu'il y a peut-êlre de plus extraordinaire, et les conclusions qu'elle tire, au moyen de ces raisonnements, sont plus certaines que celles de la raison ordinaire! Celle-ci avait démontre que l'immortalité de Tâme et l'existence de Dieu restent en dehors de notre atteinte. La raison pratique va exiger l'immortalité de l'âme et rcxistence de Dieu.

Jusqu'ici, le monde des noumènes ne faisait que s^ exprimer dans le monde des phénomènes par la liberté. Il est conçu maintenant comme modifiant la trame des séries causales qui constituent le monde des phénomènes. Cette modification est inconcevable et

RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS GÉNÉRALES

cependant elle est conçue comme existante, quoiqu'on ne puisse pas même imaginer, si peu que ce soit, comment elle existe.

Cette nécessité de son action, remarquons-le bien, résulte d'un raisonnement.

Pour que la sainteté soit réalisée, pour que le bien s'accorde avec le bonheur, il faut que le monde phénoménal fléchisse dans ses lois sous l'action du monde noumérial. Nous savons que les raisonnements sont le fait de la pensée théorique et qu'ils n'ont de valeur que dans cette pensée, et cependant c'est d'eux que s'empare la raison pratique, pour montrer et démontrer l'action et les procédés d'intervention du monde nouménal I

Mais si ces raisonnements sont valables pour la pensée pratique à l'égard du monde nouménal, tous les raisonnements doivent pouvoir l'être. Qu'est-ce qui nous empêche de reconstruire, avec cette raison pratique qui emprunte les démarches de la raison théorique, le monde nouménal à l'image du monde divin des religions et d'en revenir à l'une des conceptions des philosophes antérieurs, qui se représentaient, dans le monde suprasensible de Platon par exemple, un ordre idéal organisant le monde réel, ou, dans le système judéo-chrétien, une divinité qui le crée et le conserve? Rien évidemment. Mais Kant, après avoir engendré la raison pratique, lui oppose un veto absolu. Les deux ou trois raisonnements qu'il lui fait faire sont les seuls qu'il lui permette. Il lui interdit d'en faire d'autres. Elle est paralysée par l'effort qu'elle a accompli. Le miracle, qui l'a déclenchée, a épuisé son action. Est-il possible d'imaginer un arbitraire plus insensé?

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