‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 130 sur 312 · LA MACHINE ECLATE · texte numérisé non relu

LA MACHINE ECLATE

Et pourquoi toute cette folie ? Soi-disant pour accorder notre bonheur et notre vertu, ou plutôt la vertu telle que la conçoit Emmanuel Kant, avec le bonheur dont il a besoin.

La vertu, d'après lui, est d'autant plus vertueuse qu'elle a plus d'obstacles à surmonter. C'est la contrainte, le commandement qui la définissent essentiellement. Sans le commandement, pas d'impératif catégorique. Une action accomplie volontiers n'est pas une action morale.

Et voici maintenant que l'idéal de la vertu, la fin suprême vers

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laquelle elle tend, c'est que les obstacles disparaissent ou tendent à disparaître, et qu'elle se réalise sans effort, ni contrainte. Ce but suprême c'est la sainteté, un état oii les inclinations ne s'opposeraient plus à la volonté. Le premier idéal de la morale est détruit par le second, les deux astres se dévorent.

Mais la sainteté n'est qu'un élément du souverain bien, le deuxième est le bonbeur. Tout ce rêve contradictoire, dont la démarche ressemble si étonnamment aux associations absurdes des peuples sauvages \ a été édifié expressément pour que le bonheur s'accorde avec la vertu. Mais la vertu ne doit jamais tendre si peu que ce soit vers le bonheur sans se pervertir radicalement; c'est le point de départ de la raison pratique. Voici maintenant qu'il importe de tendre vers ce bonheur, qui est une Hmite idéale dont nous devons nous rapprocher sans cesse, tout en cherchant à nous en éloigner toujours.

La sainteté et le bonheur vers lequel nous tendons, tout en évitant de les chercher, ne sont que des limites. Il ne nous appartient pas de les atteindre. Pour pouvoir les atteindre, la raison pratique, en employant les mots mêmes, les suites mêmes de concepts qui appartiennent à la raison théorique, va démontrer qu'il est nécessaire d'admettre l'immortalité de l'àme et l'existence de Dieu. Ces mots et ces raisonnements, dont la raison théorique faisait usage pour montrer qu'on ne peut concevoir ni l'existence de l'immortahté de l'âme, ni celle de la divinité, la raison pratique en fait maintenant un usage légitime pour démontrer le contraire.

Si la raison pratique a réellement un pouvoir que n'a pas la raison théorique, elle ne dispose cependant que des mêmes termes, des mêmes idées et de la même logique; c'est au moyen de ces seuls termes, de ces seules idées et de cette seule logique, empruntés à la raison théorique, qu'elle arrive à établir ce que celle-ci avait nié.

C'est le comble de l'absurdité et c'est une grande nouveauté.

1. Chez les Astèques du Mexique, par exemple : Toci est à la fois une femme et une déesse, elle est en môme temps la moisson ; elle est tuée afin de vivre ; elle est toute pure et chargée de toutes los impuretés ; elle s'offre en sacrifice a clle-môme. Les associations s'enchaînent en dépit de toute contradiction pour rendre compte, dans une mentalité nom elle, d'anciens rites qui ne cadrent pas avec elle. De même la construction de Kant a été édifiée pour adapter d'anciennes croyances à un système avec lequel elles ne concordent pas.

RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS GÉNÉRALES

Jusqu'à Kant, on n'a pas fait raisonner la foi; les théologiens ont toujours admis qu'il existait une raison, une seule : la raison naturelle. Cette raison nous élève, par ses propres moyens, à l'idée de Dieu, mais elle est incapable de nous conduire jusqu'à \ui. A un moment donné, son impuissance se révèle et un autre élément entre en jeu : la croyance. Cette croyance réalise ce que la raison humaine n'avait fait qu'ébaucher, mais elle ne le réalise pas par les mêmes moyens que la raison humaine, car elle est un effet de de la grâce divine. On peut accepter ou rejeter cette intervention. Elle n'est cependant pas absurde, le système se tient.

Mais Kant veut nous faire croire que c'est toujours la raison humaine qui poursuit son cours, que nous raisonnons toujours, alors que nous ne raisonnons plus. Il crée ainsi la plus grave des équivoques, contre laquelle on ne saurait assez protester, parce qu'elle défigure la religion et jette la philosophie dans les pires confusions. Elle a engendré une forme nouvelle de rehgion qui n'est pas plus une religion qu'elle n'est une philosophie : la croyance-rationnelle, Vernunftglauhe , le mot est de Kant lui-même, le rationalisme religieux, dont le protestantisme libéral et le modernisme sont au point de vue religieux des dérivés et dont la philosophie du xix« siècle a été largement tributaire. C'est une croyance qui a honte d'elle-même et un rationalisme qui, par une sorte de respect humain, veut retenir les formes de la croyance. Rien n'est moins philosophique. C'est une rehgion pour les demi-croyants qui n'ont ni la franchise de leurs croyances ni le courage de leur raison, qui ne veulent pas reconnaître loyalement les fondements rehgieux de leur pensée et qui font usage de leur rationalisme même pour intercaler subrepticement leurs croyances dans des raisonnements en apparence les plus rationnels. La plupart des malentendus, des obscurités, des faux problèmes, dans lesquels se sont complues les philosophies émanées de la métaphysique germanique ou qui en ont subi l'influence, procèdent de ce

compromis.

Ces erreurs eussent été évitées si l'on avait vu plus clairement que ce compromis, cette équivoque fondamentale ruinent le système de Kant.

La raison pratique a combattu la raison théorique avec les armes de la raison théorique en faveur des croyances de la raison pra-

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