MORALE
Il m'eût été facile de le montrer a priori. Il est bien évident que la forme d'universalité ne permet pas de distinguer le bien du mal, non plus que les catégories de Tentendement ce qui est de ce qui n'est pas. Mais je n'ai pas voulu encourir le reproche de procéder par développement de concepts abstraits. J'ai suivi Kant luimême dans l'effort qu'il a fait pour déterminer, au moyen de son principe, la matière de la morale, sous les deux formes qu'il dis-
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LA MORALE DE kANT. EXPOSÉ CRITIQUE
RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS GÉNÉRALES
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tingue : la vertu et le droit, et j'ai montré qu'il a tout simplement rempli sa forme vide par une matière prise au dehors. Cette matière, il l'a choisie sans aucun esprit critique, empruntant au hasard, sans bien se rendre compte même de ce qu'il empruntait, laissant même souvent échapper l'essentiel et aboutissant finalement à mettre en évidence dans sa propre doctrine tous les germes de l'amoralisme ou de rimmorahté. C'est cette étude qui fait l'objet des trois derniers chapitres.
Kant a rempli, en effet, la forme de l'universalité par un ensemble de vertus puisées dans une morale chrétienne fort étroite : le piétisme, et par des principes de droit qui sont en partie ceux de la Révolution française et en partie ceux de l'absolutisme de Hobbes, de Bossuet et de Frédéric IL C'est ainsi qu'il a constitué sa Métaphysique de la vertu et sa Métaphysique du droit.
Les vertus chrétiennes ont été versées dans le moule de la raison pratique sans aucune espèce de critique. Sur une demidouzaine d'exemples bien précis, j'ai montré les pétitions de principe par lesquelles Kant s'imagine faire dériver le devoir de ses formules générales. Pourquoi a-t-il choisi ces vertus plutôt que celles de la morale chinoise ou celle des Papous? Parce qu'il a été élevé dans le respect des premières, voilà tout. Il n'a pas pu, au moyen de ses théories, nous fournir le moindre motif de les préférer aux secondes, ni en justifier aucune. Il a d'ailleurs .vidé la morale évangélique, qu'il adopte, de sa véritable valeur morale, en éliminant le sentiment évangélique lui-même. Il a laissé de côté le plus essentiel des devoirs, celui de la justice et omis de faire figurer Tamitié dans la table des vertus. Son système de devoirs manque de toute cohésion et trahit l'impersonnalité de ses origines.
L'étude des devoirs de droit, que Kant distingue d'une façon tout à fait factice des devoirs de vertu, nous a montré mieux encore l'artifice de la méthode et son vice fondamental.
Nous avons vu que Kant n'a fait en somme que subir les influences diverses du milieu oii il vivait. Les théories libérales et individualistes de notre xviii* siècle étaient alors très répandues en Allemagne ; mais les doctrines absolutistes et anti-individuaUstes du droit féodal et monarchique étaient restées très puissantes. Kant, imbu des idées de Rousseau et de la Déclaration des droits de
rhomme, mais non moins pénétré de celles de Hobbes, de Bossuet et de Frédéric II, ainsi que du sentiment prussien du respect absolu pour l'autorité, était attiré par les unes et par les autres, en même temps que très préoccupé de ne pas s'exposer au mécontentement de son souverain.
Il manquait d'autre part, pour écrire une doctrine du droit, de la préparation économique, juridique et historique nécesssaire, dédaigneux de ces disciplines « empiriques » , auxquelles il n'avait jamais voulu ou su se soumettre. Toutes ces idées diverses, dont il ignorait la genèse, revêtirent ainsi nécessairement dans son esprit de métaphysicien les formes d'entités abstraites, dépouillées de tout sentiment et de toute réalité, détachées des conditions qui les avaient fait naître et qui leur donnaient leur sens et leur portée.
J'ai expliqué ainsi comment Kant est arrivé à écrire une doctrine du droit qui n'est pas une doctrine, mais une juxtaposition, une mosaïque tout empirique de concepts les plus différents et les plus indéterminés, qui ne sont reliés entre eux et avec le système théo- , rique du philosophe que par des raisonnements purement extérieurs. Les contradictions y abondent parce que les termes abstraits dans lesquels les questions sont posées les rendent insolubles et parce que l'auteur obéit au souci de donner des gages à la fois aux partisans de l' « Aufklàrung », des « lumières », comme il convenait pour tout homme cultivé de l'époque, et aux soutiens de Torganisation sociale et politique traditionnelle de la Prusse, comme le devait tout bon et loyal sujet de leurs Majestés Frédéric et Frédéric- Guillaume. C'est pourquoi nous le voyons, par exemple, déduire la contrainte sociale de la liberté individuelle par un faux syllogisme; poser le principe de la souveraineté nationale et Tabolir aussitôt par celui de la royauté de droit divin ; témoigner à la Révolution française une sympathie qui confine, dit-il, à Fenthousiasme et proclamer néanmoins que toute résistance au pouvoir établi est une trahison et un crime; affiruier la nécessité d'établir entre les peuples un régime qui garantisse une paix perpétuelle, mais refuser à ce régime tout caractère obligatoire et coercitif; prôner et glorifier tour à tour la paix comme un devoir absolu au nom de la raison, législatrice suprême, et la guerre comme une puissance utile, mystique, régénératrice, qui exalte la discipline et la force.
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LA MORALE DE kANT. EXPOSÉ CRITIQUE
J'ai montré enfin que cette indétermination de la morale kantienne, son aptitude à revêtir ou à justifier toutes les formes, son incapacité à fournir aucune règle pratique avaient été en quelque sorte avouées par Kant lui-même.
Dans la Métaphysique de la vertu, il reconnaît qu'aucun des devoirs particuliers, prescrits au nom de l'Impératif absolu et catégorique, n'a une valeur absolue de devoir, que tous les devoirs de vertu sont d'obligation large et comportent une casuistique. Nous avons vu ce qu'il entend par là : i*» que l'étendue de ces devoirs n'est pas déterminée, seules les circonstances permettant d'en définir les limites ; 2" que l'obligation même de les accomplir est plus ou moins obligatoire, de telle sorte que pratiquement il y a toujours moyen de nier un devoir quelconque et de prétendre qu'étant peu obligatoire il ne l'est pas du tout.
Dans la Métaphysique du droit, il apporte au principe juridique une double restriction : dans le droit privé il ne reconnaît d'autre limite à la propriété que celle qui est tracée par la force du premier occupant ; dans le droit public la société contractuelle, dont il emprunte la théorie à Rousseau, abdique sa liberté entre les mains du pouvoir de fait qui la détient et dont les abus et les excès sont au-dessus de toute sanction.
La vie même de Kant nous oflVe des applications de cette casuistique. La circonspection, les réticences de sa doctrine politique en sont déjà un exemple. Nous en possédons d'autres. Devant les exactions, les crimes de son souveraia, devant l'oppression où l'autorité maintient les paysans, il s'abstient prudemment d'élever la moindre protestation, la plus petite critique, et, lorsque sa tranquillité, ses intérêts et la crainte du pouvoir sont en jeu il n'hésite pas à user publiquement d'une restriction mentale, puis à rompre une promesse solennelle ; mieux encore, il invoque le devoir supérieur d'obéissance à son souverain, dans des termes qui semblent empruntés à Tartuffe, pour se couvrir et légitimer la faiblesse de son attitude.
De sorte que sa morale n'est pas seulement apte à justifier tous les abus, mais que, pratiquement et en fait, elle en a justifié quelquesuns. Elle ne contient pas seulement les germes de l'amoralisme, mais un amoralisme adulte et déjà bien constitué.