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LA MORALE DE KANT ET LA MORALE DES PEUPLES PRIMITIFS

La moralité est, dans ses origines les plus lointaines, un ensemble de règles, de normes, qui imposent à l'activité des obligations et des interdits magico-rehgieux. Plus la conscience est primitive, plus ces contraintes sont nombreuses, plus aussi elles sont étroites et moins elles se justifient. Elles dérivent « de vues enfantines sur la constitution de l'univers, dont l'homme se fait spontanément le centre, s'imaginant que les choses le regardent et s'occupent de lui, comme lui-même les regarde et s'occupe d'elles, se persuadant qu'il peut agir sur elles comme elles agissent sur lui, instituant des procédés efficaces, ou censés tels, pour conduire au mieux de ses intérêts le cours des saisons, la reproduction des plantes et des animaux dont il se nourrit. Ces procédés ne lui sont point suggérés par des expériences réelles, mais par les impressions de sa fantaisie et par des inductions superficielles; ce n'est pas un travail qui aide véritablement à l'œuvre de la nature, ce sont des rites qui sont supposés conduire la nature et toutes les forces qui s'y agitent \ ))

Les contraintes morales des primitifs participent de la même rêverie ; leurs règles morales ne se distinguent d'ailleurs pas proprement de l'ensemble des règles qu'ils se sont imposées à l'égard des choses. Ces contraintes ne sont pas fondées proprement sur des ordres émanant d'êtres supérieurs, ni sur une observation de la réalité. Elles reposent sur l'incapacité de l'esprit primitif à sortir de lui-même, à distinguer ce qui vient de son imagination et ce qui vient du dehors. Elles ne sont pas directement édictées en vue du bonheur et de la prospérité, car elles sont extrêmement pénibles, douloureuses, cruelles même pour l'individu, et remplissent son existence de sujétions et de comphcations perpétuelles.

Elles ressemblent donc beaucoup à l'impératif de Kant, fait absolument premier de l'esprit humain, a priori, autonome, catégorique et coercitif ; elles sont même ce qui y ressemble le plus

T. A. Loisy, Les données de l'histoire des religions, conférence faite à l'école fies hautes études sociales, le 17 décembre 1912, p. 6-7 du tirage à part. Revue bleue, i4 juin 1918.

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MORALES PRIMITIVES ET MORALES RELIGIEUSES

dans rhistoire morale et religieuse de rhumanité, parce qu'elles sont une sorte d'absolu que l'individu ne discute pas, une création de l'esprit, de l'autonomie subjective, qui n^a pas son fondement dans Tordre extérieur, et qu'en même temps elles sont véritablement une contrainte au sens le plus fort et le plus dur du mot.

Mais elles ne sont cependant pas pour cela un véritable impératif catégorique. Si automatiques que soient les contraintes que la morale primitive impose à la volonté, elles ne sont jamais qu un moyen ; elles ne sont pas un fait immédiat et premier. Il est toujours sousentendu d'une façon plus ou moins obscure pour la conscience la plus rudimentaire que, si tel interdit n'est pas respecté, si telle pratique est négligée, le but qu'on se propose ne sera pas atteint.

En outre, l'impératif primitif n'est pas sans être pénétré de quelque empirisme ; il n'est pas complètement a priori Si grossière que soit l'expérience du sauvage, il fait néanmoins quelques expériences, son rêve n'est pas absolument imperméable à la réalité ; l'observation et la raisbn ont une part, très restreinte, mais une certaine part, dans la formation des impératifs qu'il s'impose et dans le concept même d'impératif.

Enfin, le but final de ces impératifs, si inconscient soit-il, n'en est pas moins la prospérité matérielle et morale de la tribu, dont dépendent la prospérité et le bonbeur de ses membres. Par les interdits, par les actions magiques, le groupe croit assurer sa conservation et son développement, et, les individus qui le composent prennent déjà conscience du lien social qui les unit.

La contrainte et le tabou magico-religieux sont donc dans la tradition humaine ce qu'on peut trouver de plus voisin de l'impératif catégorique de Kant, parce que les sentiments et les raisons qui les imposent sont encore très confus et très enveloppés, mais ces sentiments et ces raisons n'en existent pas moins ; l'impératii ne se sudlt pas à lui-même, ni par ses origines, ni par sa forme, ni par la conscience qu'en prennent ceux qui l'acceptent : il n'est jamais une forme pure, une forme a priori, il n'est jamais absolument catégorique.

A mesure que l'intelligence et la sensibilité se dégagent de leur confusion, de leur indécision primitives, les motifs et les mobiles, les tendances qui posent les contraintes, prennent un caractère de plus en plus accusé. Les idées, les sentiments, que ces tendances

impliquent, se précisent, se diversifient, deviennent de plus en plus conscients et se développent dans deux grandes directions : la religion et la science.

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