‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 138 sur 312 · LES MORALES RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

LES MORALES RELIGIEUSES

Le premier stade de ce nouveau développement de la morale est la morale religieuse. Cette morale ne se distingue pas d'abord d'une façon tout à fait tranchée des morales appartenant à l'état magico-religieux de Thumanité, auquel je viens de faire allusion. Mais sous sa forme développée elle présente des caractères assez nets pour pouvoir être bien définie dans s^n ensemble.

A ce stade, l'idée et le sentiment de la personnalité se sont complètement dégagés. Les forces delà nature se sont individualisées, personnifiées et idéalisées. De même que le primitif remplit le monde du mode confus d'action qu'il croit être le sien, de même la pensée religieuse à ses débuts se figure l'univers comme peuplé d'esprits et de personnes invisibles semblables à la représentation qu'elle se fait d'elle-même et d'autrui ^

Mais, en même temps, le primitif s'est aperçu que le monde ne lui obéit pas comme il le croyait naïvement ; la réflexion l'a détaché des choses. Il sait maintenant que, loin de les gouverner par ses pratiques et ses rites, c'est lui qui dépend d'elles. 11 s'imagine donc les esprits, qui conduisent et gouvernent le monde, comme plus forts et plus puissants que le sien, ou bien il conçoit un esprit plus puissant que les autres qui protège tout spécialement le groupe auquel il appartient. Cet être, ou ces êtres invisibles sont les arbitres souverains de toutes choses. D'oii le rapport de subordination de personne à personne, de sujet à souverain, qui se substitue à l'idée indistincte d'action magique et qui est le fondement de toutes les religions et de toutes les morales religieuses. Sans ^oute dans les commencements de la vie religieuse, l'homme croit, dans certains cas, pouvoir contraindre les dieux, comme il lui arrive de pouvoir contraindre ses chefs par force ou par ruse. Mais ce qui domine déjà dans sa pensée et finit par dominer complètement, c'est sa subordination, qui s'exprime dans deux grands sentiments :

I. Voir plus haut, p. 86, note 4> la définition que j'ai adoptée de la religion.

la crainte et Tamour. Car en même temps qu'il craint les dieux, il les admire pour ce pouvoir qu'ils ont de gouverner l'univers et les aime pour les bienfaits qu'il en attend. C'est de ces deux sentiments : crainte et amour, qu'est fait le respect des dieux et de leurs commandements.

La forme de commandement existe donc bien dans la morale religieuse. Elle lui est même essentielle. Mais elle diffère profondément de rimpératif catégorique de Kant.

D'abord, un ou plusieurs êtres, indépendants et distincts de l'homme, commandent du dehors. L'homme ne rapporte pas à lui-même les lois qu'il se donne. Il ne se croit pas le centre de l'univers, il ne s'imagine pas que les choses n'existent que pour s'occuper de lui et qu'il peut agir sur elles par des procédés de fantaisie. Il est le sujet des dieux.

D'autre part, il ne pense pas être non [)lus la préoccupation dominante et exclusive des dieux. L'ordre humain est déjà pour lui un ordre dans un ordre beaucoup plus vaste. L'humanité ne lui paraît pas un fait isolé, unique et à part, qui lui conférerait une dignité infinie et le distinguerait radicalement du reste de la nature.

Enfin, plus l'évolution religieuse est avancée, moins le pouvoir des dieux est arbitraire. Au début, ce pouvoir ressemble singulièrement à celui d'un magicien, d'un chef, d'un monarque qui gouverne ; et la raison, le bien des sujets sont loin d'être toujours la loi sur laquelle se règlent les magiciens, les chefs et les monarques. Il en est de même des dieux. Mais bientôt le cœur et la raison, la bonté et la justice, pénètrent davantage les rapports des hommes entre eux et les rapports des hommes avec ceux qui ont autorité sur eux. La morale, comme la religion (dont elle ne se distingue pas encore essentiellement), a pour objet de se rendre favorable l'action des puissances qui gouvernent le monde, et cette action, dans ses rapports avec les hommes, vise à assurer la prospérité et le bonheur des groupes qui en dépendent. C'est pour le bien même de la collectivité, et par suite des individus, que les dieux commandent aux hommes et non en vertu d'un décret qui se sulTit à lui-même.

Ces caractères sont particulièrement nets dans la religion qui nous intéresse le plus après la religion chrétienne, parce que c'est

MORALES PRIMITIVES ET MORALES RELIGIEUSES

elle qui a formé les premiers éléments des conceptions morales du monde civilisé : la religion hellénique.

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