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LA MORALE RELIGIEUSE GRECQUE

Les anciens Grecs se sont toujours crus dans une étroite dépendance des dieux. « Le monde est plein de dieux », disait Thaïes de Milet vers la fin du vu*' siècle. A l'origine, l'action de ces dieux est conçue comme assez capricieuse. Les hommes en sont les jouets. Les dieux se vengent même quelquefois sur eux de leurs malheurs ou de leurs querelles personnelles. Le crime par excellence pour les hommes est d'usurper le domaine des dieux, tel le crime de Prométhée leur ravissant le feu pour élever l'homme au-dessus de sa condition naturelle et tant d'autres crimes présomptueux, dont l'antiquité nous a conservé les mythes. La témérité des hommes a pour sanction la colère et la jalousie des dieux, cOsvcr TO)v Osfov. La punition qu'ils encourent a souvent le caractère d'une punition assez arbitraire et même d'une véritable vengeance.

Dans cette forme première de la religion grecque, telle que nous la trouvons dans Homère et dans Hésiode, l'ordre des choses humaines n'est pas non plus l'unique souci des dieux. Leur fonction est de diriger la nature, où chaque être a sa place et son rôle, définis par une sorte de loi qui s'impose à la fois aux dieux, aux choses et aux hommes. La loi de partage Qnoira, de moros, lot, part) fixe la part dévolue à chacun. Le rôle de la providence est de conserver cet ordre et de le rétablir, lorsqu'il a été troublé par la liberté et la témérité humaines. La place de l'homme est petite. Le premier des devoirs est pour lui de ne pas s'exposer par orgueil, par manque de modestie et de retenue, à la Némésis, qui remet les choses dans Tordre qui convient. Il n'y a pas trace, dans la pensée hellénique, de ce dualisme qui classe l'univers en deux domaines : celui de la moralité humaine et celui de la nature physique. L'univers est représenté à la façon d'une vaste harmonie, où tout s'enchaîne et se coordonne à la place qui lui appartient, depuis le monde matériel jusqu'au monde des dieux, qui est dominé lui-même par la loi générale de répartition et de partage.

Si les dieux sont quelquefois capricieux et jaloux dans Homère

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2i8 LA POSITION DE LA MORALE KANTIENNE DANS L'HISTOIRE

et dans Hésiode, ils y sont néanmoins accessibles à la justice et à la bonté ; les règles qu'ils imposent à Thomme le sont, pour une grande part, dans son intérêt propre, dans l'intérêt de l'individu, de la famille et des groupes sociaux, ils savent mieux que l'bomme ce qui lui convient. Et s'ils exigent de lui la bonté et la justice, en même temps que la modération et la modestie c'est que ces vertus sont pour eux comme pour les hommes le meilleur moyen d'acquérir le véritable bonhenr.

Avec l'organisation des cités, qui succède à cette sorte de féodalité exprimée par les poèmes homériques, ce sont ces derniers caractères qui dominent. Les dieux commandent toujours; mais le caprice disparaît. L'obéissance aux ordres des dieux n'est plus une soumission d'enfant, de sujet ou d'esclave ; c'est une adhésion de plus en plus intelligente, de plus en plus confiante en même temps que virile. « Toute la civilisation grecque, écrit M. Boutroux, n'est qu'un effort pour soumettre la force à la grâce, pour remplacer la contrainte par la persuasion ^ » L'impératif devient une adhésion du cœur et de l'esprit.

Et plus encore qu'auparavant, ce sont les idées d'ordre et d'harmonie qui l'emportent. La loi de l'homme n'est pas l'autonomie, mais bien Visonomie (égale répartition), Yeucosmie (harmonie de l'univers), Yeunomie (justice), Yhomonie (harmonie); Némésis devient nomos (loi). Les Grecs rapportaient à l'oracle de Delphes les deux principes essentiels de conduite que posait leur morale : Connais-toi toi-même, c'est-à-dire connais ta fonction subordonnée, rappelle-toi que tu es mortel et que tu dépends d'un ordre général auquel tu dois te soumettre si tu ne veux pas souffrir, et : Rien de trop, c'est-à-dire évite tout excès qui t'élève audessus de ta condition. La grande faute est toujours l'orgueil (u6p'.ç), la satiété, l'excès des jouissances (xopoç) et même de la fortune, qui font sortir l'homme de la sphère où il est enfermé par la loi dont les dieux ont la sauvegarde.

Si l'homme reste à sa place et s'il honore les dieux dans les formes qui conviennent, la prospérité et le bonheur lui sont assurés autant qu'ils peuvent l'être en ce monde. Car c'est essentiellement en vue du bonheur des hommes que le respect des dieux et

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