Ibid., II, IV
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tions qui sont l'action directe de Dieu il n'y a pas de distinction radicale, comme celle qu'a faite Kant entre le monde des phénomènes et celui des noumènes ; les unes et les autres, ainsi que le mouvement même qui nous porte vers elles, sont l'œuvre de Dieu. La vertu consiste à les bien discerner et à maîtriser les unes, de façon à nous conformer à Tordre établi par Dieu et à ne pas nous détourner des autres.
Le dualisme relatif de Malebranclie disparaît complètement chez Leibniz. Pour Leibniz le mal, le péché, n'est qu'une imperfection, une privation, une insuffisance, qui ne viennent pas de l'homme, mais de la nécessité des choses ; car pour lui la création d'un monde parfait est une impossibilité, parce qu'elle implique contradiction. Toute créature est nécessairement imparfaite. Dieu a créé le meilleur des mondes possibles.
Ce monde est une hiérarchie d'êtres qui diffèrent infiniment peu les uns des autres et parmi lesquels Leibniz distingue trois principales étapes de la nature : les simples vivants, qui ne possèdent que la perception et l'appétition pures et simples, l'animal qui y ajoute la mémoire, et l'homme qui est doué de raison et de réflexion ; entre l'homme et Dieu, il y a une échelle de génies, qui se rapprochent indéfiniment de l'infinie perfection.
La morale a ainsi pour objet, pour fin, de s'élever dans l'échelle des êtres par le développement de la raison et de l'amour, qui sont solidaires ; car l'esprit de chaque être, de chaque monade, est le miroir de l'univers, et plus il élargit le champ de ses perceptions distinctes (développement de l'intelligence), plus- il prend conscience de ses rapports avec le reste du monde (développement de l'amour).
La morale de Leibniz est une morale de la hiérarchie et de la perfection, c'est elle que Kant, après l'avoir adoptée dans sa jeunesse, combattit plus spécialement lorsqu'il eut découvert le fameux principe de la Critique de la raison pratique. La philosophie de Leibniz est essentiellement une philosophie de la continuité, inspirée par sa fameuse invention du calcul différentiel ; elle est l'opposé même du kantisme. Sa morale et sa philosophie forment le contraste le plus frappant avec le dualisme de la raison pure comme avec le dualisme de la raison pratique.
Ainsi donc, chez les grands philosophes modernes, comme chez
KANT ET LA MORALE CLASSIQUE 283
les anciens, c'est toujours le bien qui est le fondement de la mora- Hté et l'amour du bien le fait même de la morale. Aucun d'eux n'introduit de distinction radicale entre une forme qui serait l'essence de la moralité, régnant dans un monde supra-sensible, et une matière appartenant à un autre monde, radicalement étranger au premier, le monde des phénomènes, où n'existerait, en tant que tel, aucune moralité. Tous conçoivent la moralité comme une harmonie, une hiérarchie entre les diverses fonctions de Thomme, qui rélèvent dans l'échelle delà nature. Telle est la véritable tradition de l'humanisme et sa façon de résoudre le problème moral. Kant est bien le premier qui l'ait posé dans des termes tout différents.
Dualisme de la raison pratique et de la raison théorique.
Il résulte de ce que je viens de montrer que la dualité entre une raison pratique, qui aurait ses lumières propres, et une raison théorique, qui serait de nature et d'essence différentes, est complètement étrangère à la tradition. Kant est également sur ce point le premier à l'avoir posée.
« Par le mot penser, dit Descartes, j'entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l'apercevons immédiatement par nous-mêmes ; c'est pourquoi non seulement entendre, vouloir, imaginer, mais aussi sentir est la même chose ici que penser*. » Et plus loin : « Il n'y a en nous qu'une seule âme et cette âme n'a en soi aucune diversité de partie : la même qui est sensitive est raisonnable, et tous ses appétits sont des volontés. L'erreur qu'on a commise, en lui faisant jouer divers personnages, qui sont ordinairement contraires les uns aux autres, ne vient que de ce qu'on n'a pas bien distingué ses fonctions d'avec celles du corps ^. »
Sans doute, il existe bien, d'une part, la raison et, d'autre part, la foi. J'ai indiqué comment la théologie avait résolu cette dualité, qu'elle n'a jamais conçu comme une opposition. Ily a à cet égard