‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 162 sur 312 · Les principes de la philosophie, I · texte numérisé non relu

Les principes de la philosophie, I

2. Les passions de l'âme, I, 47. La théorie des esprits animaux et la distinction radicale de l'étendue et de la pensée dont elle procède, sont des produits de la scolaslique et de la théologie ; Descartes appartient encore partiellement au moyen âge ; mais ces théories métaphysiques n'ont rien à voir ici.

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à choisir entre trois partis : sacrifier l'une à Tautre, c'est celui des purs croyants et de certains philosophes rationalistes comme ceux que j'ai rattachés au grand mouvement utihtaire ; les tenir séparées chacune dans son domaine, c'est l'attitude de Descartes, de Spinoza et de la plupart des philosophes chrétiens; Malebranche, qui est foncièrement pénétré de foi théologique et de cartésianisme, « toujours soumis à Pautorité de l'église, toujours prêt à se rendre à la raison' », a adopté une position un peu différente : unir la foi et la raison sans cependant jamais les confondre ; il pouvait le faire, car, fidèle à la tradition de la philosophie catholique, il n'a jamais pensé que la foi et la raison pussent s'opposer l'une à l'autre. Aussi ne les oppose-t-il jamais et cherche-t-il, au contraire, à les rapprocher dans la clarté et l'évidence. Mais il n'est pas non plus tenté de les confondre et d'a[)puyer les dogmes religieux sur les raisonnements de l'esprit, ni de déduire les vérités philosophiques des vérités révélées. Lorsque les dogmes sont irréductibles à la simple clarté de la raison, il recourt à l'autorité de l'Eglise^ et rien n'est plus éloigné de sa pensée que de chercher à se faire illusion sur le caractère surnaturel de la foi. C'est la loyauté de l'esprit dans toute sa pureté.

La démarche de Kant, qui dissimule avec le plus grand soin sous les postulats et les raisonnements de la raison pratique la foi luthérienne qui n'a jamais cessé de l'animer, est un fait nouveau. Il a engendré comme je l'ai indiqué cette véritable maladie dont la philosophie comme la foi ont grandement souffert dans la suite : le rationalisme religieux ou la religion rationaliste. J'ai suffisamment insisté sur ce point.

Cette attitude de Kant a favorisé, en outre un autre état d'esprit, que sa métaphysique et celle du romantisme allemand, auquel elle prétend s'opposer (et qui cependanljest issue de tendances analogues), ont largement contribué à répandre dans notre philosophie du XIX* siècle : le goût de l'obscurité, l'inconcevable prétention d'accorder, en philosophie, une supériorité, un primat, à ce qui est obscur sur ce qui est clair.

Jusqu'à cette métaphysique d'outre-Rhin, la philosophie moderne, comme la philosophie antique, n'avait cessé, en effet, de

I. Malebranche, Entretiens métaphysiques, XIV, in fine, a. Ibid., XIV, i3.

KANT ET LA MORALE CLASSIQUE

s'efforcer à traduire les concepts de l'esprit en idées claires et distinctes, de désarticuler en quelque sorte la pensée dans ses éléments pour les mieux comprendre, d'affirmer que cette distinction et cette clarté des idées étaient la marque de leur vérité et que tout progrès de l'esprit était lié à celui de l'évidence. « Le besoin de résoudre les idées et même les sentiments en éléments clairs et distincts, qui trouvent leurs'moyens d'expression dans la langue commune, est caractéristique de la pensée française depuis ses origines », écrivait récemment M. Bergson ^ Elle est aussi caractéristique de la philosophie d'un Démocrite, d'un Socrate, d'un Platon, d'un Aristote ; elle est caractéristique de toute philosophie.

Ce n'est que depuis la métaphysique allemande, inaugurée par Kant, qu'on trouve des penseurs pour affirmer que la profondeur est plus philosophique que la clarté, et par profondeur ils entendent quelque chose d'indéfinissable, qui plonge dans l'inconscient, dans les couches souterraines et obscures de la conscience subliminale. Que cet inconscient existe, est indéniable. C'est un des résultats les plus féconds de la psychologie moderne d'en avoir montré l'importance, même dans l'œuvre de la pensée pure. Mais ce n'est pas de cet inconscient, ainsi qu'on a osé le prétendre, que la raison tire sa véritable nature et sa valeur; la clarté et la distinction des idées est bien, au contraire, comme tous les philosophes l'ont soutenu jusqu'à Kant, ce qui distingue la raison de Thomme de la raison plus confuse des êtres oii l'inconscient submerge la conscience claire. « La perfection de l'être raisonnable, disait Leibniz, se mesure à la somme de ses perceptions distinctes -. » Et le progrès dans l'être comme dans la pensée consiste pour lui à passer- des perceptions confuses aux perceptions distinctes. C'est à la même conclusion qu'est arrivé récemment notre grand Poincaré, chez qui le travail inconscient de la pensée avait cependant une importance exceptionnelle. Il considère que « parmi les combinaisons en très grand nombre que le moi subliminal a aveuglément formées, presque toutes sont sans intérêt et sans utilité ^ ». C'est la

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1. H. Bergson, La philosophie, clans La science française, t. I, Paris, Larousse, HjiS, p 3i.

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