‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 164 sur 312 · La valeur de la science, iQoS, p · texte numérisé non relu

La valeur de la science, iQoS, p

KANT ET LA MORALE CLASSIQUE

qui appartient en propre à l'homme sans que les germes en préexistent dans les autres êtres de la nature, à l'égard desquels il professe la plus profonde indifférence. De même l'homme seul est un être moral. La moralité est pour Kant dans la forme transcendante et nouménale de l'impératif catégorique ; les animaux en sont exclus, ils relèvent tous du monde corrompu de la nature. Kant explique quelque part que, si la vaccination soulève une question de casuistique morale, c^est parce qu'elle introduit dans rhomme des esprits animaux qui altèrent sa véritable natureM Cette absurde et insupportable prétention d'accorder à l'homme une dignité unique et prodigieuse n'est pas l'une des moindres causes de l'antipathie que provoque cette doctrine si inhumaine de l'humanité. Il n'est que trop évident qu'elle est nettement contraire à la conception de l'univers et de la nature, telle que l'ont exposée tous les grands philosophes depuis Aristote jusqu'à Leibniz; les passages que j'ai cités suffisent à l'établir.

Mais j'ai hâte d'arriver au dualisme de la vertu et du bonheur et surtout au principe de l'obligation morale, questions cardinales de la morale depuis Kant. Son attitude est encore ici en opposition complète avec la tradition religieuse et philosophique de l'humanité civilisée. Il importe de le bien montrer.

Dualisme de la vertu et du bonheur.

On pourrait sans doute prétendre tout d'abord que Kant n'a pas tant innové sur ce point, puisqu'il a reconnu l'existence du souverain bien, dont l'un des éléments est le bonheur conçu comme une des fins de la raison pratique. C'est une des causes du succès de la morale kantienne qu'elle a soutenu, tour à tour, le pour et le contre; elle a fourni ainsi à tous ses apologistes, croyants ou non croyants, des arguments en faveur de leur thèse. Mais nous avons vu que, dans les quelques passages isolés où Kant a posé la recherche du souverain bien comme une fin de volonté et comme un devoir pour l'homme, il s'est mis formellement en contradiction avec ses principes-. Il n'est pas possible, en effet,

1. AVasianski, Kant inseinen letzten Lebensjahren, i8o4,p. 276 de l'éJition des tra^Bl ' '^^"* ""'^^^ ^*"^ ^^''^ P ^^^' "''''' ^ ' Métaphysique de la vertu, a. Plus haut, p. 93-96.

IP

de fonder la morale à la fois sur Timpératif catégorique et sur le souverain bien. Il faut choisir, et il n'est pas douteux que c'est le premier terme de Taiternative qui répond réellement au système de Kant. Or, ce n'est pas ainsi que la tradition philosophique s'est posé le problème moral.

Le problème moral a été, dans toutes les philosophies jusqu'à Kant, la recherche de ce qui est le meilleur pour l'homme et^ ce qui est le meilleur pour lui a toujours été conçu comme son véritable bonheur.

Nous avons vu que tel était l'objet même de la morale antique et du grand mouvement utilitaire, de forme plutôt épicurienne, qui a puisé directement ses principes dans la morale antique, au moyen âge et au cours des siècles suivants '. Épicuriens, stoïciens, platoniciens et aristotéliciens ne sont pas complètement d'accord sur ce qu'est exactement ce bonheur, qui est la fm suprême de l'homme, mais c'est ce bonheur qu'ils cherchent à définir comme la fin même de la vie. Quelles qu^aient été leurs divergences, la vertu a toujours été pour eux le bien par excellence, et le bien par excellence n'a jamais été distingue par eux du bonheur.

Et qu'on y fasse bien attention, le principe de la morale chrétienne n'est, au fond, pas difiérent. Sans doute ici la vertu n'est pas uniquement ce que la raison humaine nous révèle comme notre bien, il y a quelque chose de surajouté : l'obéissance aux ordres souvent incompréhensibles de Dieu. Ceci est surtout un eflet du maintien dans le christianisme de la conception juive; il est resté dans la notion du dieu chrétien quelque chose de l'arbitraire dont le terrible laveh se faisait gloire à l'égard de son peuple. Mais le christianisme, ainsi que je l'ai montré, a été essentiellement, dès l'origine, uiîe économie de salut, l'un des cultes de mystères du monde gréco-oriental, c'est-à-dire une religion qui promettait à ses fidèles, [dans un autre monde, la félicité, l'immortahle bienheureuse qu'ils ne trouvent pas ici bas ; c'est un grand besoin de bonheur qui a propagé le christianisme. La théologie a concilie ces deux éléments : l'élément venu du judaïsme et l'élément em-

\. Lorsque le maître de philosophie propose à M. Jourdaîn, dans Le h^^rroi^ geniilho,nrne de lui enseigner la morah. et que celui-ci lui demande ^ Q ^ qu'elle dit, celte morale ? «, le maître de philosophie repond : « Elle tro^^^^ félicité et enseigne aux hommes à modérer leurs passions » (^^te U ^J;^ " j C'était donc bien une idée courante au xviie siècle, comme dans tous les temi^

KANT ET LA MORALE CLASSIQUE 289

prunté au paganisme antique, en faisant prédominer le second La doctrine orthodoxe ne définit pas en effet le bien par la volonté de Dieu ; elle enseigne que Dieu ne peut vouloir que ce qui est le bien, que le bien préexiste en quelque sorte à sa volonté dans son entendement, de telle sorte qu'en fin de compte, comme dans le platonisme, c'est le bien général, dont le bien propre à l'homme et son bonheur ne sont qu'une partie, qui est le principe suprême de toutes choses*.

Cette conception n'est pas seulement propre à l'antiquité et au christianisme, elle est commune à toutes les morales. Dans les morales les plus primitives où les règles étroites et inintelligibles, l'obéissance aveugle, ont la plus grande force, c'est encore et toujours la prospérité de l'individu et celle du groupe social que les interdits et les prescriptions les plus dures ont en vue.

^ Les grandes philosophies idéalistes des xvii« et xviii* siècles n'ont pas compris autrement le principe de la vertu ; elks n'ont jamais séparé la vertu et le bonheur.

Pour Descartes, suivre la vertu est « faire toutes les choses qu'on conçoit les meilleures^ ». Et voici comment il se représente les rapports du bonheur et du souverain bien, qui est pour lui, comme pour les anciens, le principe de la vertu. « Je remarque premièrement, qu'il y a de la différence entre la béatitude, le souverain bien et la dernière fin ou le but auquel doivent tendre nos actions; car la béatitude n'est pas le souverain bien, mais elle le présuppose et elle est le contentement ou la satisfaction d'esprit qui vient de ce qu'on le possède. Mais par la fin de nos actions, on peut entendre liin et l'autre; car le souverain bien est sans doute la chose que nous devons nous proposer pour but en toutes nos actions, et le contentement d'esprit qui en revient,- étant l'attrait qui fait que nous le recherchons, est aussi à bon droit nommé notre fin\ »

Spinoza a été encore plus loin, s'il est possible, dans l'identification. Sa morale est essentiellement une morale du bonheur.

hn' ^" ^'•«"vera des données intéressantes sur ces spéculations théologiques n ^« ; •'"' ^? ^'^^''^' ""^^^ Descaries et la théologie, Paris, Alcan, iûi3,

mars

p. 58 et suiv., et dans Bulletin de la société }rançaïs7 de p/ilîo5op)«CVû '9M, La doctrine cartésienne de la liberté et la théologie.

Page 1