‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 168 sur 312 · Chapitre iv · texte numérisé non relu

Chapitre iv

KANT ET LA MORALE CLASSIQUE

sance à une loi, censée prescrite par les puissances supérieures. C'est d'ailleurs, nous l'avons vu, de cette conception que dérive l'impératif catégorique de Kant, qui n'est autre chose que le commandement du Décalogue privé de son fondement : l'autorité divine. Mais ce n'est pas une conception philosophique. Aucune philosophie jusqu'à Kant ne s'est représenté ainsi le rapport de la volonté et de la loi qu'elle accepte. Spinoza, qui connaissait mieux que tout autre le caractère très impératif de la morale religieuse juive, a particulièrement bien vu en quoi cet impératif diffère du principe philosophique de la morale: « La nature, nous dit- il, n'a appris à personne qu'elle doive à Dieu quelque obéissance, personne même ne peut arriver à cette idée par la raison, on ne peut y arriver que par une révélation confirmée par des signes*. »

Cette obéissance à un pouvoir volontaire qui commande est le principe même de la morale religieuse sous sa forme première et Spinoza nous explique comment une religion mieux comprise et plus développée transforme ce sentiment : « Les ordres divins nous apparaissent sous le caractère d'un droit et d'une institution positives tant que nous en ignorons la cause; mais aussitôt que nous la connaissons, ces ordres, ce droit deviennent pour nous des vérités éternelles et P obéissance devient l'amour de Dieu, amour qui découle de la vraie connaissance de Dieu aussi nécessairement que la lumière émane du soleil. La raison nous apprend donc à aimer Dieu, elle ne peut nous apprendre à lui obéir : puisque d'un côté, nous ne pouvons comprendre les commandements de Dieu comme divins, tant que nous en ignorons la cause, et que, de l'autre, la raison est incapable de nous faire concevoir Dieu comme un prince qui établit des lois^ » Il est impossible de s'exprimer plus clairement.

C'est exactement, dans une terminologie un peu différente, la distinction que j'ai faite entre l'obéissance religieuse à un être personnel et Tadhésion de l'esprit et du cœur à des principes naturels. Les morales religieuses elles-mêmes, lorsqu'elles se sont développées et afEnées, ont fini par en venir plus ou moins au second point de vue. Ce qui restait encore d'arbitraire et de capricieux dans la volonté personnelle des dieux d'Homère et d'Hésiode

1. Traité théoîogico-politique, ch. xvi, p. 56i, t. i, édition Van Vloten, in-S».

2. Aucioris annotationes in tract., XXXIV, p. 626, édition Van Vloten, in-S'^.

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disparaît, nous l'avons vu, de la foi religieuse dès les premiers âges de la Grèce archaïque, pour faire place à la sagesse et à la justice des dieux, conçus surtout comme des intelligences; et l'autorité incompréhensible et terrifiante du cruel laveh devient, dans le christianisme, une conviction qui ne force ni le cœur ni la raison, mais les persuade de la vérité et de l'excellence des décrets divins. Nous avons rappelé que, dans la théologie catholique, le bien n'est pas tel parce que Dieu le veut, mais que ce que Dieu veut ne peut être précisément que le bien. Il reste cependant toujours dans la morale religieuse quelque chose de l'arbitraire d'un prince, comme dit Spinoza; c'est l'autorité qui la caractérise. Là est le nœud de la question, car si parfaite que soit censée une volonté, si exactement conforme à la sensibilité et à l'entendement, elle possède nécessairement à leur égard quelque autonomie et devant les décrets inintelligibles issus de cette volonté, inintelligibles précisément parce que volontaires, la théologie en arrive toujours à se retrancher, à un moment donné, derrière les desseins impénétrables de la personne divine, qui ne sont pas entièrement réductibles à la raison humaine. L'obéissance des fidèles devient alors une confiance qui . s'abandonne à l'autorité du souverain, sans chercher à comprendre ce qui dépasse la raison. Voilà ce qui est essentiellement religieux dans les morales religieuses.

Mais cette attitude n'a été celle d'aucune philosophie. Car l'objet même de la philosophie est de chercher à comprendre. Dans toute la morale philosophique traditionnelle, la loi morale s'exerce sur la volonté par évidence ou par attrait, elle persuade et convainc, mais ne commande pas. Nous venons de voir ce qu'en pense Spinoza. Pour Descartes, comme pour Spinoza et pour tous les philosophes anciens, nous avons vu que la vertu est d'exécuter « ce que nous jugeons être le meilleur ». Il en est de même pour Leibniz. C'est la raison qui discerne le meilleur et le reconnaît, la raison ne commande que par métaphore; son essence est de persuader et, lorsque la raison laisse quelque choix entre divers modes d'action, c'est finalement le sentiment qui décide; le sentiment est plus ou moins impérieux, il n'est pas non plus impératif, il incline ou nécessite. Seule une volonté extérieure est proprement impérative.

Je pourrais citer encore de nombreux textes à l'appui. Ceux que

KANT ET LA MORALE CLASSIQUE

j'ai mentionnés le prouvent déjà amplement. Mais il est intéressant de s'arrêter plus spécialement*, parmi les grandes philosophies idéalistes, à celle dont les idées morales sont les plus voisines de la morale religieuse, à celle de Malebranche. Et, dans l'œuvre de Malebranche, je ne prendrai ni les Méditations y ni les Entretiens métaphysiques, où le sentiment d'amour mystique est le plus développé, ni la Recherche de la vérité, où s'affirme surtout le psychologue, le pénétrant observateur du cœur humain, mais le Traité de morale, le plus sévère et le plus sec de ses ouvrages, où il définit la loi morale « par la soumission à un ordre immuable ». Voyons comment le plus religieux et le plus chrétien des moralistes comprend cette soumission.

Elle est à la fois la clarté, que produit en nous la lumière de Dieu, et Yattrait qu'exerce sur nous son amour. Vision en Dieu, amour de Dieu, ce sont, nous l'avons vu, les deux modes d'action de la loi morale sur la volonté pour Malebranche : « Comprenons bien que c'est la lumière qui doit régler les mouvements de l'âme et le plaisir ceux du corps, que la lumière ne trompe jamais et qu'elle laisse l'esprit libre, sans le pousser au bien quelle lui présente, afin quil l'aime librement et par raison^. » On n'est pas plus précis, c'est par l'amour et par la raison que Dieu s'exerce en nous, et cet amour n'est ni une contrainte, ni un impératif.

« Dieu créant donc les esprits et voulant les rendre heureux, il leur imprime sans cesse l'amour du bien;... cet amour est invincible, puisque c'est une impression puissante et continuelle de Tamour divin, et il n'est point différent de notre volonté, puisque ce n'est que par les différentes déterminations de cet amour que nous pouvons aimer tous les objets qui ont Tapparence du bien'. » Et le bien, nous le savons, ne diffère pas du bonheur, c'est pourquoi il est évident que nous nous y portons naturellement: « Il est bien clair que nous ne pouvons pas haïr le bien, puisqu'en voulant invinciblement être heureux, nous ne pouvons pas nous séparer de celui qui nous rend heureux.... Car Dieu nous

1 . Je reprendrai la question plus à fond dans les chapitres iv et y à propos des morales criticiste et éclectique et des dernières survivances de l'obligation morale dans les temps modernes. Je m'en tiens ici au point de vue historique.

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