‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 179 sur 312 · Ibid., p. i3i. . . Ainon · texte numérisé non relu

Ibid., p. i3i. . . Ainon

4. A. Fouillée, Critique des systèmes de morale contemporains. Fans, Aican,

6* édition, 1912, p. 106, 107.

des plus beaux livres de morale qui ait été écrits au xix* siècle ; il renferme maintes observations pénétrantes et profondes et témoigne d'une pensée vigoureuse et très personnelle ; il fait le plus grand honneur à la philosophie française. Mais cette pénétration et cette élévation de l'esprit, dont on trouve tant de preuves dans ce bel ouvrage et dans toute l'œuvre de Renouvier, ne font que corroborer ma thèse : c'est l'effort même qu'a fait Renouvier pour se solidariser avec Kant qui est le point faible de sa théorie ; de là procèdent les diflicultés et les contradictions de son système.

L'objet essentiel de la métaphysique de Renouvier avait été de corriger la métaphysique de Kant. Il avait consacré sa vie intellectuelle à apporter à cette métaphysique les modifications qui lui paraissaient nécessaires pour en faire une œuvre définitive. D'autre part, Renouvier était un protestant libéral, il avait même conçu l'espoir de convertir au protestantisme libéral la France toute entière : selon son expression même, de protestantiser la France, pour l'arracher au catholicisme. Cette seconde tendance fondamentale l'inclinait nécessairement vers la morale de Kant ; la morale de Renouvier a été ainsi une construction édifice délibérément en vue même de restaurer la morale kantienne.

Ces deux préoccupations, qui sont étroitement solidaires, sont la véritable cause du peu d'action que la morale de Renouvier a eue en France. Elle est restée la morale d'une école, le credo d'une petite église, elle n'est pas entrée dans le grand courant de la pensée humaine. Par sa profondeur, par sa pénétration, elle en était cependant très digne ; c'est le kantisme ^qui en a restreint la portée.

Les critiques que je viens de formuler ne portent pas sur le contenu de la morale de Renouvier. L'exposé des divers devoirs, qui remplit la plus grande partie de son ouvrage, est une œuvre maîtresse ; la vigueur, l'élévation de la pensée, la connaissance approfondie des problèmes sociaux modernes y sont d'un esprit de tout premier ordre. Rien ne diffère davantage du procédé mécanique de Kant, versant dans le moule de ses concepts a priori les idées toutes faites, qu'il a empruntées à la fois au christianisme, aux doctrines libérales du xviii* siècle et au despotisme prussien. La justice, cette grande vertu de l'antiquité et de notre xviii^ siècle,

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qui n'est pas une vertu pour Kant, et Renouvier le déplore*, y est restaurée au premier rang. Ma criti(|ue est purement philosophique ; elle ne vise que la façon théorique dont le problème est posé.

a. LA MORALE ÉCLECTIQUE "

Le contenu de la morale éclectique n'est pas moins bon, mais pour une tout autre raison. Ce n'est pas par la vigueur et la pénétration de la pensée, par les vues personnelles que brille réclectisme, loin de là. Il s'est proposé de prendre à toutes les morales antérieures les pièces essentielles et les conceptions les plus élevées. Victor Cousin, le premier des éclectiques, a lui-même défini la méthode: « Les vérités éparses dans les différents systèmes composent la vérité totale^ », il s'agit simplement de les assembler. Mais si l'éclectisme manque de toute originalité, il n'est pas sans élévation et sans noblesse de la pensée, quoiqu'il ne soit trop souvent qu'une manifestation oratoire.

Aussi les critiques que je lui fais ne portent-elles, comme pour le renouviérisme, que sur la façon dont il a présenté son amalgame; elles sont également théoriques.

Le défaut principal du système a été de vouloir incorporer dans la morale traditionnelle le principe même du kantisme, dont le caractère est de se refuser à toute conciliation, et de ne pas avoir aperçu qu'il se proposait ainsi un problème insoluble. La morale leibnizienne de la perfection peut être parfaitement alliée à la morale écossaise du sentiment, au principe de l'ordre de Malebranche, à celui de la conformité à la nature de Tanliquité, ou même à ceux de l'intérêt ou du bonheur (qui sont des éléments communs à tous les systèmes), parce qu'aucune des morales fondées sur ces idées ne les opposent aux autres comme inconciliables. Il en est tout autrement du kantisme qui, nous l'avons vu, a eu la prétention de renverser les fondements mêmes des morales antérieures, de créer un monde nouveau, comme celui de Copernic, et de rejeter la notion du bien, constituée [)ar les idées et les sentiments des

I. Ibid., p. 85 : « (Dans Kant) la justice et les autres vertus qu'elle suppose, ne sont pas des devoirs... Les devoirs de bonté et d'assiistance usurpent toute la place qui devrait en partie revenir à des devoirs plus stricts, )>

3. Du vrai, du beau, du bien, Paris, Pcrrin, 29*^ édition, igo/*? p- 337.

hommes, en dehors de la moralité. Cette conception nouvelle se refuse Kant l'a affirmé lui-même avec insistance, à toute transaction et c'est pour avoir cherché à effectuer cette transaction que la morale éclectique, quoi qu'on puisse penser de sa méthode, est une doctrine philosophiquement contradictoire.

L'idée de loi morale.

L'idée essentielle que l'éclectisme a empruntée au kantisme est sa conception de la loi. Jusqu'à Cousin et avant Kant, l'objet premier de la morale avait toujours été la recherche du bien. L'éclectisme pose pour la première fois, après, Kant, comme une vérité première, que le principe delà morale est la loi da devoir.

Qu'est-ce que cette loi? Il existe bien une loi qui est celle de toutes les morales religieuses et qui en est le fondement : la loi divine. Ce n'est pas celle-là, l'éclectisme le dit formellement: il veut se fonder en dehors de la religion et présenter la religion comme le couronnement d'un édifice ne reposant que sur la raison. Ce n'est pas non plus une loi naturelle, ni une loi logique. Ces lois sont des lois nécessaires, or l'éclectisme tient essentiellement à sauvegarder la liberté comme une pièce essentielle de la morale. Ce n'est pas davantage la loi civile, la loi que la société impose à ses membres; car pour les éclectiques, la morale s'élève au-dessus de la société et lui fournit les principes même de ses lois.

Ces diverses conceptions épuisent en réalité la notion de loi : loi de Dieu, loi naturelle et loi logique, loi sociale, sont les seules qui aient un sens positif et intelligible. Kant lui-même avait présenté tout d'abord, dans la Critique de la raison pure, son impératif comme une forme de la raison, analogue aux formes nécessaires (le l'entendement et de la sensibilité; c'était une notion intelligible. Mais par les idées de mérite et de démérite, qu'il tenait à conserver, il a été contraint plus tard d'introduire l'idée da liberté et de présenter sa forme comme le commandement imposé par un législateur, tout en éliminant l'existence du législateur lui-même.

La loi de Cousin et de ses disciples n'est pas autre chose que cette forme de Kant. Comme cette forme, elle commande sans émaner d'une autorité. Elle contraint, elle obhge la volonté comme un fait premier de la raison : « Le devoir n'est que la vérité devenue

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obligatoire », dit Cousin \ « Le bien est dans raccomplissement de la loi par la volonté », répète Joufîroy*. « La loi morale a ce caractère propre de demander a être accomplie par respect pour soi-même et c^est là ce qu'on appelle le devoir; toute autre raison d'accomplir la loi hors celle-là est une manière de violer la loi », renchérit Paul Janet \

En réalité, cette loi morale des éclectiques n'est qu'un résidu : celui de loi sociale, émanant d'une personnalité civile, l'État, et celui de loi religieuse, qui a sa source dans une personne censée réelle, la divinité. Ces deux notions sont claires, la société et Dieu commandent bien elTectivement; mais il faut pour cela une société et un Dieu. Or la loi morale de l'éclectisme veut être supérieure A toute société et se passer des dieux. Il ne reste plus rien alors qu'une forme vide et inintelligible pour supporter le commandement.

L'éclectisme invoquera t-il, comme Kant, que cette notion de la loi est un fait primitif, un fait du sens commun ^ qui s'impose à tout le monde et qu'il n'y a pas à critiquer? Il faudrait tout au moins pour cela que ce fait se fût vraiment imposé à tout le monde. Or, c'est précisément le contraire qui est vrai. Il ne s'est jamais imposé à personne.

La presque totalité de l'humanité, depuis qu'il y a des dieux, s'est toujours en effet représenté la loi morale comme une prescription des dieux. C'est de beaucoup l'idée la plus répandue et la plus vivante dans le monde. Les peuples plus primitifs, qui ne semblent pas arrivés à l'idée claire de dieux, perçoivent obscurément la loi comme une sorte de nécessité, qui contraint d'agir d'une certaine façon, si l'on veut éviter la souffrance et le mal; ils ont une notion confuse des idées de cause et d'effet et du principe même de l'utilitarisme.

A côté de ces conceptions primitives et de ces conceptions religieuses, il y a l'effort des philosophes, qui ont cherché à se dégager des religions et dont la tentative a été précisément de s'élever au-dessus du simple utiUtarisme et d'éliminer l'idée de l'autorité,

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