‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 192 sur 312 · VA · texte numérisé non relu

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Cet isolement, ai-je dit, le condamne déjà. Il est en effet impossible d'admettre que tant de grands esprits, malgré la puissance et la pénétration de leur pensée, aient été pendant plus de vingtquatre siècles de civilisation incapables de s'élever à la véritable notion du devoir et que la morale ait dû attendre pour trouver sa véritable base, qu'un philosophe se soit révélé dans une petite ville sans histoire de la Prusse orientale, oii il est resté confiné toute sa vie en contact seulement avec des sectes religieuses, des marchands, des fonctionnaires et de très médiocres professeurs, et que, dans une matière oii autant de sagacité et d'efforts ont été dépensés, les principes mêmes aient échappé jusque-là à toute l'humanité. Il faut être Allemand pour admettre une pareille conquête, un tel miracle du génie germanique.

J'ai montré d'ailleurs que, si l'impératif catégorique était une nouveauté dans la philosophie morale, il n'était pas difficile de tracer sa genèse, qu'il reposait en réalité sur une notion religieuse dont toute l'humanité croyante a vécu jusqu'à Kant et que l'invention du professeur de Kœnigsberg avait simplement consisté à utiliser cette notion après en avoir sapé le fondement. Ce qui est véritablement nouveau c'est Tinintelligibilité du point de départ et le tissu d'inconséquences dont le système est formé. Kant l'a présenté comme une science, selon la conception extraordinaire qu'il s'est faite de la science; mais ce système n'est en aucune façon une science, ni dans le sens de Kant, ni dans un sens quelconque. Il est bien davantage une religion, mais une religion sans dieu et sans révélation, une religion qui n'est plus une religion, qui ne satisfait aucun des besoins essentiels, affectifs et intellectuels, de l'humanité religieuse et qui, plus que toute autre religion, échappe au contrôle de la raison.

Telle est l'originalité du moralisme kantien. Mais la persistance de certaines de ses données dans la morale contemporaine, l'obstination que mettent des philosophes à affirmer qu'il est, tout au moins dans ses tendances, une conquête de l'esprit moderne, sont si puissantes et si difficiles à réduire, que la question mérite d'être examinée de plus près et qu'il importe de rechercher si, à défaut du système, quelques-unes de ces tendances ne seraient pas justifiées.

Tous les philosophes contemporains sans exception ont, en effet,

abandonné la doctrine ; ils en ont également rejeté les prémisses, telles que Kant les avait présentées. Mais quelques-uns persistent à affirmer que la notion du devoir, qui est à la base de la construction de Kant, est une invention de génie, une véritable révélation, ou, tout au moins, qu'elle a été mieux mise en relief par lui que par aucun philosophe antérieur.

Ils avouent, en effet, que la méthode de Kant est inacceptable : la morale, pas plus que la science, ne peut consister à déterminer la réalité au moyen de concepts a priori par une chaîne de jugements analytiques ou synthétiques. La prétention de fonder le devoir avant le bien et de définir le bien par la conformité au devoir est également rejetée; tout le monde admet que, si nous avons la notion du devoir, il appartient à la philosophie de rechercher sur quoi elle repose, quelle en est l'origine, comment elle s'est développée, et, en fin de compte, la plupart s'accordent à reconnaître avec la tradition que le devoir est de réaliser dans sa plénitude la nature de l'homme et d'accomplir ce qui paraît être le meilleur. Le rejet de tous les éléments affectifs de la conscience en dehors de la moralité, l'équivalence devant la morale de tous les sentiments et de toutes les passions ne choquent pas moins nos philosophes; ils leur font une très large place dans la définition de la morale. Tout le monde reconnaît que, si la raison joue un rôle essentiel dans la détermination morale, il est indispensable au point de vue moral même que le sentiment accompagne l'action, et personne ne conteste que le sentiment soit un élément moral de premier ordre.

La position kantienne de la question religieuse par rapport à la question morale ne rencontre pas autant d'unanimité. Depuis Kant, il y a des esprits pour qui les principes moraux sont l'unique base et la seule garantie des croyances religieuses. C'est généralement le point de vue du protestantisme libéral. Mais ceux qui adoptent cette attitude et qui croient avoir conféré une grande force à la foi dans l'immortaHté de l'âme et dans l'existence de Dieu en la faisant reposer exclusivement sur l'existence de la conscience morale, ne s'arrêtent généralement pas aux conclusions de Kant;^ us n'interdisent pas à leur raison pratique de poursuivre l'œuvre commencée et de tirer toutes les conséquences des résultats qu'elle a acquis; ils restaurent l'idée de Dieu, ou un substitut.de cette

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idée, une sorte de Dieu impersonnel, à la place que lui avaient assignée les religions, comme créateur, comme ordonnateur, ou tout au moins comme inspirateur du monde, et prétendent finalement, malgré les dénégations catégoriques de Kant, l'atteindre directement dans une intuition, qu'ils comparent à celle que nous aurions d'après eux de la réalité du monde extérieur. Ils rétablissent ainsi les intuitions de la raison que Kant avait si énergiquement niées.

Malgré toutes ces réfutations, ils ne peuvent cependant se résoudre à abandonner complètement le grand philosophe prussien. Il reste pour eux dans la morale de Kant quelque chose d'unique et de sublime, qui s'exprime difficilement avec des mots, mais qui remporte sur tout ce que les plus grands moralistes ont mis en lumière avant lui. Ils en sont d'autant plus convaincus qu'ils ne savent pas au juste pourquoi. Mais, dan» leurs explications souvent confuses, insaisissables, sinon contradictoires, il semble que certaines notions se rencontrent plus souvent que d'autres et, lorsqu'ils consentent à les traduire dans un langage intelligible, qu'elles puissent se ramener à trois : l'obligation, l'universalité et l'absolutisme de la morale kantienne. C'est à ces notions que me paraissent se réduire les seuls résidus essentiels du kantisme dans la philosophie morale contemporaine.

Elles ont été reprises et développées récemment par l'un de nos philosophes les plus éminents, le plus grand historien du kantisme, M. Boutroux, pour soutenir que la morale de Kant n'est ^ pas « liée à un état d'esprit désormais disparu » et nier qu'elle ne puisse « nous intéresser qu'à un point de vue purement historique ». Il y a, au contraire, d'après M. Boutroux, « une ressemblance frappante entre la manière dont Kant a posé le problème (moral) et les termes dans lesquels il se pose aujourd'hui même » ; les doctrines morales de Kant « répondent sur plus d'un point aux préoccupations de la pensée contemporaine et même expriment, d'une manière générale, quelques-unes des tendances les plus essentielles et les plus hautes de la nature humaine* ».

J'ai déjà fait allusion à ces questions et je crois avoir montré que la seule originahté de Kant à leur égard est de les avoir mal

I. E. Boutroux, La morale de Kant et le temps présent, dans la Revue de métaphysique et de morale, Paris, Colin, i2« année, 190^, p. 53i, 534-

posées. Mais elles sont devenues si importantes et revêtent sans cesse des formes si multiples et inattendues, qu'il me paraît nécessaire de les aborder de front, de les reprendre en elles-mêmes et de les suivre dans leurs transformations. C'est, en effet, un caractère remarquable et curieux du kantisme, qu'à peine l'a-t-on réduit sous un aspect, il renaît sous un autre et réapparaît sous une figure nouvelle.

Il est d'ailleurs impossible de laisser dans l'ombre les arguments d'un historien du kantisme aussi considérable que M. Boutroux.

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