‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 205 sur 312 · Ibid.j p. 53i · texte numérisé non relu

Ibid.j p. 53i

tisme qui a inauguré la rupture entre la morale et l'expérience, la séparation de la science morale et des autres démarches de la pensée, qui a assigné à la morale une méthode et des moyens spéciaux, qui lui a conféré le privilège d'échapper à toute expérience et de ressortir, dans son principe, à une faculté mystérieuse qui n'est ni religieuse ni rationnelle. Au fond, c'est toujours la confusion, toute nouvelle, qu'il a opérée entre le point de vue religieux et le point de vue philosophique qui est responsable de tant d'obscurités.

L'expérience, j'entends toute l'expérience psychologique et sociale, ne nous enseigne pas seulement ce que font les hommes, mais ce qu'ils veulent faire et ce qu'ils croient devoir faire. Si idéales que soient les fins que les hommes se proposent, elles n'en sont pas moins liées à leur constitution psychologique et à leur vie en société; la valeur de ces fins est dans le rapport qu'elles soutiennent avec ce qui est. On a tort, à ce point de vue, d^opposer la morale à la science et à la technique. Celles-ci se proposent aussi des fins; elles ne se contentent pas non plus d'étudier ce qui est. L'astronome qui observe et mesure les perturbations dans la trajectoire des planètes constate un fait, mais lorsqu'il imagine une planète nouvelle, dont les masses et les positions expliqueraient ces perturbations, il dépasse les faits; il n'en reste pas moins dans la science. Le technicien, qui enregistre les imperfections d'un moteur, ne fait que constater ce qui est; lorsqu'il se représente ce que serait le moteur sans ces imperfections et cherche à les corriger, il se propose une fin, il ne sort pas pour cela du domaine de la technique. Il en est, à mon avis, exactement de même en morale. L'imagination créatrice y a une part, comme dans la science et comme dans la technique ; elle y joue un moindre rôle, parce que la vie psychologique et sociale comporte une moindre amplitude de variations individuelles que la connaissance et l'art, mais elle n'y est pas moins fort importante et n'y a rien de plus mystérieux que dans les autres domaines. Ce qu'il importe de bien mettre en évidence, c'est que, de toute façon, la création relève en morale, comme ailleurs, de la discipline à laquelle elle s'applique. Il existe d'ailleurs déjà de l'imagination créatrice dans l'observation ellemême, l'esprit n'étant pas une matière inerte qui ne fait qu'enregistrer. Il n'y a donc, à mon sens, aucune difitrence radicale entre

la méthode et les fins de la science et de la technique et celles de la morale.

Quant à l'existence d'un ordre de choses supérieur à la réalité donnée, dont parle M. Boutroux, c'est une autre affaire et il faut s'entendre. S'agit-il d'un ordre transcendant à l'ordre oii nous vivons, du monde nouménal de Kant ? C'est là une hypothèse, qui, loin d'être nécessaire, est, par définition même, invérifiable, et par suite, sur laquelle il me paraît inutile de spéculer. Mais s'il s'agit seulement de l'ordre qui n'est pas encore connu, ou de celui qui n'est pas encore réalisé et que nous cherchons à connaître et à réaliser, en affirmer l'existence, revient simplement à dire que la réalité actuelle n'est pas toute la réalité, que notre science n'est pas achevée et que les fins que nous nous proposons ne sont pas accomplies. Là encore il n'y a aucun mystère. C'est la justification de l'existence même de la science et de la technique : si nous connaissions tout l'univers où nous sommes plongés, dans l'espace et dans le temps, la science n'aurait plus de raison d'être ; si tous les progrès techniques étaient réalisés, il n'y aurait plus de recherches techniques. La morale n'est pas autre chose que la science et la technique des actions des hommes dans leurs rapports avec la constitution psychologique humaine et dans les relations que les hommes ont entre eux. Comme la science et comme la technique, elle se propose des fins; reléguer ces fins dans un monde transcendant, c'est le seul moyen de ne jamais les atteindre, c'est se condamner par avance à ne pas les réaliser, tout au moins par nos propres moyens, c'est-à-dire par les seuls moyens sur lesquels nous ayions quelque action.

Mais ce sont là des questions de pure philosophie qui sortent du cadre de ce travail. Ce qu'il importe de rappeler c'est que le problème n'était pas nouveau au temps de Kant : c'est le problème des rapports entre l'empirisme et l'idéahsme en morale, problème qui a divisé toute la pensée antique, qui a opposé entre eux les philosophes du xvii® et du xviii' siècle, les partisans de Hume et ceux de Leibniz, à l'époque même où Kant travaillait. Ce qui nous intéresse c'est la solution particulière que Kant a donnée au problème. En quoi sa solution était-elle nouvelle et peut-elle être considérée comme un progrès sur les solutions antérieures, comme une acquisition de la philosophie?

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