MÉCANISME )) ET BARBARIE
L'un des traits les plus frappants du caractère prussien est une sorte de mécanisme aveugle et rigide qui ne tient aucun compte de la nature propre des êtres, de leurs tendances, de leurs sentiments, de leur individualité, et qui, à défaut de compréhension et de sympathie, leur impose du dehors, au besoin avec brutalité, ses cadres uniformes et inflexibles. Dans le domaine social et politique, ce mécanisme s'exprime par ce que les savants allemands appellent aujourd'hui, en dépouillant fidée de l'un de ses traits essentiels, ((l'organisation», qui n'est pas proprement pour eux une coopération librement consentie en vue d'un idéal élaboré en
1. ^oi^ J. Toutain, Héros et ban'Uil, Vercingélorix et Arminius, dans Pro Alesia, Paris, Leroux, mai 191 5, p. 1^9 et suiv.
2. Ces! ce qu'a bien montré J. Barthélémy dans Les institutions politiques de l'Allemagne contemporaine, Paris, Alcan, igiS.
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commun, mais un régime de subordination, d'autorité et d'exploitation. Dans le domaine pliilosophique et scientifique, il se traduit par l'abus de l'esprit géométrique, de l'esprit de système, par le défaut et le dédain du sens commun, par une insulTisance notoire de l'esprit de finesse.
« Il V avait alors à l'intérieur de l'Allemagne un peuple chez lequel toutes choses tendaient à se passer mécaniquement. Artificielle avait été la formation de la Prusse... Mécanique était son administration... Mécanique encore, mécanique d'une précision et d'une puissance extrêmes, cette armée sur laquelle se concentrait Tattenlion des llohenzollern. Sr.it que le peuple eût été dressé pendant des siècles à l'obéissance machinale, soit que l'instinct élémentaire de conquête et de rapine, absorbant en lui la vie de la nation, l'eut simplifiée et rapprochée de la matérialité, soit enfin que le caractère prussien fut ainsi fait, c'étaient des visions de brutalité, de raideur, d'automatisme qu'évoquait l'idée delà Prusse, comme si tout y eut été mécanique, du geste de ses rois au pas de ses soldats'. » Et M. Bergson oppose le mécanisme « de la chose toute faite qui ne se répare pas d'elle-même » à « la vie, puissance de création qui se refait à cbaque instant ». « L'esprit allemand est puissamment géométrique, mais il n'est que géométrique, conclut M. Duhem à la fin de ses leçons sur la Science allemande'... » M. Emile Picard s'exprime de même ': « C'est une tendance de la science allemande de poser a priori des notions et des concepts et d'en suivre indéfiniment les conséquences, sans se soucier de leur accord avec le réel et même en prenant plaisir à s'éloigner du sens commun. » u Entreprenant en 1877, ^^^^^ ^^- Boutrouv', la traduction française de YHlstoire de la philosophie des Grecs par Edouard Zeller, j'essayais de montrer comment de cette exposition si savante et profonde de Tune des manifestations les plus originales du génie humain, Thomme était en quelque sorte éliminé; comment la pensée d'un Socrate, d'un Platon, d'un Arislotc
1. Discours à l'Acadcmie des sciences morales et politiques du 12 décembre 1914, Séances et travaux de l'Académie, compte rendu. 1916, t. i, p. lai-
2. P. Duhem, La science allemande, Paris, Hermann, igiS, p. 1^',
3. L'histoire des sciences et les prétentions de la science allemande, Pans, Ferriii,
IQI6, p. 36. Vk • * 1 ,r.iA
4. La Science allemande, dans Les Allemands et la Science, Pans, Alcan, iQi'u P- 49.
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y était à peu près dépouillée de tout ce qu'elle a présenté chez ces grands hommes de personnel et de vivant, pour se réduire finalement à des formules abstraites, tributaires d'une dialectique immanente et inflexible. »
Ce mécanisme, que toute force bonne ou mauvaise, raisonnable ou monstrueuse, est apte à mettre en mouvement, qui pousse jusqu'à l'extrême un sentiment ou une idée sans percevoir leurs limites, sans comprendre leurs relations avec d'autres sentiments et d'autres idées, est une forme de la conscience primitive et barbare. Car le développement de l'intelligence et l'affinement de la sensibilité consistent essentiellement dans la variété et dans la modération. Savoir arrêter une idée pour la confronter avec les faits et avec d'autres idées, saisir les rapports qu'elle possède avec le reste des choses et les autres notions de l'esprit, établir entre toutes ces données une liaison et un équilibre, est l'œuvre même de la pensée
vivante.
C'est ce mécanisme qui a le plus frappé Heine et Michelet dans le caractère du plus illustre philosophe prussien : « Kant vécut d'une vie de céhbataire mécaniquement réglée et presque abstraite» ; il fut « une scolastique vivante, un être tout à fait abstrait, un de ces hommes de fer qui battent l'heure à l'horloge des villes. » Mais Heine et Michelet s'en sont tenus à une vue générale et un peu extérieure. Le rôle de l'automatisme est bien plus profond et plus essentiel dans la conception et la construction du svstème moral de Kant, comme dans sa vie.
J'ai montré, en effet, comment l'idée même du système n'avait été d'abord qu'une transposition pure et simple des notions dégagées par la Critique de la raison pure. Au lieu de chercher le caractère propre au problème moral, d'exercer sur ce problème le travail de son esprit, Kant s'est mis péniblement à reproduire mécaniquement les démarches de sa pensée théorique. La connaissance n'était pour lui que l'application d'une forme a priori, universelle et nécessaire, à une matière qui lui est étrangère; la moralité devient une forme a priori universelle et nécessaire venant s'imprimer sur les idées et les sentiments, pour leur fournir la signification et la détermination morale dont ils ont été dépouillés.
Une fois en possession du principe, Kant s'abandonne, non moins mécaniquement, aux tendances religieuses que l'éducation a àê^o-
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sées et fortifiées en lui ; il ne prend pas non plus la peine de les éprouver, de les analyser, d'en rechercher les origines, la genèse et la valeur; il les juxtapose purement et simplement à k pièce principale. La liberté morale rehgieuse, Tidée du mérite et du démérite, qui n'ont de sens qu'à Tégard d'une personne divine, sont mises bout à bout avec l'idée différente de nécessité logique; ce sont des pièces qui ne s'emboîtent même pas, le raccord est dissimulé sous le faux syllogisme : je crois, donc je peux, donc je suis libre. Puis les deux autres pièces, l'existence de Dieu et rimmorlalilé de l'âme, viennent s'ajouter comme deux rallonges, sous le couvert de deux autres syllogismes, qui ne sont pas seulement laux en eux-mêmes, mais qui contredisent les premiers.
Le mécanisme se poursuit, avec le même dédain de la réalité et de la non-contradiction, dans la détermination de la morale pratique ; il consiste à verser dans le moule du système un contenu emprunté sans critique, comme une chose toute faite, à des sources aussi étrangères au système qu'opposées entre elles : christianisme luthérien, libéralisme révolutionnaire, despotisme prussien. Aucune page de la Métaphysique de la vertu et de la Métaphysique du droit ne trahit le moindre effort original de l'esprit, ni dans la forme, ni dans le fond, ni dans l'exposition elle-même.
On objectera Tâge de l'auteur : il a donné l'expression dernière de sa morale pratique à soixante-dix ans, c'est une œuvre sénile. Mais si une pensée très vigoureuse peut être affaiblie à cet âge, si elle n'est plus capable de créer, elle n'en conserve pas moins la marque de son originalité propre. Et puis, si cette morale est une œuvre sénile, elle ne peut pas être en même temps une révélation de génie ! Kant n'a d'ailleurs pas attendu cet âge pour concevoir son œuvre; la singuhère détermination qu'il propose de plusieurs vertus par l'impératif catégorique est tout entière déjà dans les Fondements de la Métaphysique de la vertu et dans la Critique de la raison pratique, qui ont suivi à quelques années la Critique de la raison pure; dès ce moment, l'idée de la Métaphysique des mœurs et de la Métaphysique de la nature, où il se proposait de dérouler toute la connaissance scientifique et toute la moralité sous forme d idées purement a priori, d'après les données de ses fameuses critiques, est déjà entièrement formée et le plan en est tracé. L'exécution aurait pu être médiocre; c'est la conception même qui est
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purement mécanique et sans portée, et cette conception, le plan même de l'œuvre remontent bien à l'époque de sa pleine maturité.
L'automatisme de la morale de Kant n'est donc pas imputable seulement à l'affaiblissement de sa pensée. Il est une disposition plus profonde de son tempérament. C'est ce que montrent admirablement sa corrrespondance et surtout les récits de ses biographes, qui nous ont laissé une image précise et très curieuse de sa vie.