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cise d'une chose ou d'un objet, de leur appliquer une idée positive. Il n'a pas la notion de ce qu'est un fait scientifique.
Il n^en est pas autrement des sciences humaines. Kant ne se doute pas de ce qu'est la psychologie, c'est un domaine qui lui est complètement fermé. Il a lu cependant les psychologues écossais et anglais, mais il n'en a tiré aucun profit. Il n'y a pas une seule bonne observation psychologique dans son œuvre immense. Sa métaphysique se fait gloire d'ignorer l'origine et le développement des idées et des sentiments ; sa philosophie morale élimine purement et simplement la psychologie ; ses théories sur l'esthétique (Critique du jugement) ont été élaborées en dehors de tout sentiment esthétique et sans aucune connaissance des œuvres d'art; sa philosophie religieuse fait abstraction du sentiment religieux, quelle dédaigne même de définir ! Toutes ses spéculations sur la nature Je l'homme sont pure idéologie, et non pas l'idéologie précise d'un Condillac qui cherche à reconstruire l'esprit avec des éléments simples et qui a été ainsi le précurseur de l'école associationniste du XIX* siècle, mais une idéologie abstraite et embarrassée, dont les concepts échappent à toute définition et s'enchaînent dans la forme d'une fausse logique. Son Anthropologie, qu'il a donnée en leçons et à laquelle il a travaillé à diverses reprises, n'est qu'un fatras de banahtés, où il est impossible de déceler le moindre effort de travail personnel. On pourrait presque dire que ce qui caractérise la philosophie de Kant, ce qui la distingue de celle de ses prédécesseurs, de la philosophie d'un Descartes, d'un Spinoza, d'un Malebranche, d'un Locke, d'un Hume, des psycho-physiologistes français du xviii* siècle, c'est sa cécité psychologique, son parti pris d'ignorer et d'écarter toute psychologie.
Kant n'a pas étudié davantage l'économie politique et financière, et, pour ce qui est du droit, nous avons vu combien peu il possède l'esprit juridique : les mots qu'il emploie n'ont pas de sens positif, il confond les principes du droit romain, ceux du droit féodal et ceux du droit individualiste de notre Révolution, il n'a pas le sens historique de leur évolution.
Est-ce parce que l'élévation de sa pensée l'aurait entraînée très loin au-dessus de ces données empiriques et contingentes ? C'est la raison qu'il donne de son dédain de toute expérience. Mais c'est bien l'inverse qui est vrai. S'il s'est exclusivement spécialisé dans la méta-
KANT ET LA MENTALITÉ PRUSSIENNE
physique c'est que l'éducation qu'il a reçue au collège et à l'université de Kœnigsberg ne l'a pas préparé à autre chose, qu'elle n'a réussi à créer en lui aucune habitude positive de l'esprit et qu'il n'avait ni aptitude, ni goût, ni curiosité pour l'observation ; ce qui est essentiellement « empirique ».
Or il ne faut pas oublier que nous sommes dans la seconde moitié du xviii* siècle. Depuis deux siècles l'humanisme répand ses fruits dans le monde. En 1784, lorsque Kant s'efforce d'emmagasiner dans sa mémoire la nomenclature chimique, Lavoisier n'avait plus que dix ans à vivre. La cristallographie était née. Descartes avait depuis longtemps énoncé avec précision l'hypothèse du feu central et du refroidissement de la terre. La Théorie de la terre de Buffon est de 1749. La géologie était en pleine croissance : de Jussieu avait étudié les fossiles et Bourguet les pétrifications, Guettard avait posé les principes de la stratigraphie, Tournefort, Linné, de Jussieu et Buffon avaient établi les bases de la morphologie. L'étude méthodique de l'anatomie et de l'histologie avait pris un grand développement depuis la Renaissance, celle de la physiologie avait fait des progrès importants depuis Harvey (xvii® siècle). L'économie politique avait pris avec nos Physiocrates et avec Adam Smith, dont le fameux traité des Recherches sur la nature et les causes des richesses des nations est de 1776, le caractère d'une véritable science rationnelle et historique. Quant aux sciences juridiques et poHtiques, leurs assises modernes étaient constituées depuis le XVI* siècle et la méthode historique leur était depuis longtemps appliquée.
Non seulement Kant n'a rien inventé dans aucun de ces domaines, non seulement il n'a pas fait la moindre observation ni trouvé une idée qui ait pu être utilisée dans la suite, mais il ne possédait même pas les éléments solides d'aucune de ces disciplines, dont il n'avait pénétré par une application personnelle ni la méthode, ni la signification véritables.