Premiers principes de la science et de la nature
3. Loc. cit., p. 178. Voir Emile Picard, loc. cit. y p. 34» 4i.
KANT ET LA MENTALITÉ PRUSSIENNE
raison * la métaphysique de Kant est d'ailleurs particulièrement obscure, personne ne le conteste. La science, au contraire, et surtout la science mathématique, est une discipline où l'on peut mesurer très sûrement la vigueur et la droiture d'une pensée; la correction et l'incorrection d'un raisonnement peuvent y être facilement mises en évidence. La valeur mathématique des écrits de Kant est un excellent étalon, dont on ne peut pas faire abstraction quand on étudie sa métaphysique.
Il n'y a d'ailleurs jamais eu, et il ne peut pas y avoir, de philosophie solide sans une forte discipline scientifique et une connaissance approfondie des sciences expérimentales ou des sciences de raisonnement. Le divorce de la métaphysique de Kant et de la science est encore une de ses nouveautés. Elle n'a pas été non plus sans conséquences : tous les successeurs allemands de Kant sont complètement étrangers aux idées scientifiques de leur temps ou n'en ont comme Kant qu'une teinture des plus superficielles, et c'est précisément dans la philosophie d'une université qui, pendant plus d'un demi-siècle, a soustrait la spéculation métaphysique à la science, que Kant a recruté le plus d'adeptes. Cela est très significatif. Nos philosophes classiques du xix« siècle, pour reprendre un terme de Taine, qui ont fondé notre philosophie universitaire, avaient une formation exclusivement littéraire. Cette formation était sans doute plus développée et plus fine que celle de Kant, qui ne savait qu'un peu de latin et fort mal; mais elle est manifestement insuffisante pour édifier une philosophie ; rien n'est plus funeste au contraire à toute philosophie.
C'est ce que démontre en sens inverse le mode de formation des grands systèmes philosophiques antérieurs à Kant. Ses illustres prédécesseurs, dans l'antiquité comme dans les temps modernes, étaient de grands savants et leur œuvre scientifique a eu une importance capitale dans l'histoire des sciences. Ils possédaient à fond toutes les connaissances scientifiques de leur époque et ont même contribué d'une façon originale et féconde à les développer. Platon était un grand géomètre, Aristote possédait toute la science de l'antiquité. Descartes fut un géomètre de génie, Malebranche inventa une théorie des couleurs qui est encore à la base de notre optique, Pascal fut un mathématicien et un créateur en physique avant d'être un philosophe, Leibniz a créé avec Newton le calcul
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384 LA POSITION DE LA MORALE kANTIENNE D\NS L'HISTOIRE
différentiel'. Des philosophes et des penseurs de moindre envergure en tant que philosophes, comme d'Alembert, La Mettrie Bonnet, Cabanis, Condillac, etc., étaient des géomètres, des naturalistes ou des médecins. Il en a été de même de tous les grands philosophes originaux de notre xix* siècle qui n'ont pas donné dans la métaphysique allemande. « L'union étroite de la philosophie et de la science, écrivait récemment M. Bergson, est un fait si constant en France, qu'il pourrait suffire à caractériser et à définir la philosophie française ^ » Elle no caractérise pas seulement la pliilosophie française, mais toute la philosophie.
Le divorce de la pensée et de la réalité l'avait déjà viciée à plusieurs reprises. Certaines spéculations de Platon et d'Aristote et surtout de leurs successeurs, en sont des témoignages ; elles ont fait dévier la pensée grecque de la voie où l'avaient engagée les vieux Ioniens. Les scolastiques du moyen âge n'ont fait qu'exagérer ce défaut. Les grands philosophes classiques, après les conquêtes scientifiques de la Renaissance et du xv!!*" siècle, sont revenus à un sentiment plus juste de ce que doit être la philosophie ; ils se sont cependant laissés entraîner quelquefois à de purs jeux d'esprit, dans lescjuels la réalité, telle que se la représentent les physiciens et les psychologues, ne joue plus aucun rôle. Kant a inauguré une ère nouvelle où l'union intime entre la philosophie et la science positive est rompue ; sa métaph} sique, malgré les apparences, s'est constituée en dehors des disciplines mathématique et expérimentale, sans aucun contact avec la réalité, dans le domaine de l'a priori ; elle a érigé en pouvoir sublime une raison pratique qui s'élève non seulement au-dessus de la science mais même au-dessus de toute raison. C'est bien à lui que remonte cette philosophie qui ne se réclame que d'elle-même, qui revendique pour elle-même des méthodes de raisonnement qui ne sont ni les méthodes des "sciences de raisonnement, ni celles des sciences expérimentales, qui a eu même l'audace de poser comme un dogme que la science, loin de fournir des bases solides à la pensée, est une forme inférieure de la connaissance. C'est à ce vice capital que sont inipu-
1. Spinoza n'a fait aucune découverte qui ait marqué dans l'histoire des sciences. Nous savons cependant qu'il connaissait à fond la physique cartésienne, qu'il composa un traité sur l'arc-en-ciel et qu'il était un technicien très habile ei; optique et en dessin (lif de Spinoza, par Golérus).