L'ÉGOÏSME GERMANIQUE
L'égoïsme, j'entends par là l'incapacité de sortir de soi-même par l'intelligence et par le sentiment pour comprendre ou aimer des formes de vie autres que la sienne, est, avec le mécanisme, un caractère qui est bien propre au tempérament germanique. L'insensibilité, la dureté de cœur, la cruauté sont des formes de cet égoïsme.
D'un point de vue général, tout être est égoïste, en ce sens qu'il éprouve de l'attachement pour lui-même et tend Tse conserver. Rien de plus légitime : se développer est la loi de tous les êtres. Mais ce développement s'opère autant par la sympathie intellectuelle et affective que par l'instinct de conservation, de défense et de lutte ; s'accroître est essentiellement multiplier et étendre davantage les liens qui nous unissent à l'univers sous toutes ses formes, et pénétrer plus profondément dans les choses par l'intelligence et par le sentiment. L'originalité du caractère ne perd rien à cette extension, bien au contraire ; car cette originaUté est un équilibre, composé d'éléments très divers et où les tendances généreuses et expansives n'ont pas moins d'importance que les tendances plus étroitement personnelles.
C'est ce pouvoir de sortir de soi par le cœur et l'esprit dont les
Allemands sont très médiocrement doués. Je ne prétends pas qu'en tant qu'individu tout Allemand en soit dépourvu, pas plus que je n'ai voulu affirmer, dans les paragraphes précédents, que tous les Allemands étaient des automates. Ce serait là une interprétation très fausse de ma pensée.
Mais régoïsme étroit, l'incapacité de comprendre les autres et de sympathiser avec eux, sont des traits frappants du tempérament allemand, encore plus que l'automatisme, qui est spécialement prussien. Ces caractères sont d'ailleurs plus ou moins dominants suivant les périodes de l'histoire allemande ; ils l'étaient moins au xviii'' siècle qu'ils ne le sont de nos jours et leurs modalités se sont modifiées. Ce sont certainement des tendances qui, pour être
inégalement développées, n'en sont pas moins générales et très persistantes en Allemagne.
Les causes en sont peut-être dans une homogénéité plus grande de la race, dans une moindre opposition des caractères dont elle est formée et certainement dans son accession plus récente à la civihsation. L'Allemagne n'est, en effet, complètement arrivée à la civilisation que depuis deux siècles à peine. Cette civilisation n'est pour elle qu'un vernis assez superficiel, qui s'efface dès que les instincts primitifs sont quelque peu exaltés. Les habitudes que nous puisons dans un lointain passé latin et gréco-latin, dans des siècles de formation supérieure, ne se sont pas fixées chez l'Allemand, surtout chez l'Allemand du Nord qui, jusqu'au xvm* siècle, était resté barbare et dont l'histoire ne contient rien qui puisse être comparé à notre esprit chevaleresque du moyen âge, à noire Renaissance et à celle de l'Italie, à nos grands siècles de Louis XIV et de l'Encyclopédie. Toute TAllemagne intellectuelle du xviii'' siècle est d'ailleurs tributaire de la France. Le Germain n'a pas su assimiler la civilisation qui l'entourait, il est demeuré primitif malgré tous ses emprunts, il n'a pas su se dégrossir, il est resté très près de l'homme des forêts, dur et brutal, et se montre peu disposé à s'assouplir par raffinement de l'intelligence et du cœur. Il est encore étranger à la véritable civilisation, « rude et de gros engien », comme disait Froissart'.
I. Voir Charles Benoist, Les Mlemands peints i^ar les maîtres de l'esprit Jrançais, dans Compte rendu de VAcadémie des sciences morales et politiques, mai 1910» p. 447-462.
KANT ET LA MENTALITÉ PRUSSIENNE 387