Loc. cit., p
et qu'on ne les approuve pas en tant qu'individu, .... qu'il faut obéir avec une exactitude absolue à la lettre même des édits sanctionnés par le roi^ ». Borowski ajoute, il est vrai, qu'il « ne rampa jamais devant l'autorité » ; mais il faudrait savoir ce que ce brave Prussien entend par ramper. Je préfère m'en tenir sur ce point aux affirmations de Kant lui-même.
Il nous dit, en effet, à quel point il admire l'esprit de liberté de ses souverains et maîtres Frédéric II et Frédéric-Guillaume II. Il prône accidentellement et avec beaucoup de prudence, il est vrai, comme il convient dans une société « éclairée », le libéralisme de la République française ; mais il juge bien autrement favorable à la liberté l'absolutisme royal dont la Prusse était gratifiée : « Celui-là seul qui a sous la main, pour garant de la paix publique, une armée nombreuse et parfaitement disciplinée, peut dire ce qu'on n'oserait pas dire dans un État libre, ein Freistaat (la contradiction est piquante) : raisonnez tant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez ^ » On devine en quoi « une armée nombreuse et bien disciplinée » est de nature à favoriser la liberté de penser...., c'est-à-dire la liberté de penser comme celui qui commande ! « Un degré supérieur de liberté civile semble favorable à la liberté de Tesprit du peuple, un degré inférieur, au contraire, lui ouvre un champ libre, où il peut se développer à son aise l » C'est ainsi que Kant, précurseur des quatrevingt-treize intellectuels de Guillaume II, mettait sa pensée au service de son auguste souverain : il encourage la liberté de penser dans la mesure où elle est solidement tenue en respect par une forte armée et trouve des arguments pour démontrer qu'un régime politique despotique est plus favorable à la liberté qu'un régime libéral 1
Nous savons d'ailleurs ce qu'il pense du pouvoir : « L origine du pouvoir suprême est pour le peuple qui y est soumis, une chose, qui, au point de vue pratique, ne doit pas être scrutée {unerforschUch, comme Timpératif catégorique), c'est-à-dire que le sujet ne doit pas discuter en fait cette origine, comme si le pou-
i. Borowski, loc. cit., p. 59-60. ^
a. Qu'est-ce que les lumières, 1784, inyî/ie. (trad Parni, Mé<. du drotX p. 28»).
C'était une des maximes favorites de Frédéric II. 3. Ibid.
voir qui en découle n'avait qu'un droit conte&table à son obéissance ^.. De là résulte cette proposition que le maître dans l'Etat n'a que des droits vis-à-vis de ses sujets et qu'il n'a point de devoirs ^... Une loi qui est si sacrée et si inviolable, que c'est un crime de la mettre seulement en doute au point de vue pratique,... ne semble pas venir des hommes mais de quelque législateur suprême et inviolable ^ » Voilà ce que Kant a trouvé pour protester contre l'oppression dans laquelle l'administration prussienne tenait le peuple et la misère qu'elle y répandait, contre la violation et les crimes cyniques de ses souverains à l'égard de la Pologne 1 Et lui-même, lorsque, dans sa vie, l'autorité lui porte ombrage, il n'hésite pas un instant à courber le dos sous l'orage et à renoncer à la libre expression de ses idées. Que ce ne soit pas ce que Borowski appelle Kriecherei, bassesse, flagornerie, c'est possible, pour un Prussien qui se sent libre tant qu'il n'a pas été rossé, mais ce n'est pas l'attitude que nous attendons d'un esprit indépendant et d'un noble caractère.
L'impératif catégorique de Kant n'est pas, au fond, autre chose qu'une expression obscure et métaphysique du même sentiment. Il y a, comme je l'ai montré, un parallélisme absolu, une symétrie rigoureuse entre la conception pohtique de Kant et celle qu'il donne comme fondement à la moralité.
Le peuple est en effet, pour Kant, absolument libre et souverain sans aucune restriction ; il se donne à lui-même sa loi par un décret a priori de sa raison infaiUible. Cela c'est l'excès même de l'orgued et de l'indépendance. Mais à peine s'est-il donné cette loi, avant même de se l'être donnée (puisque, dans l'espèce, il la tient d'un autre), qu'il s'en fait l'esclave ; il s'interdit d'en scruter l'origine, il s'impose à son égard une obéissance passive, sans motif m mobile, et toute idée même de résistance lui apparaît comme une trahison, comme un crime qui ne peut être puni que par la mort. N'est-ce pas exactement ce que Kant nous a dit de l'imperatif catégorique ? L'homme se l'est imposé à lui-même dans son absolue autonomie, par un commandement a priori, qui ne dépend d'aucune loi, ni d'aucune réalité. Mais il lui est également interdit