‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 250 sur 312 · I. Borowski, loc. cit., p · texte numérisé non relu

I. Borowski, loc. cit., p

a. Loc. cit., p. i4i'

du tribunal de la Raison, législatrice absolue, et il flétrit la politique d'intérêt. Mais il n'élève pas une seule fois la voix contre les partages de la Pologne, contre les humiliations et les crimes commis à quelques lieues de sa tour d'ivoire sur des populations innocentes.

Il se donne comme le moraliste le plus populaire, le plus soucieux d'apporter au monde un évangile accessible à tous et il oppose sa doctrine « largement humaine » aux systèmes soi-disant aristocratiques des anciens, qui ne conviendraient qu'à une élite: « Je me trouverais bien plus inutile que le commun des travailleurs, si je ne croyais pas que mon étude pût donner à tous les autres hommes une valeur qui consiste en ceci : faire ressortir les droits de l'humanité. » Mais Frédéric-Guillaume II lui fait un reproche d'opinions trop hardies, lui en représente le danger pour la foule : Kant s'empresse de répondre que ses écrits ne concernent pas le peuple et ne sont qu'une discussion académique entre universités. Son livre sur la religion n'est plus qu'un livre « ferme au public », incompréhensible pour lui, a une discussion entre savants universitaires, à laquelle le peuple ne fait aucune attention ^ »

Il y a mieux. Kant ne tolère pas la moindre ambiguïté dans l'expression de la pensée; <( la plus petite équivoque dans le sens d'un terme, qui puisse prêter à un doute, lui est insupportable ^ » Il n'en a pas moins donné lui-même uiie théorie de l'équivoque et de l'ambiguïté, pour ne pas dire davantage, qui permet, selon les circonstances et en toute loyauté... allemande, de soutenir à la fois le pour et le contre.

Il distingue à cet effet ce qu'il appelle V usage public et Vusaffe privé de la raison. « L'usage public de sa raison est celui qu'en fait quelqu'un à titre de savant devant le public entier de ses lecteurs. » A ce titre la sincérité est obligatoire et doit être absolue. « L'usage privé est celui qu'il peut faire de sa raison dans un certain poste civil ou une certaine fonction qui lui est confiée. Or, ajoute notre apôtre intransigeant de l'inaltérable franchise, il y a beaucoup de choses intéressant l'ordre pubhc qui veulent un cer-

I. Der Streit der Facultàlen, Préface, lettre à Frédéric-Guillaume II. I. Borowski, loc cit., p. 46-47.

KANT ET LA MENTALITÉ PRUSSIENNE

tain mécanisme ou qui exigent que quelques membres de la société se conduisent d'une manière purement passive, afin de concourir, en entrant pour leur part dans la savante harmonie du gouvernement, à certaines fins publiques ou du moins pour ne point les contrarier. Ici sans doute il n'est pas permis de raisonner, // faut obéir \ » Et pour développer sa pensée, il nous donne trois exemples.

En tant que soldat, il va de soi que Tofficier ne peut jamais qu'obéir, sans discuter; mais en tant que savant il peut soumettre au jugement du public la critique de ses chefs. En tant que contribuable, le citoyen n'est pas en droit de blâmer le système d'impôts qui a été prescrit par l'autorité, ce blâme constituerait un « scandale » qui devrait être réprimé par un châtiment; mais en tant que savant, il lui est loisible de publier « sa façon de penser sur l'inconvenance ou même l'iniquité de ces impositions. » En tant qu'ecclésiastique un prêtre n'est pas libre de présenter les doctrines religieuses comme il lui paraît juste, mais bien comme il a « mission de les exposer par ordre et au nom d'autrui. Il dira : notre Kglise enseigne ceci ou cela, voilà les preuves dont elle se sert. Il montrera toute l'utilité pratique que ses paroissiens peuvent retirer d'institutions auxquelles il ne souscrirait pas lui-même avec une entière conviction, mais qu'il peut néanmoins s'engager à exposer, parce qu'il n'est pas du tout impossible qu'il n'y ait là quelque vérité cachée, et que dans tous les cas du moins on n'y trouve

rien de contraire à la religion intérieure Au contraire, comme

savant s'adressant par des écrits au public proprement dit, c'està-dire au monde, ou dans l'usage public de sa raison, l'ecclésiastique jouit d une liberté illimitée de se servir de sa propre raison et de parler en son propre nom^ » Ainsi le prêtre, qui a pour mission de se vouer au culte désintéressé de la vérité absolue et de la propager, est autorisé, en tant qu'ecclésiastique, à enseigner ce qu il ne croit pas, pourvu qu'il n'y ait pas une opposition absolue entre son enseignement et ses croyances, alors qu'en tant que savant il peut croire et dire, s'il en a l'audace, ce qu'il lui est interdit d'enseigner ; il ne lui est pas permis comme ecclésiastique

1. Réponse à cette question: Qa est-ce que les lumières? (i'] 8 li), trad. Barni, Métaphysique du droit, p. 283.

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