‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 253 sur 312 · I. Ibid., p. i · texte numérisé non relu

I. Ibid., p. i

'2. V. Delbos, La philosophie pratique de Kant, p. 43.

n'y en a pas une seule qui présente une pareille accumulation de sophismes, de malentendus, d'ambiguïtés, d'obscurités, d'affirmations sans preuves ; il y a même peu d'ouvrages où l'on trouve à ce point, avec une si extraordinaire insouciance de toute critique, les idées les plus contradictoires, invoquées tour à tour pour justifier les conceptions les plus opposées.

J'ai assez insisté sur ce point ; je n'y reviens pas. Ce qu'il importe de préciser ici, c'est la part du mensonge dans la construction de ce système. Ce que nous savons maintenant de la vie de Kant et de sa philosophie théorique et pratique permet, je crois, de compléter ce que j'ai dit à ce sujet.

Pour ce qui est de ses théories politiques, je ne pense pas qu'il y ait de doute. Kant a certainement manqué de franchise en soutenant successivement le pour et le contre et il l'a fait d'une façon toute germanique, c'est-à-dire très équivoque. Il a subi l'influence des idées libérales françaises. Mais ces idées n'ont pas eu de prise sur son caractère timoré, craintif, sans ardeur ni générosité, incapable de dévouement intellectuel comme il l'était de tout sacrifice à autrui; il ne les a pas vraiment assimilées; elles s'opposaient trop à ses tendances fondamentales qui étaient toutes différentes. Aussi n'a-t-il jamais eu le courage, ni même l'intention de les affirmer franchement. Il les a acceptées et propagées comme une mode, dont il tirait quelque vanité. Il savait parfaitement ce qu'il faisait et jusqu'oii il voulait aller, lorsqu'il se montrait libéral. Il soutenait en même temps le despotisme et la soumission aveugle, qui étaient bien davantage dans sa nature et qui lui permettaient de répondre à l'autorité, dont il avait un si grand respect, au cas où elle l'eût inquiété. Sa théorie de V usage public et de V usage pr'wc de la raison lui permettait d'ailleurs toujours de se tirer d'alfairc. Quant à son pseudo-rationalisme, je crois qu'il tient plutôt à son incapacité de voir clair et à son défaut du juste sentiment de ce qu'est la bonne foi intellectuelle '. Je ne pense pas que Kant se soil

I. Bonaparte oslimait que la religion est une sorte de vaccine qui, en satisfaisant noire amour du merveilleux nous garantit des charlatans : « Les prôtres» disait-il, valent mieux que les Cagliostro, les Kant et tous les rêveurs de l'Allemagne » (Pelet, Opinions de Napoléon, p. 2 33, bibl. nat., Lb i^V^^ô, in-8'^ cité par Aulard, Histoire politique de la Révolution française, p. 73^). Ce rapprochement entre Cagliostro et Kant a été considéré comme très injurieux pour le grand moraliste. 11 y a certainement q\ie\c[ue jonglerie dans la Critique de h; raison pratique, mais c'est une jonglerie en quelque sorte inconsciente.

KANT ET LA MENTALITÉ PRUSSIENNE 417

rendu compte de l'ambiguïté de son système, car il n'avait pas, comme nous l'avons vu, la notion nette de ce qu'est une conception scientifique.

Sans doute, il n'a pas été sincère dans l'affaire Wôllner et il a dû avoir conscience de ce que son système avait de commode pour concilier le devoir et l'intérêt, comme la raison et la foi. Mais il n'a jamais discerné bien neUement en quoi consiste la foi et ce qu'est exactement la raison. Il était trop peu psychologue et trop, mal informé pour s'en apercevoir et le piétisme luthérien n avait que trop favorisé en lui les équivoques et les obscurités. Entraîné par la mécanique de la méthode wolffienne, il a dû être un peu effrayé des conclusions auxquelles il était arrivé. Mais il a sans doute compris en même temps comment il pourrait utiUser cette même méthode pour justifier ses croyances. Je ne crois pas qu'il ait vu les sophismes qu'il mettait ainsi en œuvre, aveuglé qu'il était par son besoin de prouver une foi qui n'avait jamais cessé de le posséder.

Et ceci est encore tout à fait germanique. Il y a une sorte d'aveuglement dans le tempérament germanique, que notre goût de la clarté nous fait quelquefois confondre avec l'intention délibérée de tromper. Lorsque Guillaume II a affirmé à diverses reprises qu'il n'avait pas voulu la guerre et qu'il a accompagné cette affirmation de serments solennels, il nous a paru qu'il mentait effrontément. Il est possible qu'il ait été sincère... à l'allemande, qu'il ne se soit pas rendu complètement compte qu'il mentait. Sait-on jamais exactement ce qui se passe dans ces consciences obscures où le mysticisme et la sophistique transforment les idées les plus simples et les plus claires ? Il a pu par exemple jouer sur le mot paix et sur le mot vouloir et dire : « Si la Serbie, la Russie et la France avaient accepté la volonté que je dictais, qui était une volonté de paix, la guerre n'aurait pas eu lieu. Donc ce n'est pas moi qui suis cause de la guerre. » Kant, le grand logicien, apôtre de la véracité, a bien affirmé que la paix est un devoir absolu que l'impératif catégorique impose sans restriction, mais qu'en même temps la guerre est un dessein secret de la divine Providence dans sa toute sagesse pour le plus grand bien des hommes, que la volonté du peuple est absolument souveraine et et qu'elle est en même temps étroitement soumise à l'autorité qui

8ARTIA.UX. LA MORALE E.ANTIEN1IK. , gj

est c<?n5^<î émaner d'elle. Je ne donne pas cette interprétation comme certaine, ni même comme probable ; je la suggère comme principe d'explication. En outre, le Germain, lorsqu'il se sent le plus fort, est si obstinément convaincu de son incommensurable supériorité, il est si dénué du pouvoir de sortir de soi pour comprendre les autres, que les raisonnements qu'il bâtit pour se démontrer qu'il a raison ne lui paraissent pas pouvoir laisser place au moindre doute. Et, lorsqu'il est le plus faible, il n'y a pas d'équivoque, d'ambiguïté qui puissent l'arrêter pour se justifier et pour tâcher d'éviter un châtiment mérité. L'obscurité de ses idées et son mysticisme concourent avec sa suffisance, sa soumission et sa sophistique pour égarer ses contradicteurs et même pour l'égarer lui-même.

C'est dans ces dispositions profondes du tempérament germanique qu'il faut chercher, je crois, la véritable explication du pseudo-rationalisme kantien. Le moralisme de Kant est une sophistique, édifiée pour justifier des croyances qui ne voulaient pas s'exposer en plein jour et des tendances qui n'avaient pas pris conscience d'elle-même.

i8. KANT ET LA GUERRE EUROPÉENNE

Il me paraît plus facile de déterminer maintenant dans quelle mesure Kant participe de la mentalité allemande actuelle et quelle responsabilité lui incombe dans sa formation.

Kant est un Prussien, mais un Prussien du temps et du milieu où il vivait. Or la Prusse de Frédéric II et de Frédéric-Guillaume II n'était pas la Prusse de Guillaume II. Si les tendances fondamentales d'un peuple, qui est resté dans une grande mesure un peuple barbare, se sont peu modifiées, il n'en est pas de même de ses idées. Les idées sont loin d'avoir la fixité des tendances profondes ; elles dépendent des conditions politiques, économiques et sociales, elles sont d'ailleurs d'autant plus instables qu'elles sont moins fondées sur la raison et qu'elles se présentent davantage comme des justifications de besoins élémentaires.

Ce qui nous frappe le plus aujourd'hui, ce sont les théories d'un Treitschke,d'un Bernhardi sur « l'impéralisme » et le « pangermanisme )), sur le peuple élu, sur la force et sur la guerre. La plupart de ces théories ne sont pas dans Kant ; c'est incontestable.

Elles ne sont pas de son temps. Kant n'était pas et ne pouvait pas être pangermaniste. Il n'était même pas véritablement a ger^ maniste ». Le patriotisme n'était pas plus ardent en lui que les autres sentiments expansifs. Nous savons que, quand les Russes occupèrent Kœnigsberg de 1758 à 1762, il n'en fut aucunement contrarié*. Il entretenait les meilleures relations avec les officiers ennemis de la garnison et leur faisait même des conférences. Il les respectait et les recherchait, comme il respectait et recherchait tous ceux qui étaient revêtus de la sublime dignité du pouvoir et de fautorité. Le pangermanisme n'existait d'ailleurs à aucun degré dans l'Allemagne du xviii* siècle et ne pouvait pas davantage y exister. Le mouvement patriotique même ne commence à se dégager, sous la forme politique, que dans le premier quart du xix'' siècle. Kant nous dit lui-même que l'un des caractères du peuple allemand est « qu'il n'a pas d'orgueil national^ ».

Le pangermanisme suppose certaines dispositions psychologiques, affectives et intellectuelles, qui, sous la poussée d'un puissant développement économique et poUtique, ont pris la forme ethnique et collective et se sont ensuite justifiées par des sophismes et des théories fausses sur la race germanique. Ces dispositions, qui consistent en une certaine incapacité de l'intelligence et de la sensibilité à sympathiser avec autrui et dans le dérèglement du sentiment de soi-même, existent, nous l'avons vu, dans la nature et dans l'œuvre de Kant. Leur évolution a été déterminée en Allemagne par des circonstances qui n'ont rien à voir avec lui ; les théories justificatives de la supériorité ethnique des Germains lui sont également étrangères. Mais son système moral et politique étaient éminemment propre à préparer, à seconder cette évolution et à favoriser la formation de ces théories.

L'impératif catégorique confère, en effet, à celui qui l'éprouve une sublimité qui l'élève infiniment au-dessus de l'univers entier. 11 est d'autre part un décret a priori de la volonté hbre et autonome. Il porte en lui-même toute sa raison et toutes ses justifications ; pour subsister dans son absolue pureté, il ne doit reposer sur aucune raison ; il échappe même à tout contrôle de la raison.

1 . ^ oir R. M. Wenley, Kant and his philosophical révolution, Edimbourg, 1910, •i. Anthropologie, 1798, traduction Tissol, £8f)3, p. 3i8.

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Il est parce qu'il est. Il n'y a pas de notion qui soit plus facile à mettre en mouvement pour une cause quelconque, parce qu'elle est indépendante de toute cause et supérieure en droit à toute considération. Son transfert de l'individu à la nation est tout naturel De l'élection de l'individu supérieurement et suprêmement moral, en vertu d'un simple décret de son autonomie, à l'élection du peuple composé de ces individus, il n'y a pas loin. Les grands disciples de Kant, Fichte et Hegel, ont opéré l'assimilation; les théoriciens allemands postérieurs ont accentué encore, davantage la qualité surnaturelle de l'élection. Mais le véritable germe est dans Rant et essentiellement dans la valeur mystique et incontrôlable de son impératif catégorique et de son moralisme.

Nous avons vu d'ailleurs que cette valeur de l'impératif n'est pas restée strictement individuelle dans la doctrine de Kant. .\i.rcs avoir proclamé la liberté politique absolue de tous les citoyens, Kant a conféré au souverain des droits et un pouvoir non moins absolus et sans limites. L'État tout puissant de Hegel a son principe dans le souverain de kant, dont l'origine est soustraite à tonlc investigation, qui n'a aucun devoir à l'égard de ses sujets, contre lequel toute velléité de résistance entraîne une déchéance, constitue un crime et ne peut être punie que parla mort. Le pouvoir du souverain est pour Kant si sacré et si inviolable (ce sont ses propres termes), qu'il l'égale à celui de Dieu. C'est bien la conception de Hegel et nous sommes déjà très près des idées impérialistes, puisque le souverain incarne la nation. Tout l'arbitraire et le mysticisme en ont été fournis par Kant. Il n'y a qu'une différence : Kant tient encore la balance égale entre les souverains des dners peuples, parce que la Prusse du xvi.i' siècle était très loin de pouvoir rêver à l'hégémonie.

Il en est de même des idées mystiques sur la force et sur guerre. La Prusse de 1795 n'avait aucune inclination à faire leur apologie dans l'état d'infériorité où elle se trouvait ; e le n asp.nut qu'au repos. Le tempérament de Kant était d'ailleurs l oppose d un tempérament belliqueux. C'est pourquoi il a condamne la guerre il a même développé avec complaisance les idées françaises s-i l'état de droit et sur l'état de nature, non sans les d^'o™"' " a proclamé que « du haut de son tribunal, la Raison, leg.slatn c suprême, condamne absolument la guerre comme voie de droit .

KANT ET LA MENTALITÉ PRUSSIENNE

Il ne faisait ainsi, comme nous l'avons vu, que traduire dans un langage prétentieux les tendances du milieu oii il vivait et celles de son propre tempérament. J'ai montré en effet que la position même de sa morale et de sa politique ne lui permettait pas de fonder rafTirmation de la paix sur un système solide et bien lié, ni sur des considérations d'humanité et de civilisation. La raison qu'il invoque pour fonder le devoir de paix est la fameuse raison pratique : « la raison moralement pratique nous adresse ce veto irrésistible : il ne doit pas y avoir de guerre * » ; la paix est une idée « métaphysiquement sublime ». Il aurait pu en dire tout autant de la guerre : la guerre est une exigence a priori et irrésistible de la raison pratique, sans qu'on soit en droit de lui rien objecter, puisque le devoir échappe à toute objection, qu'il ne ressort d'aucune discipline rationnelle ou expérimentale, qu'il s'élève au-dessus de tout sentiment et de toute raison et que, pour rester un devoir, il doit précisément être immédiat, a priori, et absolu. Une paix ainsi assurée est des plus précaires I

Ce qui confirme cette manière de voir, c'est que, si l'œuvre de ïvant ne contient à l'égard de la paix qu'une affirmation, on y trouve, au contraire, comme nous l'avons vu, un grand nombre de raisons pour justifier la guerre. Ce contraste est extrêmement curieux et n'a pas été remarqué. La guerre est pour lui l'expression légitime de la concurrence vitale ; elle a aussi quelque chose de sublime qui exalte cette volonté dont le principe est la base de l'impératif catégorique ; elle est une intention secrète de la suprême sagesse ; la paix est déprimante et incline à la mollesse ; la guerre est le meilleur moyen de maintenir l'union des classes et une condition indispensable du développement de la culture ; la force armée est la véritable garantie de la liberté de pensée ; le voisinage d'un peuple qui vit dans l'état de nature est une atteinte à la dignité et à la sécurité de ceux qui vivent dans l'état de droit et ceux-ci pour garantir leur sûreté peuvent exiger de leur voisin l'établissement d'une constitution identique à la leur ; le droit d'un Etat contre un tel voisin n'a pas de limite*. Cette multiplicité des justifications de la guerre et l'absence d'arguments en faveur de la paix s'expliquent par la position même de Kant à

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