I. Ibid., p. i8i, note i
KANT ET LA MENTALITÉ PRUSSIENNE
par l'autorité que Kant conserve à la raison d'État* et par les droits illimités du monarque, dont le pouvoir est si inviolable que (( le mettre en doute est déjà un crime ». On n'a pas assez remarqué quels liens précaires et fragiles unissent les États entre eux dans la « fédération » qu'il propose pour garantir la paix. Ce n'est pas à proprement parler une fédération, ce n'est qu'une alliance, un congrès, et Kant précise ce qu'il entend par là : « une espèce d'union volontaire et en tout temps révocable^ ». Il nous explique d'ailleurs pourquoi : « une véritable fédération suppose le rapport d'un supérieur qui commande à un inférieur qui obéit ». Kant ne pouvait pas admettre que le pouvoir de son souverain et maître fût limité en quoi que ce soit. C'est la théorie même de Treitschke, d'après laquelle l'Etat ne peut pas lier définitivement sa volonté par des engagements avec un autre État.
On s'est étonné que la pensée de Kant ait été fuyante sur une question aussi capitale et qui avait été nettement posée et tranchée par les juristes qui l'ont précédé. Le droit des gens n'occupe pas plus d'une douzaine de pages dans sa Métaphysique du droit, qui en comporte plus de deux cent cinquante ; dans les soixante pages de son Traité de paix perpétuelle, il n'y a pas plus de deux ou trois phrases sur la fédération, qui est cependant le point essentiel, tout le reste n'est qu'un hors-d'œuvre. Il est visible que Kant est fort embarrassé. Il a voulu concilier la Déclaration des droits de l'homme sur la liberté et sur le droit des peuples avec la conception prussienne du pouvoir, de même qu'il avait voulu concilier la liberté individuelle avec le respect absolu de l'autorité. En politique intérieure, il n'a pas hésité : il a sacrifié la liberté; dans le droit des gens, il n'hésite pas davantage à adopter l'attitude opposée. L'état juridique entre nations ne peut être garanti que par un droit de contrainte. Cette contrainte ne lui répugne pas à l'égard des individus, bien au contraire, elle est le principe même du devoir et du droit privé. Mais, à l'égard de son maître, elle serait une sorte de lèse-majesté : le roi de Prusse doit conserver une liberté absolue et sans bornes ; s'il accepte mo-
1 . « La proposition Salas publica suprima lex est conserve intactes sa valeur et son aulorité. » Cela peut être bon en théorie mais ne vaut pas en pratique (1793), dans Métaphysique du droit, trad. Barni, p. 364.