‹ Morale Kantienne et morale humaine [microform]Chapitre 37 sur 312 · LE RIGORISME DE KANT · texte numérisé non relu

LE RIGORISME DE KANT

C'est d'abord un bon exemple de la langue de Kant, embarras sée, pesante, inhabile à rien exprimer clairement, pédante et irritante, et qui, dans Toriginal, est plus écrasante encore.

Quant au sentiment qui l'anime, il est l'expression de ce qu'on a appelé le virjorisme de la morale kantienne, que Schiller a raille dans une épigramme bien connue:

1. On traduit souvent et Picavet traduit: rien d'agréable («;»i/%^;"^; "'"-^ rien d'aimable (beliebt, textuellement aimé), qui est dans le texte : yjiicni . erhabener nrosser Name der du nichts Beliebles,... in dir fassest.

2. Ibid., p. i55; traduction revue pour la conformer exactement au lex . édition Reclam, p. io5.

« Je rends volontiers service à mes amis. Hélas ! je le fais avec plaisir, aussi suis-je rongé par le remords de ne pas être vertueux. — Tu n'as pas le choix : tu dois chercher à mépriser tes amis et à faire ainsi avec répugnance ce que le devoir t'impose*. »

Ce n'est en un sens qu'une boutade ; car la « répugnance » n'est pas pour Kant un mobile moins sensible que le plaisir ; le seul mobile moral est le respect. Cependant, pour que l'assistance soit morale, il n'en est pas moins vrai que d'après Kant elle doit être accordée non pas volontiers, mais sous la contrainte de la loi.

On a quelquefois prétendu que ce rigorisme n'était qu'une exagération du système, dérivée de Téducation piétiste que Kant a reçue dans son enfance et dont il a gardé l'empreinte.

Qu'il vienne de là c'est certain. Mais il n'en procède pas moins logiquement de la position même que Kant a prise en morale. Ce n'est pas une exagération, c'est le point de vue même de la morale formelle, dont nous sommes partis et que nous ne faisons que retrouver sans cesse ; il a sa racine dans les deux mêmes tendances, qui sont le fond du caractère de Kant et qui ont déterminé les principes de la raison pure comme ceux de la raison pratique, les deux rouages de cette horloge inexorable : le besoin de rigueur et de logique absolues, et le dualisme radical.

Supprimez cette soi-disant exagération, substituez la conviction à la contrainte que la loi exerce sur la nature, n'opposez plus la nature à la loi, ni les sens à l'entendement et voyez ce qui resle ilu svs'tème.

Si les impressions sensibles peuvent nous donner dans une certaine mesure une connaissance, la connaissance n'est plus a priori et il n'y a plus de lois pures de l'entendement, de formes, s'appliquent à la matière ; la matière peut fournir une part de connaissance et c'est retomber dans les systèmes des philosophies ontolo- 'Jiqiics, que Kant s'est donné tant de mal à démoHr ; tout est à recommencer! De même, si les sentiments et l'usage de la raison nalurelle peuvent dans une certaine mesure fournir des bases monles à la volonté et à la conduite, si la forme ne contraint pas une "'alicre rebelle qui s'y oppose, il n'y a plus de loi a priori, universelle et nécessaire, d'impératif catégorique ; vous retombez dans

Poèmes de la troisième période : les philosophes, 35-38.

LA MORALE DE kANT. EXPOSÉ CRITIQUE

Tune de ces philosophies où le sou vemin bien, la perfection, Tordre ou le sentiment moral sont les sources de la moralité ; tout le système s'écroule, il n'en reste absolument rien.

Kant s'est débattu parmi ces données jusqu'en 1781, pendant plus de trente ans ; allez-vous le rejeter dans ce tissu de difficultés, dont onze ans de critique laborieuse de la raison pure et sept années de critique non moins pénible de la raison pratique l'ont

enfin fait sortir?

Avec Kant, c'est tout ou rien ; il n'y a pas de milieu ; il faut 'choisir : entre les sens et l'entendement, entre la matière et la forme ; c'est par cette opposition même qu'il a pu constituer son système. Il nous l'a répété sans cesse : la nature sensible, les motifs et les mobiles ne peuvent fournir à aucun degré de fondement à la moralité. C'est l'essence même de son point de vue. Accordez-leur quelque degré de valeur probante et il ne reste plus rien du kantisme, car vous êtes, dès les premières pages, enfermé dans un inexorable dilemme: ou le devoir dérive du bien et alors, le bien ne pouvant contraindre, adieu au sublime impératif catégorique, les impératifs hypothétiques l'auront emporté ; ou c'est au contraire le bien qui dérive du devoir, et l'impératif catégorique, avec tous ses satellites, brillera de nouveau dans le ciel étoile.

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